Nos territoires sont les Thélèmes, les anciennes frontières. Des hommes les traversent, d’autres s’y installent. Certains en partent, d’autres y reviennent. Nos territoires sont poreux, à l’extrême, ils sont refuge, ils sont halte, et depuis très longtemps ils ne barrent plus la route à quiconque.

Le Journal du brise-lames est un poème épique dit à des tétrapodes. Le Journal du brise-lames est un essai documenté sur le brise-lames de Sète, qui fait barrage de son corps pour protéger le port de la mer. Le Journal du brise-lames est une pièce de théâtre où chaque voix porte une fiction en elle. Le Journal du brise-lames est un roman qui sait sonder les profondeurs du béton poreux, de l’eau violente, et des courants temporels. Le Journal du brise-lames est un jeu vidéo unique réalisé par Stéphane Gantelet donnant à voir respirer le Journal du brise-lames, dont l’accès est inclus dans l’achat de ce livre. Bien sûr, le Journal du brise-lames est aussi un journal. Il s’exprime en son nom propre. Et il s’adresse à vous.
Matière vivante prise dans un incessant va-et-vient qui évoque autant le rythme des marées que le circuit du sang dans un corps humain, cette œuvre hybride ne cesse de s’incarner et se réincarner sous la forme de ces coulées de mots qui ne coagulent pas dont seule Juliette Mézenc a le secret.

JOURNAL D'ÉCRITURE DU JOURNAL DU BRISE-LAMES

Elle s’appelle Mathilde, Leïla, Tami, Dorothy, Claude, Eva.
Elle vient régulièrement par bateau, trois ou quatre fois par semaine, depuis le début des travaux.
Elle porte une salopette large et des boucles rousses assez exubérantes.
Elle porte des cheveux très blonds et très courts, un jean et c’est tout ou presque.
Elle porte un caban et des tresses noires dans le dos qu’elle attache en un nœud commode pour faire les manœuvres sur un bateau. Elle vient seule, elle est donc aux commandes.
Elle marche plutôt vite et sort à chaque fois du même sac en toile le même carnet noir luisant, on croirait dans sa main une moule qui s’ouvre. À grandes enjambées elle écrit puis renfourne le petit carnet pour le tirer aussitôt de son sac, toujours le même cinéma et on peut logiquement se demander : mais pourquoi ne le garde-t-elle pas à la main ? On dirait que ce qu’elle écrit est dicté par le double mouvement de la marche et de cette main qui tire et renfourne, tire et renfourne, tire.

Ils injectent du béton dans les cavités creusées par le passage des cargos et paquebots, passe Est.
Injecter du béton là où j’aime me retirer, l’été, caves sombres et fraîches quand là-haut les quais et plagettes sont recouverts d’enfants et de détritus, de détritus et d’enfants. J'ai besoin de ces espaces de respiration. Ils disent que les voies d’air suffisent. Pour résister à la pression de l’eau oui. À celle des humains non.

La construction ça l’intéresse, c’est visible. Elle passe des heures en tailleur à observer les mouvements lents des machines précautionneuses. Elles arrivent sur des barges poussées par le nez tampon des pilotes. Il y a le camion toupie, sa trompe par laquelle le béton est propulsé, et la grue dont la force rotatrice imprime à la barge, à demi-échouée sur le sable, un mouvement inverse et très doux.
Elle contemple comme si elle voulait absorber la matière, le béton, le bleu du ciel, la grue, la lumière, que tout passe par les pupilles pour faire corps avec elle.

Cette fois-ci, elle porte un grand turban rouge qui se détache résolu sur le bleu alentour. Cette fois-ci, elle s’appellera Mariem.
Elle a laissé son carnet à ciel ouvert un long moment, sur ces pages et ce titre :

Petit précis de construction.

1. le bricolage est la voie.
2. inventer, chacun, sa voie, et ceci selon son tempérament.
3. inventer, chacun, sa voie, et ceci selon l’humeur du moment. Se faire architecte au petit pied.
4. avancer cahin-caha, pas de plan d’ensemble.
5. ne pas craindre :

i. les fissures, très bien que la construction prenne l’eau, très bien qu’elle prenne l’air, l’ensemble se doit d’être ajouré, poreux.
ii. les cavités – du moment qu’elles ne compromettent pas trop la stabilité de l’édifice – où se déploient les forces souterraines.
iii. le rapetassage : retravailler la surface, inlassablement, avec des matériaux divers qui ne lissent pas mais réajustent, sans faux semblants. Une surface lisse est une surface suspecte.
iv. les ratés, les ratures, les chiures.

6. s’adosser à l’existant puis lui tourner le dos. Faire face à l’ouvert. Faire avec le vertige. Faire. Aussi : se laisser faire.
7. construire avec les matériaux du bord, ceux trouvés sur place. La coque d’un navire échoué sera recyclée en charpente.
8. prendre son temps, étirer la construction dans le temps, le plus possible. Lui donner une chance de devenir une structure travaillée par mille mains, mille outils, composée de mille objets de mille matières. Lui donner la chance de lentement devenir. Accueillir styles variés et mal appariés. La construction se doit d’être un joyeux bordel.
9. en plus, l’idée, c’est pas de se fatiguer. Nous sommes tous des travailleurs du dimanche.
10. aucun devoir ne doit présider à la construction. La nécessité seule fait loi. Ne pas s’embarrasser d’esthétique, elle suivra.
11. revisiter les expressions suivantes : coup-ci coup-ça, cahin cahat, à la va comme je te pousse, micmac, à la va-vite, ni fait ni à faire, bon à nib, nib de nib, neuneu ainsi que les mots verrues, métastases, ergots, bidonville, excroissances, tumeurs, polypes, chimères, poésie, monstruosité, zones, déplacer, transposer, faire glisser : des portes une fois assemblées serviront de cloisons, des étais de chantiers monteront en tonnelle pour soutenir la vigne vierge, les flotteurs des filets feront de très acceptables guirlandes décoratives. Ici sera le lieu de la fête spontanée. Une corne de brume saura fédérer les va-t-en-fête, en lieu et heure dites, ceci grâce à un code à mi-chemin entre le morse et le langage HTML.
12. constructions nombreuses et minuscules reliées mais autonomes.
13. exemple 1 : le brise-lames.
14. exemple 2 : la baraquette.
15. exemple 3 : L’affaire Furtif de Sylvain Prudhomme.

