Le livre

 

On s’imaginerait une maison à construire ; on s’imaginerait une maison à construire avec des murs ; on s’imaginerait une maison à construire avec des murs de lumière ; dans cette maison aux murs de lumière, chaque pièce serait remplie de tessons de porcelaine brisée, oh comme tout serait brisé ; ce serait à nous de réparer ; ce serait difficile, nous serions obstinés ; nous recollerions tout ce que nous pourrions retrouver.

Yoko Ono réinventée. Elle est à la fois le message et le medium de ce roman kaléidoscopique qui la prend pour objet. De ses créations d’art contemporain à sa musique en passant par son histoire intime avec John Lennon, la mythologie qui a pu en naître, mais aussi son enfance, ses zones d’ombres et sa postérité, c’est un portrait fractal qui se dessine. Un portrait zen composé d’une infinité de petits tessons de porcelaine brisée, dont chaque fragment contiendrait une clé possible de son œuvre. Une maison ouverte à chacun, un atelier de travail dont l’écriture, limpide, nous entraine dans une danse (et une transe) créatrice. En cela, c’est aussi une enquête minutieuse : les morceaux sont bien faits pour être recollés. Ou recomposés encore dans le travail d’invention plastique effectué par Christine Jeanney et qui accompagne la lecture de ce livre.

Auteur
Christine Jeanney

ISBN papier
978-2-37177-541-1

Prix papier
16€

ISBN numérique
978-2-37177-182-6

Prix numérique
5,99€

Nombre de pages
248

Poids
182.794 g

Date de parution
24.01.2017

Making of

par Christine Jeanney

 

J’ouvre mon dossier YODLT :

Le document le plus ancien date de l’été 2016, mais c’était en gestation avant.

Je me souviens d’une période d’inconfort physique, non dû au physique lui-même, mais au mental, entièrement fabriqué par une nécessité à faire (mais quoi ?) une volonté de faire (mais quoi ?), et la sensation que ces parenthèses, ces « ( mais-quoi-? ) » s’ajoutaient en empilement entre les disques de ma colonne vertébrale et dans mon système digestif, que c’étaient elles qui généraient l’impression de couver quelque chose, non pas couver comme un oiseau son œuf, mais couver comme on couve une grippe, quand le corps lutte à l’avance contre les fièvres et les frissons à venir d’un microbe non identifié.

À chaque fois que je commence un projet, c’est comme ça, de loin et physiquement ça ressemble à une maladie. Ou c’est comme vouloir attraper quelque chose qui voyage dans l’air, sans savoir ni comment et par quoi le saisir, ni où.
Dans ces cas-là, je cherche une main courante où m’accrocher. Une forme, un sujet. J’essaie de trouver quelle idée ralentira la sensation d’inconfort, quelle idée sera une pointe d’iceberg révélant un massif plus large, ce qui est souterrain mais me travaille.
La bonne forme ou le bon sujet répondrait à cette question non-formulée qui n’est plus un « (mais quoi) », mais un pourquoi.

Pourquoi YODLT : parce qu’il fallait que ça parle d’une femme.

Le constat actuel de la société actuelle dans laquelle je vis fait en sorte qu’un livre comme Le Deuxième sexe pourrait, à peu de choses près, avoir été écrit ce matin. Parce que les combats féministes ne sont pas archivés comme les photos de suffragettes en noir et blanc. Parce qu’être une femme, ici et maintenant, c’est toujours être exposée à être moins entendue et plus violentée que la moyenne. Parce qu’ « être une femme » passe toujours avant « être un humain ». L’humain est masculin d’abord.

Alors, une femme, je voulais choisir en main courante une femme, je sentais que ça allait m’aider.

Ce devait être une femme reconnaissable. Parce que j’avais besoin qu’on soit plusieurs à la connaître – je ne voulais plus écrire sur moi, autour de ma propre petite histoire limitée, mais écrire plus large, ouvrir les fenêtres. Et il fallait que cette femme soit complexe, qu’elle raconte quelque chose de fort.
J’ai pensé aux femmes que j’aimais. Marylin Monroe, Gena Rowlands, Virginia Woolf, mais je ne pouvais pas écrire autour d’elles, parce que l’amour que je leur porte m’aurait rendue plutôt muette. Gagatisante. Improductive.
J’ai pensé aux femmes que je connaissais, mais que je n’aimais pas particulièrement, les symboliques, celles qui sont des « marqueurs ».

