[TRADUCTION] Entretien croisé réalisé avec Jean-Yves Cotté et Patrick Calais 23/10/2015 – Publié dans : Traduire – Mots-clé : , , , , , , , , ,

À l’occasion de la parution, le 14 octobre dernier, des deux premiers titres de notre nouvelle collection bilingue, nous nous sommes entretenus avec Jean-Yves Cotté et Patrick Calais, qui signent respectivement les nouvelles traductions de Demain de Joseph Conrad et La ballade du vieux marin de S.T Coleridge. Occasion idéale pour les interroger sur leurs pratiques de traduction, leurs usages et leur vision de leur travail. Rappelons que ces deux livres sont dès à présent disponibles en numérique et en papier et que la collection bilingue, présentée ici-même, est dirigée par Gwen Catalá.

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Comment choisissez-vous les textes que vous traduisez ? Qu’est-ce qui vous a séduit dans celui-ci ?

Jean-Yves Cotté : En règle générale, c’est avant tout l’auteur(e) que je choisis. L’auteur(e) doit me séduire par ses écrits, son style, sa personnalité. Je recherche une symbiose. C’est très instinctif et je n’éprouve pas le besoin de tout connaître de l’œuvre et de la vie de l’auteur(e). Ses écrits me plaisent, son style me parle, sa personnalité attise ma curiosité. Si ces trois conditions sont réunies, j’entends une petite musique, des images s’imposent. Je ressens alors l’envie de donner mon avis, de le (ou la) faire découvrir ou redécouvrir, de m’exprimer en son nom, et donc de le (ou la) traduire. Je ne me pose pas la question de savoir si j’en suis capable, si une nouvelle traduction s’impose, s’il serait plus judicieux de choisir en fonction d’une quelconque actualité… C’est une affaire d’envie, et cette envie peut venir de moi ou pas.

Dans le cas de Joseph Conrad, l’envie ne vient pas de moi, du moins au départ. Je connaissais très mal Conrad. Après avoir lu ma traduction de Portrait de l’artiste en jeune homme, de James Joyce, François Bon m’a dit qu’il aimerait bien que quelqu’un (pas forcément moi au demeurant) propose une nouvelle traduction de Au cœur des ténèbres. Ça m’a interpellé et j’ai donc relu le roman. J’ai tout de suite été fasciné par l’univers de Conrad, certes, mais j’ai aussi su tout de suite que je ne commencerais pas par traduire ce texte-là. J’ai donc lu ou relu Conrad – davantage lu que relu, pour être honnête – et mon choix s’est porté sur Demain. J’étais ému et les images se bousculaient dans ma tête : mon choix était fait.

Patrick Calais : Je dois dire que je me trouve ici traducteur un peu par accident. Ce poème de Coleridge ne m’avait pas quitté depuis mes années d’études secondaires, comme quelques autres, de poètes anglais ou allemands. Et je peux dire que je ne l’ai pas choisi, qu’il s’est imposé à moi lorsque, m’aventurant dans le théâtre et la lecture à haute voix, je cherchais un texte pour une lecture-spectacle. J’ai relu The Rime of the Ancient Mariner et l’ai beaucoup écouté dans des enregistrements de Richard Burton, Orson Welles ou David Olney. Cela n’a fait que conforter mon projet. Je cherchais dans la direction d’une lecture en français, avec certains passages importants en anglais qui seraient dits en voix off. Restait à trouver une traduction française convenant au projet. J’ai donc lu ce qu’on pouvait trouver ces dernières années et j’ai testé ces traductions, « au gueuloir » en quelque sorte. Aucune ne m’a convaincu. Il y avait, il y a, de bonnes traductions littéraires mais qui à mes yeux, ou plutôt à mes oreilles, ne répondaient pas à mon souhait.  Peut-être à tort, j’avais le sentiment que cette musique si particulière de Coleridge était trop souvent évaporée. Il ne restait qu’une solution : m’y coller moi-même.

J’ai alors fait une première traduction, très proche du texte, pour  m’assurer de sa bonne compréhension. A partir de là j’ai fait différentes tentatives plus formelles de la première partie du poème. Je me suis souvenu aussi du Victor Hugo des Odes et Ballades, une œuvre qui est une sorte d’album d’exercices poétiques, et cela m’a conduit à cette manière que j’ai finalement retenue : l’hexasyllabe et le refus de rimer. Ce type de vers peut s’entendre comme un demi-alexandrin français tout en étant assez proche du vers iambique de Coleridge. Surtout, en se libérant de l’autre contrainte du nombre constant de vers par strophe, on a tout loisir de privilégier ce qui, en français, peut exprimer encore quelque chose de « l’air » original. Souvent le français est plus long que l’anglais – même si on a parfois des surprises – et il faut beaucoup de souplesse pour faire écho à la langue originale, surtout celle de ce poète.