NOUS SOMMES TOUS DES BARAQUETTES

Son ordinateur sur les cuisses aujourd’hui. Elle remonte dans les articles postés sur son blog. Drôle de fille.

Elle remonte les articles de son blog…

La langue
La langue chargée – blanche – avec de petits amas de matière jaunâtre, dessus – malade – à en vomir la langue – quel dégoût – on voudrait l’arracher avec les dents, mais c’est compliqué – alors la faire dégorger en amont, avant qu’elle ne sorte – sel sel encore – on se dit : peut-être a-t-on tort (déjà, ce « a-t-on tort » quelle idée, quelle hideur), peut-être devrait-on l’exhiber, la tirer, telle quelle, la clouer au poteau, regardez la langue ! la montrer quoi ! les enfants le font spontanément, résultat : ils ont la langue bien pendue, bien aérée, en bonne santé – mais non – décider, c’est comme ça, de lui faire rendre gorge d’abord, avant de la tirer, et là zip la trancher, la tailler en pièces, la jeter aux hiboux poux cailloux genoux, n’en garder presque rien, à peine la trace du combat – mais il est utile de dire que le contraire est vrai, que le contraire de toute vérité vraie est vrai, ce qui est tout de même épuisant comme affaire – impossible de s’en sortir, l’enjeu pourtant c’est quand même de sortir de la langue, de courir tout nu dans les rues de nos villes, alors il faut bien commencer par un bout.

La mâchoire
Une masse, lourde, obtuse et pleine mais cependant spongieuse, « mâchoire » le dit assez, inutile d’en rajouter, ni même de faire un dessin, ou alors tout petit, dans un coin, dans une marge, en pensant à autre chose – une masse donc qui rumine – elle rumine la langue – la mâchoire ne desserre pas l’étreinte parce la mâchoire n’est pas du genre à s’écouter, elle est forte, elle roule des mécaniques, elle est carré, point, c’est comme ça, inutile de discuter – la mâchoire ne laisse rien passer, elle n’est pas facile avec elle-même pas plus qu’avec les autres, encore moins avec la langue qui est, dans les contes, la princesse emprisonnée au plus haut de la plus haute tour – à force de se désoler, la langue passe la rampe à défaut de sortir, la langue se déploie en tapis rouge sauf que dans les contes elle prend la forme d’une chevelure rousse – la langue peut être chargée, mauvais effet – la langue donc ou la chevelure rousse, c’est pareil, et comme c’est pareil autant dire la langue, autant appeler un chat un chat, une langue une langue, la langue donc, la langue se déploie pour accueillir l’étranger, qui preste y grimpe et alors la délivre, la langue, ça pourrait en tout cas.

La nuque
Elle est du genre décidée. La nuque ne courbera pas l’échine sous l’oppression de la mâchoire. Bien droite, figée, elle fait le salut militaire, ce qui est un peu décevant, de la part d’une nuque.

Comment présenter ça ?
Quincaillerie ?
Fourre zy tout ?
Vous avez vraiment mais alors vraiment aucun orgueil !
Quoi ?
Laisse-les faire, c’est pour la comm’, on s’en fout
Comment on s’en fout ! ils voudraient se saborder qu’ils ne feraient pas mieux
On n’a qu’à écrire chacun un texte pour présenter le bidule et puis voter
Non non NON, vous êtes trop nombreux là-dedans à délirer complet
Laisse-les faire, le vote ça n’engage à rien
Moi je dis que le titre suffit : Le Journal du brise-lames en arial narrow blanc sur fond noir, sobre
Perso je préfère le lucinda sans unicode
On peut choisir en fonction de
Voilà où on en est rendu, avec votre refus de faire des choix clairs, de s’en tenir à une ligne, un style, de prendre parti pour
On t’a déjà expliqué : c'est le parti du n’importe quoi, pas de plan, pas de ligne, pas de rigueur, faire feu de tout bois. Glaner. Et construire au petit bonheur la chance
Et puis t’inquiète, tous ces petits bouts de rien, ils s’agglomèrent autour du brise-lames, c'est pas rien, c'est lui qui tient le tout
Ok alors on pourrait écrire :
Dans ce livre (est-ce un livre ?) vous trouverez :
- une utopie artisanale et chaotique
- de minuscules coquillages en bande organisée
- un magasin de souvenirs
- un peu d’Histoire
- des bulletins de météo marine
- des migrations dans tous les sens (et littéralement)
- des rêves absurdes
- des rêves terrifiants
- des anecdotes (réhabilitons l’anecdote)

