Je ne me souviens plus • Philippe De Jonckheere

J’aimerais ne plus me souvenir de tant de choses.

Perec s'est inspiré du I remember de Joe Brainard pour écrire son Je me souviens. Lequel Je me souviens a inspiré à son tour d'autres tentatives d'appréhender, de façon fragmentaire, le spectre de la mémoire. Tout change, rien ne change, et au bout du compte on finit toujours par se souvenir, ou ne plus se souvenir. C'est l'objet du récit de Philippe De Jonckheere. Recensant non pas ce qu'il a gardé en mémoire de sa vie mais ce qui le fuit, il construit sous la forme d'un puits sans fond (celui de l'âme humaine ?) un portrait en aveugle de ce qui lui a tourné autour. Car si le centre passe son temps à nous échapper dans cette cascade de l'oubli, sa périphérie est partout, faisant de l'écriture une machine à descendre en soi-même comme en l'autre. Aussi généreux dans l'humour que dans la mélancolie propre à qui se replonge dans un passé qui lui manque, Je ne me souviens plus fait partie de ces lectures de l'intime qui nous retournent en même temps qu'elles nous élèvent.

ISBN papier 978-2-37177-630-2 • 13€
ISBN numérique 978-2-37177-277-9 • 4,99€
108 pages

Extrait

Je ne me souviens plus du tout de la voix de mon frère et je crois que je n’en dispose d’aucun enregistrement.

Je ne me souviens plus du prénom de toutes mes petites amies, je veux parler de celles du lycée, pourtant pas si nombreuses. Je ne me souviens que de celles qui sont restées des amies encore aujourd’hui. Bettina et Laurence.

Je ne me souviens plus de comment on réalise un cube de Rubik. Une face, si, je sais encore le faire, mais pas six, ni même deux. Et pourtant j’ai été parmi les premiers dans mon collège à savoir le faire et parmi les plus rapides quand d’autres ont commencé à savoir le faire aussi. D’ailleurs je me demande comment on faisait alors pour se transmettre une telle connaissance et surtout comment partir à sa recherche, aujourd’hui c’est assez simple, il suffit de chercher sur internet — c’est quand même bien pratique internet —, mais avant l’existence du réseau, de telles connaissances existaient malgré tout qui ne devaient figurer dans aucun livre, et qui pourtant devaient circuler pour atteindre les collégiens que nous étions, c’est comme si avant internet il y avait eu une manière d’internet souterrain. Cet internet était plus local, je crois que l’on appelait cela une cour de récréation, l’internet que l’on connaît aujourd’hui n’est autre, finalement, que la réunion de toutes les cours de récréation.

Je ne me souviens plus du cirque de Navacelles, et de son pédoncule, dans les Cévennes, le premier été dans les Cévennes, en 1974. Mais cela me fait pleurer d’émotion d’y penser.

À paraître le 9 février,
le nouveau livre de C Jeanney :
La Nuit de Rachel Cooper

Elle regarde le film de Charles Laugthon, La nuit du chasseur, avec dans une main un livre de Marguerite Duras, dans l'autre un souvenir de Raimu, dans l'autre l'araignée de Louise Bourgeois. Cela fait trois mains et non deux, c'est donc impossible. Ou alors c'est qu'elle jongle ? C'est qu'elle jongle.

Or ce film, recomposé par ses soins pour en révéler le spectre, c'est un multivers en soi. Un multivers pour elle. Tout part et tout revient à cette scène féministe emblématique : le personnage de Rachel Cooper, armé d'un fusil, reprenant le refrain de la chanson du chasseur, leaning, leaning, qui résonne à nos oreilles depuis plus de soixante ans. Ce moment, cette nuit, cette chanson, non seulement nous parlent mais parlent de nous. Et posent question. Lorsqu’ils chantent à l’unisson, le tueur et la protectrice, qu’est-ce que ça dit ?

philippe-aigrain

Notre métamorphose

Quatre mois après la disparition de notre président et ami, Philippe Aigrain, il nous semble important de prendre un moment pour vous présenter nos réflexions et nos interrogations actuelles. Et aussi, nos projets. Pas de panique, nous disait souvent Philippe. Ce n'était pas une parole en l'air. Aujourd'hui, on ne sait pas très bien si on reprend la formule à notre compte et si on vous l'adresse, si on se la dit à nous-mêmes, ou si c'est devenu une sorte de mantra qui rassure. Sans doute un peu tout ça à la fois. Vous ne le savez sans doute pas, mais à plusieurs reprises au cours des années passées, Philippe nous a répété qu'un plan était prévu, au cas où il lui arrivait quelque chose, vis-à-vis de publie.net. Il était prévoyant. Le plan était (ce sont ses mots) de fermer la société en douceur. • Lire la suite