En mode shuffle, réflexion sur la littérature non-linéaire 23/09/2015 – Publié dans : Réflexion(s) – Mots-clé : , , , , , , , , , ,

Cet article ressemble aux textes qu’il a choisi d’explorer : il ne possède pas de sens de lecture et peut se lire indifféremment de haut en bas, de droite à gauche ou dans n’importe quelle direction. Il n’ose pas non plus prétendre à l’exhaustivité, mais propose une série de lectures possibles dans et autour du catalogue publie.net. Cette réflexion se constituant d’une série d’esquisses fragmentaires, elle peut être prolongée par quiconque souhaiterait évoquer un livre ou une lecture que nous n’aurions pas abordé ici. 

 

?

« C’est une question à jamais vouée au brouillard, une eau qui coule à l’envers ». Peut-être cette double phrase de Gabriel Franck répond-elle à la question pourquoi. Pourquoi les récits non-linéaires sont-ils allés chercher cet éclatement à l’opposé des canons du récit dit standard : celui qui se lit de la première à la dernière page scrupuleusement. Dans Laques, c’est une rencontre, ou une série de rencontres, une approche, c’est ce bouleversement, c’est cet élargissement des récepteurs sensoriels qui est prétexte à la déformation du carcan textuel, au découpage et à l’éparpillement. Non seulement les blocs de texte, disséminés dans le livre comme des monolithes, ou bien comme des immeubles denses encastrés dans la ville, peuvent se lire dans le désordre le plus total, mais les blocs eux-mêmes sont amputés de mots, de sons, les paragraphes sont pris à la volée, le début est manquant, on s’arrêtera plus tard sur une phrase émaciée, un bout de phrase, de syllabe, pas encore terminée. On est sur le fil, dans le flux de la voix, de la pensée et du langage. Ce n’est pas simplement qu’on a enclenché la touche shuffle d’un album : on est entré dans le champ des reconfigurations du monde.

 

incipit(s)

Dans son introduction à la réédition anglaise de Composition N°1 de Marc Saporta, Tom Uglow évoque la précédente édition française, datant de 1962( 1). Elle se présente sous la forme d’une boîte, comme un peu plus tard Les Malchanceux de B.S. Johnson, contenant les feuilles du livre, libres, sans attaches, ni brochées ni collées. Le but du jeu serait de mélanger les feuilles du livre avant lecture comme un jeu de cartes afin de se construire son propre parcours, nécessairement aléatoire. Pour qualifier ce geste, Tom Uglow utilise le verbe to shuffle, que l’on connaît par cœur pour le pratiquer régulièrement sur les touches et écrans de nos outils musicaux, chaîne hi-fi, vidéo youtube, applications de streaming ou lecteurs embarqués. Il précise : « il n’y a rien de plus déconcertant que cette situation : tenir entre ses mains ces feuilles de papier détachées, non numérotées, sans chapitre, ces cent-quarante-neuf débuts et cent-quarante-neuf fins »( 2).

L’édition numérique de ce livre, parue en 2011 chez Visual Editions, et déjà évoquée à plusieurs reprise par Pierre Ménard qui s’est beaucoup intéressé à la question, se présente sous la forme d’une application iPad à la fois épurée et ingénieuse. Le texte défile naturellement à toute vitesse sur l’écran, les pages se succédant à un rythme stroboscopique. Pour l’arrêter, le lecteur doit poser le doigt sur l’écran, la lecture se déroule donc en contact avec l’appareil. Dès la pression du doigt relâchée, le torrent de l’aléatoire reprend. Le battement des cartes évoqué par la version papier est figurée par ce roulement permanent, tandis qu’une autre métaphore s’instaure dans un jeu tactile avec l’écran : le « choisissez une carte » du magicien au spectateur pendant son show.

mode(s) d’emploi

A sa façon, ce livre est plusieurs livres mais en particulier deux livres. Le lecteur est invité à choisir entre les deux possibilités suivantes :

Le premier livre se lit comme se lisent les livres d’habitude et il finit au chapitre 56, là où trois jolies petites étoiles équivalent au mot Fin. Après quoi, le lecteur peut laisser tomber sans remords ce qui suit.