Ridicule !
Faut bien tenter quelque chose
Tout ça n’est pas sérieux

Tout comme unique

Très vite lorsque Caroline Hoctan m’a proposé d’écrire des portraits d’écrivains, je lui ai parlé « chambre à soi », « conditions matérielles de l’écriture »... et très vite aussi j’ai repensé à cet ensemble de galeries et cavités que j’avais inventé pour le Journal du brise-lames et dans lequel les dormants venaient rêver.
Une partie du Journal du brise-lames donc à l’origine de cette visite guidée des « chambres » de femmes écrivains, chambres que je ne pouvais imaginer que dessous, dans des régions dissimulées au regard, obscures, à part, et susceptibles à tout moment d’être ensevelies.
Aujourd’hui je réalise que mes travaux d’écriture (et je ne fais ici pas de distinction entre les propositions d’écriture que je me fais, celles que l’on me fait dans le cadre de « commandes » ou celles encore que je fais aux autres – lycéens, personnes âgées en maison de retraite, groupe de femmes qui prennent en parallèle des cours d’alphabétisation, etc.) pourraient être représentés par la vue en coupe d’un terrain qui ferait apparaître tout un réseau de galeries et cavités, le travail sur D-fiction directement lié au Journal du brise-lames, lui-même en lien avec le prochain atelier que je mènerai avec des lycéens et qui sera intitulé Newtopie... Les exemples sont vraiment très nombreux des relations que j’établis régulièrement, plus ou moins consciemment, entre mes différents projets (je déteste ce mot).
Mais il y a plus encore. Chaque projet (je déteste ce mot) est aussi en soi un réseau de « chambres » très différentes, textes disparates et pourtant liés, auxquels j’associe de plus en plus images et sons.
Concrètement, sur mon ordinateur, toujours au moins quatre ou cinq fichiers ouverts, et passages incessants de l’un à l’autre, des notes prises pour créer une proposition d’écriture en vue d’un atelier collectif me donnant une idée pour un projet (je déteste ce mot) plus personnel (mais les frontières se faisant de plus en plus poreuses je me mets à douter de la pertinence de ce « personnel »), et vice versa et dans tous les sens (les projets d’écriture « personnels » se contaminant également).
D’où le titre de cet article. Tout comme unique est initialement le titre d’un livre de Pierre Tilman, dont je mets régulièrement les textes en jeu dans des ateliers d’écriture collectif, textes qui alimentent aussi bien sûr mon propre travail d’écriture.

Ligne de vie

ce titre en pensant au brise-lames, guide de Mathilde alors qu'elle parcourt, dans ses rêves, des caves et labyrinthes situés sous l'armature de béton
même schéma que dans Poreuse (à paraître sur Publie.net) lorsque, dans la partie intitulée « Dedans », Mathilde sur son vélo guide Guillaume à l’intérieur de son propre corps (travaillé pour cela à partir de Etre de Lennart Nilsson, dont les photos m’émerveillent autant que l’intérieur de mon corps me répugnait enfant, j’aurais voulu le vider)
émerveillement et danger, je pense aux « contes bleus » de Breton
je pense aussi, inévitablement, au « paysage psychique » dont il est question dans le mémoire de mon amie Cécile sur l’écoute en psychanalyse
au fait : ce matin la girafe dans le port, la nouvelle, plus grande que l’ancienne restée à ses côtés, avait la tête dans le brouillard

écrire c’est s’arracher (tous les sens, intransitif et aussi transitif – à cette taie qui recouvre mon regard et mes gestes, à ma crasse, étroitesse, bêtise noire)
s’arracher n’est jamais facile, pas toujours possible, toujours joyeux et toujours douloureux
et surtout toujours à recommencer, faut être un peu buté, oui, être buté ne fait pas de mal dans cette entreprise qui eut pas mal d’exemples
j’envie férocement et tendrement ceux qui semblent garder liberté et souplesse dans les mouvements sans avoir recours à ce travail de mineur, obscur et assez peu gratifiant
en même temps processus vital pour moi, depuis quelque temps repéré, sinon j’éviterais, sur le champ je prendrais un travail rémunérateur et reconnu d’utilité publique par les autorités (j’ai déjà plusieurs fois essayé, même vendu des cordages de tennis, plus que d'utilité c'est de santé qu'il s'agissait, sauf la mienne)
je n’ai d’autre choix qu’être « libre » et parait que ça se paye
donc : je m’escrime, je lutte avec ma langue, parce que je n’aime pas ma langue, je n’aime pas les mots en général, ou plutôt je les aime et ils me font horreur, souvent je les trouve suspects, balourds, ou cuculs, pire : hautains. Très peu de situations/configurations dans lesquelles ils me libèrent (et là je les aime, j’y parviens), j’écris pour me débarrasser de l’écriture, j’écris pour un jour arrêter d’écrire, être dégagée de cette astreinte
mais je suis lucide, je sais qu’il n’y a pas de seuil, qu’il me faut à chaque instant recommencer, qu’on ne peut que gagner du terrain, s’obstiner dans des exercices sans fin d’endurcissement et d’assouplissement, et ainsi peut-être accroître, élargir son territoire
mais si tu arrêtes dis-toi bien que c’est mort
je cherche à démembrer les phrases oui leur faire rendre leur jus, pas les défigurer, que ce soit léger et sauvage, je veux des textes qui déchirent
Je voudrais prendre une grande inspiration
mais j’apprends qu’il vaudrait mieux que j’apprenne à respirer comme un bébé

« Je me suis assise par terre pour ne pas l’effrayer. Je n’ai plus bougé.
J’étais seule avec elle dans toute l’étendue de la maison. Je n’avais jamais pensé aux mouches jusque-là, sauf sans doute pour les maudire. Comme vous. J’ai été élevée comme vous dans l’horreur de cette calamité du monde entier, celle qui amenait la peste et le choléra.
Je me suis approchée pour la regarder mourir. »
« Mais qu’une mouche meure, on ne dit rien, on ne consigne pas, rien.
Maintenant c’est écrit. »
Écrire de Marguerite Duras

On va dire que c’est ma pente, écrire cette mouche qui agonise. On va dire que je suis ma pente. Que j’écris cette mouche qui agonise, que je la décline. Dans Poreuse, je ne les compte plus (et elles se débattent beaucoup). Dans le Journal du brise-lames, j’ai l’impression qu’elles dansent plus qu’elles ne se débattent. On va dire que je suis ma pente mais que je fais des bonds aussi, que je dérive, que je remonte au près, que je fuis ma pente, que je m’ingénie (et c’est presque devenu un amusement) à trouver le déport au bon moment. Pas envie d’y rester.
Ce déport pour moi c’est la voix des autres, dans la rue, les cafés, lors de rencontres plus ou moins programmées (dans le Journal du Brise-lames comme dans Sujets Sensibles, il y aura des bribes d’entretiens), c’est aussi le travail avec les plasticiens, les registres qui ne me sont pas « naturels » ou les formes qui ne me viennent pas spontanément. Le boulot quoi.