Et, je ne sais pas pourquoi – sans doute que j’écoutais les Beatles à ce moment-là, ce qui m’arrive assez régulièrement, étant une fondue / admirative / fan absolue de ce groupe ; si j’avais gagné un euro à chaque fois que j’ai écouté Dear Prudence, je serais rentière – donc, par association d’idées, j’ai pensé à Yoko Ono. J’ai repensé à l’épisode de Friends où un personnage salue une fille qui met en danger une amitié entre hommes avec un agressif et très comique « Hello, Yoko ! ».

Ça a commencé par une recherche sur Wikipédia, parce que j’étais comme tout le monde, je ne savais rien d’elle. Je connaissais juste ses photos avec John, ses chapeaux et ses shorts très courts, ses cheveux longs en bandeaux de chaque côté de son visage. Et est-ce qu’elle était démoniaque, superficielle ou ingénue, je n’en savais rien. Le Bed-in, je savais, le Peace and Love à répétition, je savais, mais rien d’autre.

Et puis j’ai vu sa bibliographie. Sa filmographie. Sa discographie. Ses expositions. C’était incroyable. Elle avait fait une quantité de choses, oui, vraiment une quantité de choses phénoménales, et tout ce que j’avais su retenir d’elle, c’était un « Hello, Yoko ! » dans une série tv et de vagues photos des années 70.

Sur Google, j’ai fait une recherche « images », on m’a proposé « yoko ono œuvre », et je n’avais aucune idée de ce qui se passait là.

Là, j’ai été comme harponnée.

Parce que ça m’a toujours semblé un thème incroyable cette affaire-là, lorsque quelqu’un est célèbre, très célèbre même, pour de mauvaises raisons. Comme Ravel. On lui colle tout de suite le Boléro sur les épaules, alors que c’est peut-être la musique la plus tarte et la moins bonne qu’il ait jamais faite, alors qu’il a écrit des morceaux d’une délicatesse et d’une intelligence telle que le Boléro ressemble à un vieux chou à la crème rassis à côté, et que personne ne s’agenouille devant ses œuvres pour piano qui sont somptueuses.

Ça m’a toujours fasciné ces décalages entre ce que l’on sait, ce que l’on croit savoir et ce qui est. Et comme les choses, les évidences deviennent falsifiées. Comment les idées reçues prennent leur autonomie. Comment la vie de quelqu’un peut-être utilisée symboliquement à rebours de ce qu’il était ou de ce à quoi il croyait. Ces faux-héros qui sont de vrais héros virtuels. La narration qui fabrique une fiction qui s’appuie sur le réel en le transformant, et qui finalement s’en débarrasse, la fiction prenant le pas sur ce qui existe. Toutes ces fictions qui ne nous entourent pas seulement, même si elles sont toutes autour de nous, mais qui nous construisent nous et notre vision du monde. Ce décalage.

Alors j’ai voulu voir, découvrir ce qui se cachait sous la fiction basique, simpliste que je m’étais construite, avec tant d’autres, de cette femme-là, cette Yoko Ono.

Et c’est en écrivant autour d’elle, en la mettant « dans le texte », que j’ai compris au fur et à mesure qu’elle était la bonne réponse à tous mes « (mais-quoi ?) » et à mes pourquoi aussi.

J’ai très vite réalisé que tout ce qu’elle offrait parlait de la création.
Au sens large, au sens métaphysique. Mais concrètement : en travaillant l’actif, le constructif. C’est passionnant de constater à quel point elle ne théorise pas. Et c’est finalement un peu comme ses tableaux dont elle donne le mode d’emploi dans Grapefruit.
Dans cette non-théorisation, ce désir de ne rien expliquer, il y a un réel respect de l’autre. Comme si elle nous disait « vous êtes assez fûté.es pour comprendre ce qui se trame, ce n’est pas la peine que je vous assomme avec mes blablas » : une façon d’envisager l’autre comme un autre soi-même – et c’est d’autant plus déstabilisant de constater à quel point ce rapport à l’autre, si simple, réduit à l’essentiel, se trouve brouillé à l’arrivée.
Comme si la société ne pouvait pas répondre, ni envisager, ni réagir autrement qu’en muselant, en se moquant, en la refusant, en la niant et en l’attaquant.

Tout son travail artistique dit OUI mais la façon dont on l’envisage dit NON. Et la musique de Yoko Ono louvoie entre une sorte de patte blanche mélodiquement acceptable (qui ne plaît qu’à ceux et celles qui sont déjà convaincus) et des sonorités inacceptables, désagréables, une façon de se révolter, de crier, de secouer toutes les branches. Elle crie, et c’est affreux, mais on ne l’entend pas. Elle fait, et c’est simple, mais on ne le voit pas (« Hello Yoko ! »). Même quand elle hurle, on n’entend rien. Elle construit et on lui répond par de la noirceur, ou des insultes.