Le deuxième livre se lit en commençant au chapitre 73 et en continuant la lecteur dans l’ordre indiqué à la fin de chaque chapitre. En cas d’incertitude ou d’oubli il suffira de consulter la liste ci-dessous.

 

Julio Cortázar, Marelle, Gallimard, L’imaginaire, traduction Laure Guille-Bataillon et Françoise Rosset

 

Ce livre a été construit avec une navigation spécifique. Il est séparé en deux parties : Jours et Chemins ; la première suivant un fil chronologique et la seconde un fil thématique (Journal, Récit, Topographie, Les Visages & Les Voix).

On navigue dans le livre numérique grâce aux images.

Pour commencer la lecture, choisissez l’un des deux fils en sélectionnant l’image Jours ou l’image Chemins.

 

Arnaud Maïsetti, Affrontements, Publie.net

 

Parfois, l’ordre chronologique de certaines dates ou faits historiques a été bousculé au profit – je l’espère – de l’histoire relatée et en l’honneur du temps mexicain circulaire, diffus et insaisissable, dans lequel elle se déroule.

Bon voyage.

 

Rodrigo Fresán, Mantra, Passage du Nord-Ouest, traduction Isabelle Gugnon

 

Poreuse est un récit hybride où se croisent et se mêlent les voix de trois personnages : Mathilde, Guillaume et Jacques. Plusieurs parcours de lecture sont possibles :

Vous pouvez cliquer sur les liens et ainsi suivre le fil d’Ariane qui vous conduira d’un fragment à l’autre, d’une voix à l’autre, dans un récit (plus ou moins) linéaire.

Vous pouvez vous perdre à loisir dans le labyrinthe en tournant les pages, avec la possibilité de retrouver votre chemin grâce aux liens.

 

Juliette Mézenc, Poreuse, Publie.net

 

Ce roman possède vingt-sept sections temporairement tenues ensemble par un bandeau amovible. Exception faite du premier et dernier « chapitres » (indiqués comme tels), les vingt-cinq autres peuvent être lus dans n’importe quel ordre. Si le lecteur préfère ne pas accepter l’ordre dans lequel il a reçu le roman, qu’il se sente libre de le réarranger, avant lecture, dans l’ordre que lui offrirait le hasard.

 

B.S. Johnson, Les Malchanceux, Quidam, traduction Françoise Marel

 

Malgré toutes les difficultés, ce livre a gardé quelques unes des qualités de la première édition, celle de Daubmannus. Il peut être lu d’innombrables façons. C’est un livre ouvert même lorsqu’on le referme. Il peut aussi être complété : il y a eu un premier lexicographe, voici maintenant le travail du deuxième, et dans l’avenir il peut y en avoir d’autres. Il est composé d’articles, de renvois, tout comme les livres saints ou les mots croisés, et pour tous les noms ou notions marqués ici d’une croix, d’un croissant, de l’étoile de David ou d’un autre signe, il convient de se reporter à la partie correspondante du dictionnaire afin d’approfondir ses connaissances. (…) Ainsi le lecteur pourra-t-il utiliser cet ouvrage de la façon qui lui plaira. Les uns chercheront un mot ou un nom, comme dans un quelconque dictionnaire, d’autres liront ce livres comme n’importe quel livre, du début à la fin, d’un seul trait, afin d’avoir une vision globale de la question khazare et des personnages, objets et évènements qui s’y rapportent. On peut feuilleter ce livre de gauche à droite, ou de droite à gauche comme c’était le cas pour l’édition prussienne (sources hébraïques et islamiques). Les trois livres de ce dictionnaire – le jaune, le rouge et le vert – seront lus dans l’ordre décidé par le lecteur : il peut commencer, par exemple, par celui sur lequel le dictionnaire s’ouvrira. (…) Le Dictionnaire Khazar peut se lire également en diagonale afin d’obtenir une coupe à travers les trois livres – islamique, chrétien et hébraïque. Dans ce cas, la lecture la plus efficace procède par groupe de trois noms : on choisit par exemple trois noms suivis du signe▽ indiquant qu’ils figurent dans les trois livres, c’est le cas des mots Ateh, kaghan, polémique khazare, Khazars ou bien on choisit trois personnages différents qui ont joué le même rôle dans l’historique de la question khazare. On peut ainsi, en lisant trois textes dans chacun des livres, se faire une idée précise sur, par exemple, les participants à la polémique khazare (Sangari, Cyrille, Ibn Kora), ou sur ses chroniqueurs (Cohen, Masudi, Brankovitch) et au XXe siècle (Souk, Mouaviya, Schultz). Bien sûr, il ne faut pas oublier les personnages échappés des trois enfers : islamique, hébraïque et chrétien (Efrosinia Loukarévitch, Sévast, Akchani). Car ce sont eux qui ont parcouru le plus long chemin pour arriver dans ce livre.