S’agissant d’œuvres dans le domaine public, il y a pu y avoir d’autres traductions déjà effectuées en amont, quels sont vos rapports avec ces précédentes versions ? On s’appuie dessus ou bien on les ignore ?

JYC : C’est très simple. Que je les ai lues ou non, que je les ai trouvées bonnes ou pas, je les ignore.

Je décide de traduire un texte parce que j’en ai envie et que je tiens à exprimer un ressenti. À partir de là, ce qu’ont fait les autres ne m’intéresse pas. En outre, dans certains cas, j’estime que les traductions existantes sont sans grand intérêt (c’est très souvent le cas pour Jane Austen), aussi je ne vois pas pourquoi je m’appuierais dessus.

Par contre, après, j’aime bien comparer mon travail à celui des autres.

PC : Je crois que j’ai dit ma position sur les traductions déjà effectuées. La plupart sont intéressantes parce qu’elles donnent une certaine lecture du poème, celle d’un traducteur, celle d’une époque. Quelques-unes sont ingénieuses et poétiques. Donc, c’est utile de les connaître. Mais mon propos était autre. Ainsi, à partir du moment où j’ai pensé que j’avais trouvé la voie que je cherchais je les ai ignorées. Ce qu’il faut rapprocher c’est l’intention – dire ce poème sur une scène – et le moyen de sa réalisation. Je dois avouer que j’ai eu la bonne fortune de découvrir un commentaire qu’a fait Michel Volkovitch de quelques-unes de ces traductions – Cinq vieux marins  dans son fameux « Carnet du traducteur » - et que ce que j’y ai lu m’a conforté dans mon sentiment. Lorsque je lui ai envoyé ma traduction il lui a fait un accueil que je n’espérais pas ; évidemment, j’étais comblé.

Traduit-on différemment en prévision d’une édition bilingue ou bien est-ce exactement le même geste, la même démarche ?

JYC : Non, ma démarche n’est pas différente. Je n’aborde pas et n’aborderai jamais un texte sous cet angle, ça ne présente aucun intérêt à mes yeux. C’est donc rigoureusement le même geste.

PC : En tant que lecteur, j’aime lire une œuvre en édition bilingue. Malheureusement je ne peux guère le faire qu’avec l’anglais. C’est comme à propos des films en version originale sous-titrée qu’on ne peut, selon moi, que préférer au doublage. La traduction pour une édition bilingue oblige à penser que le lecteur va naviguer d’une langue à l’autre, en partant de l’une ou de l’autre. Et c’est une lecture excitante parce que, à tout instant, le lecteur va se dire : « comment dire ça en français ? » ou bien « d’où cela vient-il dans la langue originale ? » C’est un jeu perpétuel et parce que le traducteur sait qu’il est en permanence sous contrôle de son lecteur, il n’a de cesse de trouver le « passage » le plus juste. Quand on sait qu’il n’y aura que la traduction sous les yeux, on risque peut-être de s’écarter de cette recherche, en se laissant davantage entraîner dans une logique du français. Le traducteur tend à devenir alors auteur à son tour. Pourquoi pas ? C’est une autre option. Je ferais à ce propos le rapprochement avec théâtre et lecture du texte de théâtre : le lecteur n’est pas l’acteur. Pour moi, dans le cas présent, le traducteur n’est pas auteur.

Sans reprendre forcément le fameux adage traduire / trahir, il arrive que l’on flirte parfois avec la ligne jaune en traduction : pour vous c’est un plaisir ou une forme d’inconfort ?

JYC : Je ne vois pas pourquoi traduire rimerait avec trahir…

Ceci dit, un traducteur flirte toujours avec la ligne jaune parce que justement on ne cesse de lui répéter que traduire c’est trahir, même un peu. Donc, je flirte constamment et, comme tout flirt digne de ce nom, c’est un réel plaisir. Plaisir de se dire « et si… », « et pourquoi pas… », « ah oui c’est très exactement ça », « Allez, j’ose… », etc.

C’est jouissif, il faut être honnête. Je traduis comme je flirte : à l’envie et à l’instinct.

PC : C’est une séquence plaisir-inconfort-plaisir ou relative déception. Pour l’édition bilingue on n’est jamais loin de la ligne jaune pour la raison que j’ai dite. On part du plaisir du texte original, on passe dans l’inconfort de chercher la traduction la plus fidèle, qu’on trouve, ou qu’on ne trouve pas complètement. La question est de savoir ce que signifie « la plus fidèle » . Pour moi, ici, la traduction doit donner envie d’en revenir au texte de départ, ne pas cesser de dire au lecteur : « lis-donc en face, c’est encore mieux ». Le français est menotté à l’anglais comme le voleur au gendarme. S’il veut se libérer, alors qu’il se présente seul.

 

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Un ou des exemple(s) de passage ou de phrase dont vous seriez particulièrement fier de vous êtes approprié, d’avoir détourné de sa langue d’origine ?