J’habite le Journal du brise-lames, j’entends et vous demande d’entendre – mais je ne voudrais surtout pas vous donner à entendre par là que je cherche à vous imposer quoi que ce soit – je vous demande donc d’entendre et ceci sur la pointe des pieds : je cherche à habiter le Journal du brise-lames. Autre précision : mais non, laissons-là les précisions, laissons les choses dans le vague, cela vaut toujours mieux.
J’habite donc le brise-lames en écriture depuis environ un an mais si je dois parler de mon habitation du brise-lames en lecture, il me faut remonter aux tout débuts de mon installation à Sète. À cette époque j’étudiais Homère. Pardon : j’habitais Homère. Je me rendais régulièrement sur le Môle Saint-Louis pour lire L’Odyssée, face à la mer donc, face au brise-lames donc. Et le regard commençait son repassage : une ligne d’Homère, une ligne de béton, une ligne d’Homère, une ligne de béton etc. Déjà je lisais le brise-lames de Sète, je le lisais avec passion. Déjà ce mille-feuille littérature-béton, d’autant plus croustillant que Calypso s’en mêlait, les parties de jambes en l’air bien sûr n’étaient qu’évoquées. Aujourd’hui, depuis un an environ, je crois l’avoir déjà dit, j’habite le Journal du brise-lames. L’habitation du brise-lames en écriture requiert du temps, Calypso revient sur le béton et les parties de jambes en l’air sont disons un peu plus qu’évoquées. Non pas que le Journal du brise-lames soit un texte que l’on pourrait qualifier d’érotique, non. Mais le sexe est, n’est-ce pas ? Le sexe est donc dans le Journal du brise-lames que je m’efforce d’habiter.
J’habite les dessous du brise-lames, le feston des algues qui oscille sous le flux et le reflux des algues.
J’habite le criaillement des goélands.
J’habite les intérieurs du brise-lames que l’on entrevoit entre les grilles, des murs suintants, des espaces vides, glauques, labyrinthiques.
J’habite tout ce qui s’y trouve en puissance.
J’essaie. Je sais que l’entreprise me dépasse. Je sais qu’elle est vouée à l’échec. Pas tout à fait. C’est pourquoi je m’entête. Aussi butée que le béton. Il faudrait dire cette puissance du lieu, obtuse.
J’aimerais habiter les Sétois qui se rendent sur le brise-lames, le dimanche, en été. Leur langue, je rôde autour. J’en détache des bribes que je jette sanglantes sur le papier dans lequel je les plie, les emballe. Ça fait tache, ça fait désordre. C’est exactement ce que je cherche, je crois.

Les lieux où j’aurais aimé lire/écrire.

Dans la buanderie de ma mère, une pièce qui prolongeait le couloir, étroite et sombre, parfaite pour la table à repasser. Je la convoitais. Je m’y voyais déjà, planquée, incrustée coquillage dans les livres roses, verts, rouge et or. Je me rappelle avoir supplié, fait des pieds et des mains. Mon désir était violent. Ma mère ne voulait pas céder son coin repassage. Entre nous, c’était la guerre. J’ai fini par renoncer. Je me souviens très bien du trouble de ma mère devant mon insistance. Et de son inadmissible et incompréhensible résistance.
Dans la cave de ma grand-mère, la tête sous les grands bocaux de prunes, de cerises à l’eau-de-vie. Avec cette odeur de moellon humide qui me faisait écarquiller les narines. Là aussi j’ai dû insister. Mais je ne m’en souviens pas. Mes parents ont fini par aménager une petite salle attenante avec bibliothèque et fauteuil. Jamais vraiment investie. Trop confortable. Trop faite pour lire/écrire.
Dans un film de Bergman et plus précisément dans un bateau échoué dans un film de Bergman dont je ne me souviens pas le titre. Dans la prison, aussi, avec Roberto Benigni mais là je me souviens très bien du titre : Down by Law.
Quelque part dans un bâtiment immense et inachevé, posé en promontoire au-dessus de la minuscule baie de Cerbère. Sa forme évoquait un paquebot, il serait arrivé par les terres, il serait encore gris de fatigue.
Dans une datcha perdue au milieu de la campagne russe, enfin l’idée que je m’en fais. C'est-à-dire dans les profondeurs de n’importe quel livre de Dostoïevski.
À l’intérieur d’un de ces minuscules coquillages gris qui peuplent jusqu’à la plus petite anfractuosité sur les parois des blocs, brise-lames, Sète.
Au creux des plis d’une sculpture de Stéphane Gantelet.
Au milieu d’une équipe de nuit – dans ce pli-là, lui-même enfoui dans un pli du Désordre – mais uniquement si Philippe De Jonckheere en fait partie.
Dans les parties communes de mon immeuble situées juste au-dessus de mon appartement et plus précisément de la banquette où souvent je m’installe avec mon ordinateur. Une pièce tout en longueur. Au bout : trois fenêtres et le paysage portuaire, la mer et le Mont Saint-Clair. Mon jeune fils s’y installe parfois pour monter et peindre ses Warhammers.
À chaque fois, un maquis.