(…)

le lecteur ne doit cependant pas être découragé par toutes ces recommandations » et plus loin « le lecteur est un cheval de voltige auquel il faut enseigner à attendre, après chaque travail bien fait, un morceau de sucre en récompense. Si le morceau de sucre fait défaut, il ne reste rien de la leçon.

 

Milorad Pavić, Le Dictionnaire Khazar, ici cité dans l’édition Mémoire du Livre, traduction Maria Bezanovska (réédition prévue prochainement au Nouvel Attila)

 

À toute action sa conséquence, ses avancées labyrinthiques, ses paragraphes numérotés. Une autofiction collective, caillouteuse est l’interaction, le crayon y est imposé et les jets de dés hasardeux.

Si vous n’acceptez pas le pacte de lecture, passez votre chemin. Assumez crânement votre vicieux penchant pour la passivité, ne tentez aucune expérience. Vous risquez de mourir, d’être parfois blessée et d’abhorrer les bleus collecter dans la chute. Peut-être même que le twist vous colle des tours de reins.

 

Chloé Delaume, La nuit je suis Buffy Summers, è®e

 

modedemploi_croiséedesmarelles

Louise Imagine & Isabelle Pariente-Butterlin, La croisée des marelles, Publie.net

 

Ce travail consiste à présenter, à travers une navigation libre ou aléatoire, différents aspects de la ville italienne de Gênes, appelée dans le texte GEnova. Cette ville est connue pour être foisonnante, complexe, polyphonique, polyèdrique. C’est ce qui m’a bouleversé en elle, et c’est ce que j’aime en elle. Alors j’ai cherché, par une structure multiple à en proposer une lecture, certes ni exhaustive ni objective, quoique harassante, et ce dans la diversité même des textes qui composent GEnove. Genove est le pluriel inexistant de GEnova. On l’abrège G9 (nove =9).

(…)

Le premier tableau de la page d’accueil (représentant le drapeau génois) est un tableau magique de 9 x 9 contenant les 81 textes de GEnove. On peut cliquer sur les cases pour ouvrir n’importe quel texte. Chaque texte s’ouvre dans une fenêtre aux dimensions précises ; si vous les modifiez ou ouvrez le texte ailleurs, la lecture peut en être plus difficile. De la même manière, selon votre navigation, les textes ouverts peuvent se retrouver derrière la page principale.

On peut ensuite les refermer et cliquer ailleurs ou, dans la fenêtre ainsi ouverte, suivre le MENU (situé à droite du titre du texte) qui est lui-même double :

— le CARDO, symbolisé par la lettre K, suit l’ordre des colonnes ;

— le DECUMANUS, symbolisé par la lettre X, suit l’ordre des lignes.

On peut donc suivre chaque texte isolément ou suivre des ordres préexistants à la composition ; on peut également “tirer” des textes au hasard sur le “drapeau”.

Peu à peu, des liens internes, et reliés à un index, seront insérés, puis des liens externes, vers d’autres sites. Mais cela demande un certain temps. Ainsi des divagations multimédia, et des agencements pour ajax/javascript. Le texte est mouvant.

