Gwen Catalá, un éditeur habité — par Emmanuel Tugny 05/12/2014 – Publié dans : Le grand entretien – Mots-clé : , , , ,

Merci à Emmanuel Tugny qui a publié cet article sur son blog que nous vous invitons à suivre ici.

Gwen Catalá, 34 ans, jeune homme habité,  éternel insomniaque,  étonnant créateur, entre Thaïlande et France, d’objets éditoriaux atypiques, ne jure, dit-il,  « que par les marrons chauds et le son d’une contrebasse ». Il a succédé à François Bon, en février dernier, à la tête des « éditions publie.net », maison pionnière en matière de livre numérique. Il s’impose chaque jour davantage comme une figure familière du paysage éditorial français. Entretien.

 

ET: Cher Gwen Catalá, en janvier 2013, j’interviewai François Bon, le fondateur de « Publie.net » pour Mediapart et lui demandai ce qu’était cette maison d’édition au champ éditorial. Au nouveau responsable de ce qui est depuis devenu « éditions  publie.net », la même question d’abord : « C’est quoi, éditions publie.net? » ou plutôt « Ce sera quoi, sous votre direction? »

GC: Publie.net est une aventure assez unique, mutant constamment, créant et mixant les formes parfois les plus inattendues de la littérature contemporaine. Qu’il peut paraître loin, cet appel lancé en 2008 par François Bon, appelant à créer une coopérative d’auteurs pour promouvoir le livre numérique à un moment où quasi personne ne voulait y aller ! D’une plateforme exclusivement dédiée à ce livre numérique avec lequel nous avons tant appris et inventé, Publie.net a continué sa progression, et oserai-je le dire, son apprentissage, pour aujourd’hui prétendre au rôle et à la mission d’éditeur. D’ailleurs, la nouvelle dénomination,  « éditions publie.net », n’est pas anodine. Je revendique ce rôle, appuyé par nos directeurs de collection, talentueux et créatifs, ainsi que nos auteurs. De plateforme, nous sommes devenus polyformes, privilégiant tout autant le web, le numérique que le papier.S’il devait y avoir une direction, plus encore que la défense et la promotion de cette création contemporaine, ce serait de tendre toujours plus vers cette littérature qui se vit autant qu’elle s’écrit. Celle-ci passe incontestablement par la génération web, aux écritures parfois extrêmes, mais terriblement envoûtantes.

Qu’est-ce que « prétendre au rôle et à la mission d’éditeur » ? En quoi cela constitue-t-il une rupture dans l’histoire de Publie.net devenu « éditions publie.net » ? Qu’est-ce que cela suppose de réformes internes ?

On ne naît pas éditeur, on le devient !

Il faut pour cela être entouré de personnes de qualité, des passionnés, un peu fous, n’hésitant pas à imaginer ce que d’autres n’osent, expérimentant.
Il ne s’agit pas tant d’une rupture qu’une variation dans la forme. Sur le fond, nous ne nous écartons pas de notre mission première : promouvoir et soutenir les auteurs qui nous font confiance. La forme, elle, tenait en partie et dans son ancienne formule à la personnalité de François Bon, le créateur historique de Publie.net. Un auteur au travail majeur et incontesté. Capable de parler des heures de Proust, de lire Rabelais comme rarement on  pourra l’entendre. Mais avant tout un auteur. Arrivé à une certaine taille critique (aujourd’hui, le catalogue publie.net, ce sont presque 750 titres, plus de 300 auteurs, 100 parutions papier atteintes avant la fin de l’année), l’auteur peut difficilement défendre l’ensemble et l’unité sans que cela affecte son propre travail. C’est en tout cas mon sentiment.
Plus que des réformes, c’est une refondation que nous avons opérée ces six derniers mois ! Nouveaux contrats, nouveaux processus de travail, nouvelle approche s’agissant de la communication et de la promotion de nos titres, dialogue auprès des bibliothèques et librairies (dialogue qui va prendre un nouveau tournant à l’approche des fêtes de fin d’année). Ce sont autant de chantiers qui constituent la colonne vertébrale de nos travaux en cours. Notre ADN est et demeure la création, l’invention. Soyez assuré que les prochains mois vous réserveront de belles surprises !

Sur le plan formel, quel rapport entendez-vous instaurer entre publications numériques et papier ?

Tous nos textes ne sont pas forcément transposables sur papier, puisque pour certains, ils ont été pensés et écrits pour une lecture sur écran. Pour autant, c’est la démarche historique même de Publie.net réinventé que de proposer une expérience de lecture crossmédia, d’intimement lier chaque support à l’autre, qu’il soit papier, numérique ou même web.

Sur La saga de Mô, dont le tome 2 paraîtra le 1er décembre, nous nous sommes attachés à créer un site web qui ne serait pas simplement la vitrine de la saga, mais bien un prolongement de l’histoire, le site devenant lui-même une expérience de lecture complémentaire aux versions papier et numérique qui sont figées dans le temps.

S’il s’agissait de résumer cette interaction entre les supports, je dirais : respiration.
Alors que le grand public découvrait l’édition numérique, on nous a taxés de « pure player », ne s’attachant qu’au support plutôt qu’au contenu et à sa pertinence. Attention toutefois. Revendiquer un choix de parution purement numérique ne relève pas de la sous-édition. Simplement, il est grand temps de ne plus s’attarder sur cette seule spécificité.
Chez « publie.net », nous n’avons pas de collection numérique et/ou de collection papier. Certains titres ne seront qu’en numérique, d’autres seulement au format web tandis que d’autres encore utiliseront chacun de ces canaux de lecture. Ce qui nous importe et nous tient à cœur, c’est ce que le texte, dans son contenu autant que son contenant, apporte comme émotion et réflexion aux lecteurs.