Journal du Brise-lames sens dessus dessous

Tiers Livre et Scriptopolis sont à l’initiative d’un projet de vases communicants : le premier vendredi du mois, chacun écrit sur le blog d’un autre, à charge à chacun de préparer les mariages, les échanges, les invitations. Circulation horizontale pour produire des liens autrement… Ne pas écrire pour, mais écrire chez l’autre.

Kézako le Journal du brise-lames ?
Un truc branlant en vérité, tout plein de digressions (me revient un article de Claro où il était question de « zones décoratives »), que des digressions en vérité. Je me dis : faut percer. Pas le mystère, on sait bien que c’est lui qui nous perce. Non, percer le réel, le dégonfler, quelque chose comme ça. Après on est dedans, on baigne dedans, on fait ouf… et c’est reparti ! Mardi, j’ai lu et entendu du Tarkos et je ne sais pas si ces textes me plaisent ou pas et ce n’est pas la question. Quelque chose perce, là, crève, là. Et c’est beau.
Alors, donc, revenons : kézako le Journal du brise-lames ? Un vague texte qui flirte avec le roman mais non, ce n’est pas, définitivement (ça c’est réglé une bonne fois pour toutes), ce n’est pas un roman. Le Journal du brise-lames flirte avec la poésie mais évidemment, bien sûr que non, ce n’est pas, mais alors PAS DU TOUT, de la poésie. À la rigueur, il lui passe la main sous la jupe. À la rigueur. Parce que ce qui est bien avec la poésie, c’est qu’elle aère, pratique des trous, partout. Ah ! si le Journal du brise-lames pouvait être de la poésie ! On respirerait mieux. Mais non. Je crains. Tant pis. Enfin, vous l’aurez compris, j’espère quand même (« l’espoir a la vie dure » disait une des pauvres que William T. Vollmann a rencontrée, je suis cette pauvre). Le Journal du brise-lames flirte avec le théâtre, mais alors de loin, du bout du bout, des fois, et encore, suis même pas sûre. En tout cas, moi, je le souhaite pas. De toute façon, c’est pas de La Littérature.
Oui, j’avais dit à Louis que je lui enverrais un post sur ce truc un peu branlant que je suis en train de construire et qui n’a du journal que le titre. Je m’étais dit à moi que peut-être ce texte sur ce truc un peu branlant que je suis en train de construire allait m’aider à comprendre ce truc un peu branlant etc. Je nage.
J’aime nager dans une matière insaisissable.
Même si j’ai très peur.
Parce que j’ai très peur ?
Quand je n’ai pas peur je m’angoisse vite. Les rails m’angoissent. On est si vite passé, sous les rails. Alors je déraille, très consciencieusement. À heures régulières. Je m’organise très fort pour ça. J’y pense très fort tout le temps. Comment je vais faire pour me libérer, pour coller serrer toutes les choses à faire, pour avoir le temps, avant, ensuite, pendant, pour avoir l’énergie aussi, de dérailler. C’est que ça demande de tout planifier, la sortie des enfants, leur goûter, les comptes à faire, le plein d’essence, la fiche d’inscription à remplir, la copine à rappeler, le chat à nourrir, ça demande une organisation béton, faut bétonner pour dérailler en paix (parce que, franchement, entre nous, j’ai essayé, déjà, assez longtemps d’ailleurs, de rester sur les rails, meilleur moyen de dérailler au plus mauvais moment, ça te fout une merde dans l’emploi du temps ! alors pas d’autre choix que de planifier de petits déraillements quotidiens. À ce prix que vous pouvez, enfin, devenir quelqu’un d’aimable et même quelqu’un de tout à fait fréquentable. Certains disent de moi : posée. Bon, faut avouer : je suis bêta-bloquée aussi, ça aide… mais ça fait pas tout.)
Penser aussi à éteindre son portable, désolée : un appel.
Oui, je raccroche, juste pour vous dire que là, je vous ai parlé, vraiment parlé, de fhemme à fhomme. Et que ça va mieux. J’ai un peu moins peur. Même si je ne comprends toujours pas ce que je suis en train de fabriquer. Mais j’ai moins peur de ne pas comprendre. Bon, maintenant, il faut que je me SAUVE.

I miss something, Sami Said, par Louis Imbert

_ C’est une route longue Un plan sur lequel on peut s’appuyer longtemps_ C'est la matière calme l’asphalte puis la terre puis de nouveau l’asphalte

_ I miss something, Sami said_ Il y a les empâtements les rigoles les giclures sous le pied_ Il y a sous la pluie une pellicule vitreuse pour le jeu des ombres en glacis de soi de l’entour_ Nous n'avons point vu leurs femmes, peut-être allaient-elles venir

_ Il y a une distance qui se fige dans l’eau de l’œil_ Liquide contre liquide ça se promène

_ Et qui pleurantes rient riantes pleurent_ J’ai rencontré un vieux à Khodjent qui demandait de l’eau pour écouter chacun ses morts et_ Tête de chien toi belles dents beaux fruits les maladies secrètes

_ Marcher c’est voir au fil des heures un peu plus flou_ J’écarquille_ Mes tempes se serrent J'aimerais revoir le cygne en plastique sur le lac

_Un lac à montagnes Le cygne à long cou assis sur le rond de son corps et des pédales là-dedans Vert pétant_Ils pédalaient sous les pentes des montagnes terreuses_ Et qui sont l’une pour l’autre_ Très coagulées de pierraille Qui sont légères et Par-ci_ Par-là_ Ne tombent pas tous les jours Le grésillement de la viande dans un grand lac de silence