 

Benoît Vincent, Ge-nove

 

terreur

Parce que la perte de repères permet de naviguer aléatoirement dans un texte (repère chronologique, repère dans l’espace du texte : où l’on se situe par rapport au début, par rapport à la fin, quels sont les liens logiques des textes ou des chapitres les uns avec les autres, quel est le projet d’ensemble, quelle est l’architecture), un récit non-linéaire déroute. Peut effrayer, parfois. Je me souviens d’avoir reçu plusieurs retours, après la sortie d’Accident de personne, de lecteurs perturbés par l’absence d’ordre donné, de sens, pas de haut pas de bas, une simple navigation alphabétique via l’ordre des lettres ou les liens dans les notes de bas de page ; et si le hasard de la déambulation textuelle établit dans le chaos des textes un récit, ce n’est qu’une conséquence possible de notre expérience de lecture. Un accident, en soi. Je comprends ces remarques. Je les partage parfois, lecteur, devant des labyrinthes. Dans Affrontements, Arnaud Maïsetti évoque même « la terreur (du) hasard » :

Moi, je me tiens, là, je me tiendrai là, encore, dans la terreur la plus muette lorsqu’il faut avancer dans un lieu qui n’a pas d’autre nom que la place qu’il occupe. Je m’avance. Il faut malgré tout avancer, comme on avance un mot après l’autre espérant qu’au hasard un mot parmi les autres saura mieux que tous, trouver le nom du lieu : dans la terreur de ce hasard, j’avance aussi.

Dans La maison des feuilles, premier roman culte de Mark Z. Danielewski, réédité en 2013 chez Denoël et traduit en français par Claro, l’expérience narrative est à la fois double (le récit évoqué dans le livre et le récit métaréflexif construit via les notes de bas de page qui commentent la lecture et l’édition du récit central) et victime d’agressions régulières : des mots, des phrases, parfois des paragraphes entiers sont renversés, inversés, découpés, disposés à l’envers ou sur le côté, ce qui entraîne le lecteur à manipuler l’objet livre autrement, de haut en bas, à tourner autour de lui, à expérimenter sa lecture en volume, en 3D, dans l’espace, et à tenir son souffle ainsi.

Supposant qu’il a perdu le sens de l’orientation,

il rebrousse chemin et commence à pédaler dans la direction opposée,

entamant ce qui devrait être une montée.

Mais quelques secondes plus tard

il dévale à nouveau une pente.

Troublé, il s’arrête dans une vaste pièce et tente de

faire le point : « C’est comme si je me déplaçais sur une surface toujours

inclinée quelle que soit la direction que je prends. »

Résigné à son sort, Navidson remonte sur

son évlo et se retrouve très vite

en train de rouler à presque

50 kilomètres à l’heure.

Pendant les cinq

jours qui suivent

Navidson par-

court entre 350 et

450 kilomètres à

la fois, bien que le

cinquième jour,

dans ce qui se

révèle un mara-

thon absurde de

quatorze heures,

Navidson enre-

gistre 642 kilo-

mètres.

Et l’interminable couloir qu’il parcourt ne cesse de

changer de dimensions.

variations

Il y a quand même cette idée que la vie ce n’est pas un fil, c’est une toile d’araignée, qu’il y a des embranchements, que parfois les lignes sont, oui, parallèles, et que si l’on a pris plutôt à gauche à l’épisode précédent, on ne va plus forcément dans la même direction qu’un(e) autre qui aurait, lui, elle, pris à droite. Il n’y a pas un parcours mais foule. Multitude. On sent bien, lisant Laques, comment l’on est plongé dans une myriade de sensations, de corps, de morceaux d’évènements déconstruits et décontextualisés. Cela prend parfois une autre forme que ce bouillonnement : Poreuse laisse le choix à son lecteur de suivre tel ou tel personnage, de passer de l’un à l’autre, de lire dans l’ordre ou dans le désordre (ou dans le désordre du désordre). Un même thème peut être joué selon des variations différentes. Ici, Fresan évoque Glenn Gould via l’entrée « Goldberg (variations) », l’une de ses obsessions récurrentes :

Tu me parlais des variations qui se déployaient dans l’aria, de la subtilité des nombreuses options – certaines très semblables, d’autres radicalement différentes –, alors que nous tentions d’obtenir plusieurs versions d’une même histoire sans altérer son essence ou sa trame. Tu m’écrivais des notes de musique et des signes mathématiques et j’acquiesçais de la tête en émettant un son machinal du genre « hmmmm », mais en vérité, je songeais à ce pianiste canadien accro au téléphone et aux cachets qui émettait des sons machinaux du genre « hmmmm ». C’est alors qu’apparaissait l’une de nos si nombreuses irréconciliables différences : tu t’intéressais toujours à l’Art et moi, à l’Artiste ».