 

Tout de même, que dites-vous à ceux, lecteurs, auteurs, éditeurs, fussent-ils lecteurs de Mediapart, qui continuent de soutenir que l’édition numérique est un pis aller

Rentrée littéraire 2014 : 607 nouveautés à se partager les deniers post-impôts-vacances-finies-mauvaises-nouvelles-de-la-rentrée.

Avec l’auto-édition qui se démocratise, l’adage qui précise qu’en France, il y a 65 millions d’auteurs prend plus que jamais sens.

L’édition déborde, s’engorge et par moment, se noie.
Mais avant de prétendre au statut de pis aller, c’est l’édition dans son entier qu’il faut appréhender différemment. À celui qui vient au numérique faute de mieux, je répondrais : oui, tout comme celui qui choisit l’auto-édition par dépit. Ces supports et solutions ne sont pas à mettre en cause. Ce ne sont que des outils, et il serait terriblement réducteur de seulement les considérer comme ultimes recours.
Pensée simpliste, mais à la communication efficace.
Je ne soutiens pas plus l’édition numérique que traditionnelle. Ce que je défends, par contre, quitte à y laisser des dents, c’est la création et les vecteurs mis à notre disposition ou restant à inventer.
Proposer des voix et des écrits qui « remuent », tel est mon objectif et celui de toute l’équipe.
La qualité et la régularité valent tous les discours pro ou contre numérique.

L’homo numericus est une réalité.
Est-il pour autant plus étrange ou dérangé que celui qui va vantant le bonheur de renifler du papier, papier dont il est utile de rappeler ici qu’il est le plus souvent blanchi chimiquement ? Je ne crois pas.

Seule compte l’engagement éditorial auprès des  auteurs et la volonté farouche de transmettre.

Vous vous êtes fait une spécialité du grand écart entre publications expérimentales et rééditions de classiques, en particulier de classiques étrangers aux traductions rénovées : cette politique s’intensifiera-t-elle ? Quelques exemples ?

J’aime particulièrement le paradoxe qu’instaure un tel écart.

Certains auteurs que nous pourrions considérer comme classiques sont autrement plus contemporains qu’un Jacques Derrida. Je ne me lasserai jamais de lire les dadaïstes Picabia, Cocteau ou encore l’incontournable Apollinaire.
Des grands textes étrangers, qu’ils soient anglo-saxons ou proviennent de contrées moins connues pour leur création littéraire, nous aurons également l’occasion de donner une nouvelle lecture, une approche parfois osée. Nous travaillions actuellement sur de grandes œuvres de Virginia Woolf, avec sonTrois guinées (à paraître en papier et numérique le 23 octobre), traduit par Jean-Yves Cotté. Conrad et Joyce sont également sur la table de travail.

Même l’Apocalypse de Jean de Patmos se frottera très prochainement chez nous à l’art contemporain…

Sur cette même table, se trouve certainement l’un de nos plus grands chantiers, avec la revue d’ici là qui sera bientôt de retour dans une formule totalement inédite.
Notre souhait, et le mien, est de proposer à chacun une expérience de lecture aussi riche qu’inventive.

Pas de grand éditeur, sans doute, sans « ligne » valant positionnement dans une époque culturelle, ou plus généralement sociale. Qu’entendent dire les « éditions publie.net » de l’époque ?

Pas un jour sans qu’une librairie ne disparaisse.

Une minute sans un nouvel exemple d’uniformisation de l’information.
Une seconde sans un sentiment de vertige face à une société qui ne sait plus où elle va.
L’époque est multiple, égotique (dans sa version la plus excessive). Une période difficile et déconcertante.
De toujours, ces moments troublés ont nourri la littérature. Notre désir, porter ces paroles plurielles, les défendre avec force et conviction. Nous avons tous besoin d’entendre, lire et faire vivre ces voix singulières, de les porter par tous les moyens concevables, par tous les moyens concédés par une période de l’Histoire qui démultiplie les moyens, hors des seuls cercles bien pensants et conventionnels. De confronter véritablement à notre monde la littérature qui s’en nourrit.

À un auteur que vous souhaitez publier et qui hésite à vous rejoindre, que proposez-vous qui le convainque de vous rejoindre ?

S’il s’agit de nous ajouter dans une liste d’envoi à de potentiels éditeurs, entre le roman historique et l’heroic fantasy, la méthode risque fort de se solder par un échec.

Mais au-delà, ce qui nous touche, c’est la voix, la parole donnée. Qu’importe qu’elle soit maladroite et incertaine, ou inclassable. L’invention dans la parole, et tout aussi importante, l’envie profonde d’embarquer dans ce que nous sommes sont des éléments qui comptent autant que le texte proposé.
Aux auteurs qui n’osent venir à nous, je dirais justement d’oser ! Lisez-nous, flânez sur les sites et blogs de nos auteurs qui sont d’une richesse infinie. Suivez-les sur les réseaux sociaux, observez cette réflexion créative qui compose leur quotidien.
Si, après tout cela, votre conviction est qu’il vous convient d’appartenir à ce maelström cognitif qui nous entoure, sachez que vous serez les bienvenus !

Une phrase de conclusion tirée d’un des livres que vous avez édités ?

« Les voix dans le rêve ne ressemblent à aucune », écrit Arnaud Maïsetti dans son Affrontements(https://www.publie.net/livre/affrontements/ ).

Ces voix intérieures qui nous construisent autant qu’elles nous dévorent, portons-les en sautoir !