_ Et j’aimerais autant tant de choses_ J’ai en marche tant de voix simples en tête des voix longues qui s’effilochent sur des kilomètres Elles teintent chacune à leur manière une image en mouvement lent Une histoire presque_ Un seau d’envies et de marche_ T’écorchera mais pas tout

Dans le Journal du brise-lames un nouveau « chapitre » s’ouvre, qui sera fait de scènes courtes, traitées sur le même mode. Au départ l’envie de produire des tensions entre des anecdotes très couleur locale qui m’ont été rapportées et une langue neutre, distanciée. Vaincre le pittoresque et « parvenir à l’état d’une équation pure », ce serait un peu comme dé-photoshoper une image, retrouver le brut, l’élémentaire de la scène. Bon, on va essayer.
J’ai repensé aussi à ces vidéos très courtes que m’envoie parfois mon ami Éric Barbier, il les fait je crois avec son appareil photo, souvenirs de vacances souvent, des images simples et très vivantes qui se rapprochent tellement de la façon dont les souvenirs (surtout les souvenirs de lectures, incapable de me rappeler « l’histoire ») se déroulent dans ma tête lorsque je les convoque, toujours des films courts, simples, avec une densité qui est celle de la vie, pas plus. Rien à comprendre, juste vivre. Oui je vais déplier des petites scènes élémentaires.

L'idée serait de copier-coller des bris de paroles de migrants selon (mais pas seulement) certains procédés de la musique électro.
Pour le recueil des paroles, je vais chercher dans différents bouquins mais je rencontre des difficultés lorsque les témoignages sont traduits, et le plus souvent lissés, par des interprètes consciencieux, ou lorsqu'ils sont orientés dans un but précis (et légitime) : celui d'obtenir des papiers par exemple. Je ne sais pas du tout ce que ça peut donner, si ça peut fonctionner, mais je dois me rendre à l'évidence : je suis une petite nature, vite dépassée par la tâche.

mes animaux/artistes préférés
en ce moment je chôme pas
et me dis que j’aurais beaucoup à apprendre du paresseux qui, comme nous l’a expliqué Agnès Rosse au CRAC samedi dernier, bouge trop lentement pour être repéré par un éventuel prédateur, à tel point qu’une espèce de mousse fluo pousse sur son abdomen et que des papillons trouvent abri dans sa fourrure

retrouvé le brise-lames hier en bonne compagnie... Agnès Rosse (qui a accepté de faire des dessins en lien avec le Journal du brise-lames) était également de la partie. Je suis vraiment très heureuse de ce que suscite ce travail, les rencontres, les collaborations, et les zones aussi qu'il me pousse ou me permet d'explorer, la forme du journal (que je maltraite souvent) me convient, pas besoin de trame, on peut sauter de la carpe à l'éléphant et il y a quelque chose de très joyeux dans le processus, ce qui m'aide à écrire des textes qui ne le sont pas du tout

moi qui rêve d'un texte tenu, sobre, un truc genre « jardin à la française » avec un parti pris de départ, des lignes claires... je me retrouve avec un drôle d'engin à multiples moteurs, un monstre hybride qui dans le meilleur des cas sera (on peut rêver) aussi convivial et savoureux que les plats "fourre-zy-tout" du plateau du dimanche soir. MerdRe !

Oui parce que voilà, dernière idée en date : insérer un roman photo dans le Journal du brise-lames, avec une histoire de homard amoureux qu'on trimballe dans les restaurants de la Marine pour prouver aux touristes qu'on leur donne pas du surgelé non non non que du frais et après hop retour à l'aquarium jusqu'à la prochaine commande et re-balade du homard, etc. (merci à Ernest et Pascale pour l'anecdote), un roman photo sétois quoi !

Plein de mauvaises herbes, ce journal, pour un peu j'y verrais l'influence maligne de mon amie Natacha Guillaumont et de son « tuteur », Gilles Clément... Alors pour me consoler je me dis que je ne concocte finalement plus un fourre-zy-tout mais que je conçois un jardin en mouvement, plus chic.

Et puis, avouons-le, l'anarchie me va bien. Tant que j'y pense, allez faire un tour sur le site du Collège de France (excellent Chomsky)...

Notes en vrac

- besoin de fabriquer (mais tout ceci reste très artisanal) des utopies, non pour espérer les voir se réaliser un jour (vivre en attendant des jours meilleurs = manque de savoir vivre) ni pour les voir se réaliser un jour (société idéale totalitaire, j'en ai bien peur) mais pour alimenter le désir, se donner un sens c'est-à -ire des directions c'est-à-dire des actions, ici et maintenant.

- fouiller le « trouble », le trouble que produit l'écriture, la vue-trouble.

- j'écris dans cette tension entre la colère, la nécessité de m'ériger contre et le désir d'être ailleurs dans la vie et dans l'écriture, de me décaler, de quitter.