JYC : On s’approprie toutes les phrases, non ? Et si on le fait bien, on ne les détourne pas de la langue d’origine. On apporte un éclairage qui nous est propre parce qu’on est certain que c’est très exactement ça.

Il ne me vient pas d’exemple concernant ce texte de Conrad, mais j’en ai deux concernant Virginia Woolf (qui s’y prête fort bien).

Le premier : traduire le titre Am I a Snob ? (que je viens de terminer et qui devrait trouver sa place dans cette collection bilingue) par Snob ? Moi ? Certes, ce n’est pas ce qui est écrit, mais pour qui connaît Virginia Woolf et le ton ironique de ce texte, ce n’est pas mal de le traduire par autre chose que le banal : Suis-je snob ?

Le second : un extrait de Mrs Dalloway, toujours de Virginia Woolf, dont je traduis de temps à autre les phrases ou paragraphes avec le « flower ». Des extraterrestres dans un salon mondain, n’est-ce pas typiquement woolfien ? (Et aussi jouer avec la ponctuation, pour suivre le raisonnement de Woolf, toujours très pointu.)

She made her drawing-room a sort of meeting-place; she had a genius for it. Over and over again he had seen her take some raw youth, twist him, turn him, wake him up; set him going. Infinite numbers of dull people conglomerated round her of course. But odd unexpected people turned up; an artist sometimes; sometimes a writer; queer fish in that atmosphere. And behind it all was that network of visiting, leaving cards, being kind to people; running about with bunches of flowers, little presents; So-and-so was going to France — must have an air-cushion; a real drain on her strength; all that interminable traffic that women of her sort keep up; but she did it genuinely, from a natural instinct.

 

Elle faisait de son salon une sorte de cercle, elle avait le génie pour cela. À maintes reprises, il l’avait vue prendre en main un jeune néophyte, le transformer, l’éveiller… l’aiguillonner. Un nombre infini de gens ennuyeux s’agglutinaient à elle, bien entendu. Il venait toutefois des gens curieux et singuliers. Parfois un artiste, parfois un écrivain : des extraterrestres dans cet univers. Et derrière tout cela cet enchaînement de visites, de cartes déposées et d’affable courtoisie, sans oublier les bouquets de fleurs, les petits cadeaux. Untel allait en France : il lui fallait un coussin pneumatique. Épuisant vraiment, toute cette effervescence permanente propre aux femmes de son monde. Mais elle le faisait avec sincérité, comme par instinct.

PC : J’espère ne pas avoir fait de détournement ! On sait que le texte de Coleridge est difficile à traduire. « Mission impossible » dit Michel Volkovitch dans sa postface… En tout cas, si j’ai fait des détournements c’est à la manière de ce qu’en musique on appelle le rubato : le temps qu’on vole, il faut le restituer. Des effets de rythme, des allitérations, par exemple, impossibles à garder sur les mêmes mots traduits, je les ai restitués à un autre endroit, dans la même strophe. Parfois j’ai traduit des strophes plus que des vers, pour des raisons qui relèvent surtout des différences syntaxiques.  Choisir un passage particulier est difficile pour moi. J’aime bien les premières pages parce que c’est avec elles que j’ai trouvé mon chemin et que l’enjeu, avec ces pages, était de réussir, comme Coleridge, à installer un climat très particulier de récit dans un récit, et finalement à retenir le lecteur comme le Vieux marin retient l’Invité-à-la-noce !

Un livre en particulier que vous souhaiteriez absolument traduire un jour (et pourquoi) ?

JYC : Sincèrement, non. Mes envies vont et viennent, je ne saurais dire. Mais bon, en creusant un peu : Wuthering Heights de Emily Brontë (et tout Virginia Woolf et tout Jane Austen, et…)

À l’inverse, un livre en particulier dont vous savez déjà que nous ne le traduirez jamais (et pourquoi) ?

JYC : Tout livre qui ne me touche pas, mais je préfère ne rien m’interdire. Joseph Conrad est là pour prouver que je ne connais pas tout et que je peux changer d’avis.

Hors domaine public, seriez-vous tenté de traduire un auteur plus contemporain ? Si oui lequel ?

JYC : Absolument !

L’Américain Justin Grimbol (à ma connaissance pas encore traduit), à commencer par son dernier texte : Drinking Until Morning.

Et aussi l’Américain Jonatham Lethem, mais là on ne m’a pas attendu, hélas.

Oui, je sais ça n’a aucun rapport avec Virginia Woolf et Jane Austen, mais ce n’est pas une raison.

PC : Souvent c’est une rencontre, un projet, qui me fait prendre une nouvelle direction. Traduire demain, ce serait encore pour un projet plus large. J’ai participé récemment – c’était à l’occasion de la Journée Européenne des Langues – à la lecture publique et bilingue (natives/francophones) d’une dizaine de textes, et cela a été très bien reçu par le public. Le bilinguisme est un enjeu de l’époque. Je suis tout éveil …