Dans Radius experience, livre-web propulsé par les éditions Walrus fin 2014 (et toujours en cours de publication régulière à ce jour), le livre prend la forme d’un site Internet. On possède un compte, un mot de passe, on se connecte pour accéder à l’interface de lecture. Il s’agit d’un texte polyphonique, chaque auteur incarnant ici un personnage, façon jeu de rôle. Le récit est à la fois centralisé (une intrigue générale est dispersée par l’équivalent d’un maître de jeu en amont) et difractée (les personnages et leurs auteurs s’avancent et réagissent chacun à leur façon). Surtout, l’expérience de lecture est plus libre possible : nous pouvons choisir de suivre linéairement l’ensemble du livre, dans l’ordre chronologique des chapitres publiés, mais aussi nous focaliser sur un seul ou plusieurs personnages, s’en écarter, y revenir, se défaire de l’intrigue générale pour ne suivre que des voix, puis finalement reprendre le cours naturel de l’histoire, si besoin sans avoir pris la peine de rattraper notre retard ailleurs, dans les autres chapitres. Il n’existe pas une lecture type mais une infinité de visions.

 

 

marelle(s)

 

Je me souviens de Marelle, de l’avoir lu bien sûr, mais aussi de la tension. Je l’avais lu quinze fois le mode d’emploi initial et quinze fois j’avais décrypté les mécaniques parallèles et, pour une raison X ou Y, à cause de l’incongruité et de la surprise, peut-être, et malgré, donc, mes lectures répétées du mode d’emploi, j’ai tracé sans le vouloir un parcours non prévu par le texte et qui, par conséquent, ne portait plus en lui la moindre cohérence. Je m’en souviens encore de ce parcours : c’était un subtil mélange des deux, mais il venait de nulle part. D’une incompréhension. D’un lapsus de lecture. Et lorsque je reprends dans mes mains ce livre (en papier, en numérique), instinctivement, je reproduis encore cet écart de langage, et ma lecture est là, dans ce hiatus.

Cela faisait longtemps que Gregorovius avait renoncé à l’illusion de comprendre, mais de toute façon il aimait que les malentendus gardent une apparence d’ordre, de raison. Pour autant que l’on batte les cartes du tarot, les aligner est toujours une opération suivie que l’on mène à bien dans le rectangle d’une table ou sur un dessus de lit. Obtenir du buveur de breuvages argentins qu’il révèle le sens de ses déambulations. Au pis-aller, qu’il l’invente sur le moment même ; après, il lui sera difficile d’échapper à sa propre toile d’araignée.

La croisée des marelles, dans sa version spécialement conçue pour iPad / iPhone : les chemins sont multiples, les photos sont autant d’appels d’air ouvrant sur un texte dédié, mais pas seulement, les mots sont en miroir, les images s’entraînent les unes les autres et des chemins sinueux, parfois cachés au détour d’un lien secret, qu’il faudrait découvrir à l’aveugle, se dessinent en dehors du tracé prévu initialement par la table des matières ou le menu des photos. C’est ce qu’il y a dans les marges, aussi, et c’est surtout la possibilité du geste : il vient de là le jeu de la lecture comme expérience déviée.

 

 

abc

Complexité des villes que l’on détend à l’extrême : dans Mantra, Rodrigo Fresán, à qui l’on a confié ce texte de commande pour écrire la ville de Mexico DF, construit un récit en trois temps, dont le principal, qui recouvre les trois quarts du texte, est organisé comme un abécédaire. Des lieux, des instants, des secousses, des évènements sont ainsi indexés par le livre, qui ne propose pas seulement le portrait d’une ville mais d’une ville victime de paradoxe dimensionnel, comme si tout était proposé sur le même plan graphique.