- j'aurais bien aimé moi écrire d'une seule voix, unique et pourtant complexe et subtile. mais j'échoue. Je est plein de voix, plein comme un œuf, des fois ça devient intenable là-dedans, ça piaille, on s'entend plus, l'enfer. Faut percer la coquille en plusieurs points, le calme revient, un peu.

trans

lorsque j'ai commencé à écrire sérieusement des textes pas sérieux, je ne savais pas à quel point l'écriture déporte, dévoie et pourtant la lecture déjà m'avait plus d'une fois trans-portée, fait bouger, mise en dé-route. Mais l'écriture engage encore davantage, c'est un moyen de transport moins confortable, qui secoue davantage, pas forcément plus rapide ni plus spectaculaire mais qui modifie les soubassements mêmes, qui décale d'une façon têtue et inexorable. Et les conséquences : concrètes, dans l'écriture et dans la vie.

cassage de gueule

J’avais des images, des idées, des bribes de phrases, longtemps que ça tournait et cherchait à prendre forme. Alors je me suis jetée : hue Topie ! Et cassage de gueule qui s’ensuit, prévisible, qu’est-ce qu’elle croit la fille !  Les belles images qui s’engluent dans un texte ronflant, vraiment grotesque et moi qui m’accroche, je voyais bien que rien ne fonctionnait mais… peur de dévisser, de se retrouver dans le vide sans doute. Vient le moment de la relecture, à voix haute, avec l’autre en face qui écoute d’une oreille, une seule mais attentive. Et là, plus question de se mentir : pathétique. Déception, merde faut tout recommencer, qu’est-ce que je vais bien pouvoir inventer, angoisse et j’en passe (dégout de soi, profond). Et puis le rire, quand même, vraiment trop bête ce texte. Bon, une bonne chose de faite, on a vu, c’est déjà bien, maintenant faut vaincre. Et c’est là que je réalise qu’en ce moment il me manque un carburant superimportant pour écrire : l’agressivité. C’est pas qu’elle est absente, juste retournée contre moi. Donc pas exploitable en l’état. En attendant je tente de petites interventions sur le texte de départ qui m’aident à sortir de l’impasse :
1-reprendre des formules de l’ancien texte (le grotesque) et s’en moquer dans le nouveau
2-placer de petites bombes stylistiques, dynamiter le texte de départ, le mettre en lambeaux
3-s’amuser, déconner dans l’écriture
4-relire Rabelais
Résultat : rien encore de bien abouti mais. J’ai mieux dormi cette nuit.
De toute façon, rien ne se fera sans le ton, le rythme. Pour moi tout part de là, le propos s’organise dans le rythme.

Ulysse et Calypso y jouent les guest stars

Je travaille en ce moment sur un rêve de Mathilde : Ulysse et Calypso y jouent les guest stars. Pas la première fois que le brise-lames me ramène à l’Antiquité grecque, aux mythes qui ont été déterminants dans l’enfance et que j’ai retrouvés plus tard à la fac. Mais là, expérience curieuse : j’ai cherché récemment un passage précis de L’Odyssée, une scène d’amour entre Ulysse et Calypso. J’en gardais un souvenir émerveillé et flou. Je me souviens des passages de livres qui m’ont marquée (jamais de l’histoire, à peine des personnages) comme je me souviens des odeurs : traces vagues et tenaces. Et bien, ce passage n’existe pas, j’ai fouillé L’Odyssée, rien trouvé. Juste ces lignes : « Comme Ulysse parlait, le soleil se coucha, le crépuscule vint : sous la voûte, au profond de la grotte, ils rentrèrent pour rester dans les bras l’un de l’autre à s’aimer », elliptique, fallait s’en douter. Me voilà donc en train d’écrire le passage que je croyais avoir lu, une sorte d’excroissance moderne de L’Odyssée, évidemment ça prend une tout autre tournure, évidemment un sacré trac, me sens petite, pas à la hauteur mais je me lance. En fait j’aime ça, que le projet me dépasse.

la vie dans les plis

je relis Michaux en ce moment, toujours besoin en parallèle de l'écriture de me plonger dans une langue qui, me semble-t-il, va m'aider à trouver la voix du récit en cours. Chacun de mes textes a ainsi son livre-compagnon : Le cri du sablier de Chloé Delaume pour Femme côté nord, Les anges mineurs de Volodine pour Poreuse, C'est quand même pas la guerre de Maryline Desbiolles pour « les voix » (faut que je trouve un titre...). Je crois que ça me rassure, ce texte tuteur que je me choisis (alors que si j'y pense, j'aurais plutôt des raisons d'être sacrément inhibée par les textes en question).

Beaucoup de matériau déjà pour le Journal du Brise-lames : photos, sensations engrangées, sons, notes qui s'accumulent sur le carnet. De la matière dans laquelle puiser pour construire cet assemblage textes-photos-sons-images 3D que sera le Journal du BL... mais aussi des supports pour l'écriture : j'ai écrit un texte à partir d'une courte vidéo dans laquelle Stéphane avait capté la respiration du BL, vidéo par ailleurs inexploitable pour un résultat final. Et puis des envies aussi : y dormir cet été, y danser (Martine a esquissé quelques pas sur un énorme bloc incliné, la dernière fois, à retenir). L'impression que j'en ai pour une année de la vie du brise-lames et en fait non. Il faut compter avec le temps. L'accompagner sur la durée, à travers tous les temps.
Trouver sa voix aussi, la voix particulière d'un être hybride issu du croisement entre l'humain, l'industriel et les éléments naturels. Une barrière de corail d'un genre nouveau. Une voix qui vient de loin, je crois, assez proche de celle du rocher, dans Poreuse, qui absorbait les rêves de Mathilde.  Mais à l'état actuel des choses, rien n'est sûr.

Je repense très souvent à cette phrase de Virginia Woolf que j'avais écrite au tout début du manuscrit de Femme côté nord, sur l'envers de la couverture (habitude gardée du temps où je tapissais mes couvertures de classeurs, au lycée, de vers de Baudelaire ou de Rimbaud) : « Je ne veux pas être "célèbre" ou "grande". Je veux aller de l'avant, changer, ouvrir mon esprit et mes yeux, refuser d'être étiquetée et stéréotypée. Ce qui compte c'est se libérer soi-même, découvrir ses propres dimensions, refuser les entraves. »  Les entraves dont il y a urgence à se dégager, pour moi : ma bêtise, surtout – préjugés, pensées conformistes et confortables, provocations inutiles, etc., la liste est longue et l'écriture ne fait pas de cadeau, épreuve de lucidité : c'est justement en écrivant/s'engageant que l'on a quelque chance de découvrir l’étendue de sa propre connerie, tant qu'on reste dans les limbes on peut toujours s'illusionner voire faire illusion autour de soi – et il y a aussi les peurs, beaucoup plus difficiles à conjurer mais ça se travaille aussi, pas de raison.  Si je pouvais gagner un peu en subtilité.