C’est cela qui m’a intéressée dans ce travail d’écriture, la faille constante entre qui elle est (son travail) et la réception qui en est faite. Le décalage. L’accumulation des contraires : très célèbre et totalement inconnue. Très pacifique et haïe. Très people et très méditative. Très simple et très complexe à appréhender.
Et j’ai découvert, tout en écrivant, que ces contraires, qui la construisent et qui construisent l’idée que l’on peut se faire d’elle, ne la déstructurent pas. Elle accumule les contraires et fabrique quelque chose de plus grand qu’eux, quelque chose d’autre. Un grand autre, un autre qui est un plus, qui est la création elle-même.
C’est en cela qu’elle a répondu à mes demandes non formulées, à mes pourquoi.

J’ai fait beaucoup de versions de YODLT parce que je n’ai pas compris tout de suite les réponses que la figure de Yoko Ono, Y.O. m’apportait.

D’abord j’ai créé à côté d’elle, en regard d’elle. C’était sans danger, un peu hors-sol. Je m’étais donné des contraintes oulipiennes très fortes, et j’étais presque satisfaite, parce que j’étais sauve, à l’abri, derrière ma structure rigide et quelques calligrammes décoratifs.

Ensuite je me suis libérée de ces contraintes, et comme je m’y attendais, c’est devenu une sorte de magma un peu indéchiffrable, chaotique, une sorte de jungle primitive et embourbée.
J’essayais de lier entre elles deux parties : l’une écrite autour de Yoko Ono et centrée sur elle, sa vie et son travail, et l’autre qui parlait d’une femme autre que moi, une femme qui voulait créer quelque chose et qui cherchait, se posait des questions, se torturait l’esprit. Je tentais de tresser ces deux parties entre elles. C’était un peu approximatif, une tentative.

J’avais envoyé la première version à Pierre Menard, puis à Guillaume Vissac. J’attendais qu’ils agissent comme des thermomètres, qu’ils me donnent la température.
Ils sentaient tous les deux que quelque chose n’allait pas, était en trop, ou bien manquait.

Le déclencheur, je l’ai eu après une discussion avec H.. Je lui disais que je venais d’envoyer à Guillaume une énième version, mais que je me posais des questions. On a parlé. H. m’a demandé « pourquoi ce elle ? Pourquoi ce n’est pas toi qui parles ? ». Il avait raison. La partie autour de Y.O. ne devait pas exister en regard d’un elle autre que moi. Cette elle, c’était moi. J’ai tout réécrit. Alors, juste après avoir envoyé mon mail avec la pièce-jointe attachée, j’ai aussitôt demandé à Guillaume de ne pas lire, parce qu’il fallait que je reprenne toute la tresse.

Le je est venu comme une clarification. Comme les ronds à la surface de l’eau qui s’effacent, parce que l’eau se stabilise et on peut enfin voir à travers le liquide ce qui se cache dessous. Mon elle n’avait servi qu’à brouiller la surface de l’eau, qu’à me protéger des regards. Sauf qu’en étant bien cachée derrière mes ronds dans l’eau, forcément, je ne voyais pas non plus bien clair.
Ensuite, une fois ce je advenu et éclairci, Guillaume Vissac m’a encore aidée, en pointant quelques passages obscurs, pas assez explicites, des endroits où il se perdait.

Ci-dessous, un aperçu d'étapes de travail avec Guillaume (cliquez sur les images pour les agrandir).

La dernière version de YODLT est la bonne, elle ne fait pas semblant.
Ce n’est pas une biographie, même si le texte s’appuie sur l’enfance de Yoko Ono et les dates marquantes de sa vie.
Ce n’est pas un récit réaliste, même si tout y vrai.
Ce n’est pas une fiction, même si c’est un peu assemblé comme on rêve.
Ce n’est pas poétique, même si j’ai fouillé la langue, travaillé en tension.
Ce n’est pas un essai, même si j’y réfléchis continuellement.

Lorsque l’on met Yoko Ono, une artiste inclassable, dans un texte, il en ressort un texte à son image, inclassable, en miroir d’elle ; c’est tout ce que je peux conclure.

Lectures

Lus par Christine Jeanney, voici quatre extraits du texte, quatre portes d'entrées possibles dans YODLT.

Extraits

 

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