Même chose au Dictionnaire Khazar, de Milorad Pavić, qui assume dès son titre la singularité de sa forme. Suit un sous-titre : roman-lexique en 100 000 mots. Le dictionnaire Khazar est le livre des livres : il en contient des multitudes. Trois versions de ce livre se sont succédées au fil des rééditions et des traductions, d’exemplaire masculin en exemplaire féminin, pour finir par une dernière mouture androgyne. À l’intérieur, trois dictionnaires, trois parties pour exposer trois vues différentes sur la même « question khazare » centrale  : Le livre rouge (sources chrétiennes), le livre vert (sources islamiques) et le livre jaune (sources hébraïques). Le sens de lecture est laissé libre et toutes les combinaisons sont possibles, qu’il s’agisse de lire ce livre comme un roman standard, de la première à la dernière page, ou de façon éclaboussée. Cette lecture s’apparente à une errance, à la fois dans l’espace et dans le temps, entre l’Histoire et la Géographie, le rêve et la réalité. Mais l’intrigue elle-même n’est pas diffractée, contrairement à Mantra ou Les Malchanceux (voire Marelle) : il n’y a pas d’intrigue mais une infinité de fractales mythologiques, historiques ou religieuses qu’une main plus ou moins fictive a tissées ensemble dans un canevas qui s’appelle la question khazare. La lecture, en réalité, n’apprend rien. Elle déploie.


laques

La réédition de Composition n°1 et la version numérique développée par Visual Editions étaient dans un coin de nos têtes lors de la préparation de Laques. À l’origine, le texte a été écrit par Gabriel Franck, qui s’est servi de son site web pour le publier une première fois. Se heurtant à l’impossibilité technique de pouvoir proposer une réelle navigation aléatoire, il a opté pour une grille de lecture, c’est-à-dire une table des matières, à partir de quoi le lecteur pouvait naviguer dans l’ordre qui lui plaisait entre les pages du livre. Comme pour Composition n°1, et contrairement par exemple aux Malchanceux qui propose une série de livrets de longueur et d’épaisseur variables, chaque partie du texte se compose d’une page. Au-delà, chaque page se constitue en réalité d’un bloc de texte qui, au-delà du seul paragraphe, évoque surtout dans toute sa verticalité la silhouette des immeubles d’une ville. L’irruption du fond noir, la police blanche utilisée lors de la création du livre, les buées de couleurs qui agrémentent la couverture et l’empreinte graphique du livre, c’est la nuit que l’on soulève. L’aléatoire, lui, est partout : dans les sens de lecture étoilés, dans le kaléidoscope humain des gestes amoureux tels qu’ils sont ressentis, dans la coupure des paragraphes en milieu de phrase et dans leur départ amputé d’incipit : les pages manquantes font tellement partie de la structure du livre qu’elles en rythment la narration. On est pris de cours : de cours comme on dirait le cours du temps, le cours des évènements.

 

trois

Dans Poreuse, trois voix, trois personnages se croisent et s’emmêlent. Les trois récits sont identifiés dans le livre par des couleurs, par des symboles, qui permettent au lecteur de naviguer entre les récits, sur le fil de ces voix. Le choix de la narration est laissé libre : aller linéairement comme dans un récit classique, lire « par personnage » et suivre alternativement les arcs des uns et des autres ou encore opter pour la transversalité et n’en faire qu’à sa tête. Je ne sais pas si le chiffre trois est important. On le retrouve, avec toute sa dimension mystique, dans le fameux Dictionnaire Khazar de Milorad Pavić : il a existé trois versions successives de ce roman-lexique (une version masculine, une version féminine, une version androgyne), lequel recèle en lui pas moins de trois dictionnaires différents (il est décrit en préambule comme « le dictionnaire des dictionnaires sur la question khazare ») : chrétien, islamique et hébraïque. Ici aussi, les correspondances sont nombreuses et il existe une infinité de parcours de lecture différents. À cause de la porosité des pages, des dictionnaires, des versions, on peut aussi passer de l’un à l’autre, et les figures invoquées dans le texte font de même :

Une légende rapporte que le diable vivait sous ce nom dans la gorge d’Ovtchar, au bord de la Morava, dans les Balkans. Il était particulièrement gentil et appelait chacun par son propre nom : Sévast. Il travaillait comme protocalligraphe dans le monastère de Saint-Nicolas. Là où il s’asseyait, il laissait l’empreinte de deux faces et il avait un nez à la place de la queue. Il affirmait que dans une vie antérieure il avait été un démon de l’enfer juif, servant Bélial et Geburah et ensevelissant les golems dans les greniers des synagogues. Par un automne où les oiseaux lâchaient des crottes empoisonnées qui brûlaient feuilles et herbes, il engagea un homme de main afin qu’il le tue. C’était la seule façon pour lui de passer de l’enfer juif dans l’enfer chrétien, et de pouvoir servir Satant dans cette nouvelle vie.