Sur le même manuscrit, cette phrase de Breton qui reste pour moi une injonction obscure et très puissante : « Il y a des contes à écrire pour les grandes personnes, des contes encore presque bleus ».

Humiliation quantique

« Après Copernic et Darwin, qui avaient remis en cause respectivement la position centrale de la Terre dans l’univers et la frontière séparant l’espèce humaine du règne animal, Freud se flattait d’être le "troisième grand humiliateur", pour avoir souligné le rôle de l’inconscient et mis à mal l’idéal d’autonomie du sujet. La physique quantique poursuit à sa manière le travail de sape. Matière éternelle, Temps et Espace absolus, Réalité unique : tous les principes qui fondaient notre représentation du monde – monde clos, stable, quasi utérin – se trouvent réduits à néant. Il n’y a plus d’histoire prédéterminée, inexorable, livrée à des forces mécaniques. L’univers se révèle léger, instable, multiple dans la superposition d’une infinité d’histoires possibles dont nous ne percevons qu’un mince faisceau ».
La réalité quantique s’apparente à un film incroyablement complexe, fait de la surimpression d’un nombre incalculable de scènes différentes, chacune étant « écrite et tournée » avec une couleur et une luminosité distinctes. Le moindre phénomène soumis aux fluctuations quantiques ne peut plus être conçu comme « existant » dans un seul état. Plusieurs mondes cohabitent, « perpendiculaires » et invisibles les uns aux autres, dotés chacun d’une amplitude d’existence propre. Ainsi, à l’endroit même où mon corps existe en ce moment, il pourrait exister un autre corps, superposé au mien dans l’espace ou traversé par lui, sans que ni l’un ni l’autre n’en ait conscience et ne puisse interagir. Notre sentiment que la réalité est unique tient simplement au fait que notre conscience est localisée au voisinage d’une configuration particulière.
Comme le souligne le physicien Thibault Damour, « même si nous ne sommes qu’une très mince configuration dans une infinité de mondes coexistants dans le même espace quantique, même si nous n’avons avec les autres mondes pratiquement aucune possibilité de co-agir, le défi lancé à notre esprit, et à notre être tout entier, est tel qu’il peut nous redonner des forces. (…) Comme Giordano Bruno, qui se réjouissait de l’éclatement du carcan des sphères célestes et s’exaltait devant l’ouverture d’un monde infini, pouvant contenir une infinité d’autres terres semblables à la nôtre, je trouve enthousiasmante cette infinité de mondes surimprimés les uns sur les autres ». Ce défi n’est-il pas d’une certaine manière celui que doit relever aujourd’hui le romancier ? Rendre lisible les différentes couches qui composent le film du réel, en faisant varier les amplitudes d’existence – vaste programme, qui implique de renvoyer dos à dos les Cassandre de la « déréalisation », nostalgiques du monde un et indivisible, et les prophètes de la virtualisation intégrale, partisans du relativisme absolu. »

Guy Tournaye

Dans mon rêve, nous sommes une tribu. Le désert autour. Nous occupons pour dormir des espaces carrés délimités au sol par un trait (bandes blanches ?). Une nuit, alors que nous dormons, une pluie d’os s’abat sur nous. Des ossements lourds, une pluie dense, brève. Elle s’arrête aux marques au sol délimitant notre campement. Nous avons eu le temps, d’un bond d’un seul, de sortir du territoire avant d’être écrasés.
Suite à cette expérience, nous délimitons d’autres espaces, un peu plus loin, et nous nous livrons à des exercices destinés à opérer des sorties toujours plus rapides du territoire choisi pour le sommeil. Car il va sans dire que l’événement va se reproduire.
Précision : une fois les os tombés, certaines extrémités ou certains bords, plus fins, se piquaient de trous avant de fondre et disparaître.

Le livre

Nos territoires sont les Thélèmes, les anciennes frontières. Des hommes les traversent, d’autres s’y installent. Certains en partent, d’autres y reviennent. Nos territoires sont poreux, à l’extrême, ils sont refuge, ils sont halte, et depuis très longtemps ils ne barrent plus la route à quiconque.

Le Journal du brise-lames est un poème épique dit à des tétrapodes. Le Journal du brise-lames est un essai documenté sur le brise-lames de Sète, qui fait barrage de son corps pour protéger le port de la mer. Le Journal du brise-lames est une pièce de théâtre où chaque voix porte une fiction en elle. Le Journal du brise-lames est un roman qui sait sonder les profondeurs du béton poreux, de l’eau violente, et des courants temporels. Le Journal du brise-lames est un jeu vidéo unique réalisé par Stéphane Gantelet donnant à voir respirer le Journal du brise-lames, dont l’accès est inclus dans l’achat de ce livre. Bien sûr, le Journal du brise-lames est aussi un journal. Il s’exprime en son nom propre. Et il s’adresse à vous.

Matière vivante prise dans un incessant va-et-vient qui évoque autant le rythme des marées que le circuit du sang dans un corps humain, cette œuvre hybride ne cesse de s’incarner et se réincarner sous la forme de ces coulées de mots qui ne coagulent pas dont seule Juliette Mézenc a le secret.

ISBN numérique 978-2-37177-219-9
ISBN papier 978-2-37177-584-8
Nombre de pages 160
Date de parution 15/04/2020