 

 

livre dont vous êtes le héros

Il y a les livres qu’on lit « d’une seule main », et il y a ceux qu’on lit avec le doigt calé cent pages plus haut : les livres dont vous êtes le héros. L’âge d’or remonte aux années 80, suivant l’essor et les codes du jeu de rôle papier, puis ce genre tombera vite dans l’oubli la décennie suivante… avant de renaître assez récemment, notamment grâce aux nouvelles possibilités offertes, en terme d’interactivité, par le numérique. En France, les éditions Walrus proposent depuis 2012 des livres dont vous êtes les héros inédits, écrits par des auteurs qui ont été élevés dans leurs lectures par ces récits intéractifs, et composés à l’ère du numérique.

Un peu plus tôt, en 2007, paraît La nuit je suis Buffy Summers, un livre dont vous êtes le héros dans la plus pure tradition du style, mais à la sauce Chloé Delaume. Le livre, paru aux éditions è®e qui s’apprêtent malheureusement à cesser leurs activités, propose une réelle expérience de jeu, avec fiche de personnage à compléter, et lancers de dés pré-imprimés sur chaque page pour déterminer le facteur chance (le geste change un peu, on ne fait plus rouler les dés, on laisse défiler les pages sous le doigt, comme chez Marc Saporta). La croisée des genres est étonnante (ne pas s’offusquer de retrouver la réplique suivante au cours d’un dialogue : « Ils ont réveillé le Nietzsche de 1889, celui qui était complètement cintré, c’est lui qui leur a conseillé d’utiliser Zarathoustra. »), le livre court (une grosse centaine de pages) et l’entrée en matière directe (« Vous êtes parfaitement amnésique. Vous êtes une jeune femme et c’est tout. »).

Les instructions des livres dont vous êtes le héros originels sont plus explicites mais le pacte de lecture est bien le même que d’autres livres à narration non-linéaire évoqués ici :

Il y a un bon chemin qui vous mènera dans les Cavernes de Crystal de la Sorcière des Neiges et il vous faudra plusieurs tentatives pour le découvrir. Prenez des notes et dessinez une carte au fur et à mesure de votre exploration. Cette carte vous servira lors de prochaines aventures et vous permettra d’avancer plus rapidement pour atteindre des endroits encore inconnus.

(…)

Comprenez bien que les paragraphes qui constituent ce livre n’ont aucun sens lus dans un ordre numérique. Il est essentiel que vous ne lisiez que les paragraphes qui vous sont indiqués. Ne pas respecter ce principe n’amènerait que confusion et pourrait diminuer l’intérêt du jeu.

Ian Livingstone, La Sorcière des Neiges, Folio Junior, traduction Michel Zénon

cercles concentriques

Ces extraits sont tirés, dans le désordre, de Mantra, de Étant donnée, du Dictionnaire Khazar, de Poreuse, de Comment écrire au quotidien, de La maison des feuilles, de Laques, de Marelle, de Navigations, de Millimètres, des Malchanceux, de Ge-nove, de D’ici-là n°11, de La croisée des marelles et de La nuit je suis Buffy Summers. À vous de retrouver lequel est lequel.

Elle privilégiait une approche frontale, ce qui les différenciait ; car lui tournait autour usait de circonvolutions et approches multiplissées, une façon comme une autre, comme s’il regardait une idole en buste ; le cercle concentrique était son principal moyen de transport, alors qu’elle abordait toute chose comme une propriété nouvelle à fouler (…)

 

Certains objets achetés sur le marché des Quantum Mechanics sont très, très… Pour commencer, si nous nous situons à un niveau subatomique, aussi incroyable que cela puisse paraître, l’effet a lieu avant la cause. En d’autres termes, quelque chose peut survenir avant d’avoir lieu, avant même qu’apparaisse la raison qui lui permet d’exister. Pues sí. Plus étrange encore : lors d’une expérience avec un témoin oculaire, les particules subatomiques n’ont pas le même comportement que lorsque personne ne les regarde. On peut donc en conclure que la présence humaine, la volonté inconsciente de cette présence s’arrange d’une manière ou d’une autre pour modifié la réalité.

 

Tu vois les lignes ? Les parallèles ? Tu as vu ?, tu as vu comme elles font semblant de se rejoindre. Pour un peu, on croirait qu’elles se referment, qu’il n’y a pas d’horizon, que ça ne passera jamais. Pour un peu, on y croirait.

Mais moi je n’y crois pas. Ce monde est n’importe quoi. Il te fait croire que tu es enfermé, il veut te faire croire, contre toute certitude mathématique, j’ai les Éléments d’Euclide en main, je les ai lus, je les connais, si ça ne suffit pas, il veut faire croire, faire accroire, faire penser, que les parallèles se rejoignent. C’est n’importe quoi. J’en ai assez de ces impostures.

 

Jusqu’où pourrait-on s’affranchir ? Jusqu’où la déconstruction, le pas-comme-l’autre et le mystère ? Jusqu’à la privation d’un trouble qu’on attend, pourtant, de ces quelques signes dans l’ordre – dans le désordre ? Pas de redite et pour dire quoi ? Se dire, et c’est si important ? Dire l’autre, et qu’est-ce qu’on en connaît ? Le soi vers le monde, ils se reconnaîtront ? Pourquoi se freiner dans l’élan ? Par peur d’une réception trop molle et sur le ventre ? Alors le remède, serait pratiquer brut et lancer aux visages ? Et pratiquer comment ? Où, un support ?

 

TU es devenu expert en interstices.

TU es capable d’écarter du regard la plus mince ouverture pour observer ce qu’il y a, de l’autre côté. Les lattes de bois de ta boîte s’ouvrent comme deux lèvres sous la pression de ton œil exercé. Aujourd’hui, tu es calme, la lumière filtre dorée, il doit faire beau, de l’autre côté.

 

Pourquoi est-ce que j’écris cela ? Je n’ai pas d’idées claires, ni d’idées du tout. Il y a des bribes, des élans, des morceaux, et tout cela cherche une forme, alors entre en jeu le rythme et j’écris dans ce rythme, c’est lui qui me fait écrire, qui me pousse et non pas ce qu’on appelle la pensée et qui fait la prose, littéraire ou autre.

 

Pour résumer br!èvement, rappelons que la grammaire palladienne cherche à organiser l’espace au moyen d’une série de règles strictes. Comme l’a démontré Palladio, il était possible d’utiliser son système pour engendrer un nombre d’agencements tels que la Villa Badoer, la Villa Emo, la Villa Ragona, la Villa Poiana et bien sûr la Villa Zénon. En essence, il n’existe que huit étapes :

1. Définition du quadrillage

2. Définition du mur extérieur

3. Agencement des pièces

4. Réalignement du mur intérieur

5. Entrées principales - portiques et courbes du mur extérieur

6. Ornementation extérieure - colonnes

7. Fenêtres et portes

8. Finition

 

Au bout de mes doigts, innervation maximale. Deux mille trois cent terminaisons nerveuses au centimètre carré. Sensibilité précise, exquise, douloureuse, distinguant finement le rêche du rugueux, le velouté du soyeux, et les différents degrés de tiède.

Au bout des doigts la connaissance.

 

Écrire un ensemble de poèmes qui forment un monde troué, celui de la page blanche que des signes d’encre noire viennent hachurer. Le corps de l’écriture y est mutilé d’espaces manquants, et dans cette nouvelle configuration du vers poétique qui perd sa linéarité, sa détermination presque physique d’objet grammatical correct et fini s’ouvre la finitude de la phrase. Le sujet vient à s’absenter, et c’est pourtant dans la réalité même de cette absence, son inexistence graphique, que semble se faire entendre une présence nouvelle, comme s’il fallait au discours un mourir immédiat qui permette la renaissance d’une langue, la sortie du néant.

 

oui, c’est ça, incroyable, l’esprit se débrouille toujours pour tout organiser, il veut toujours remettre de l’ordre, sinon ça le perturbe, l’anarchie, le désordre, une vraie torture

 

4 8 15 16 23 42. C’est ce qu’il vous répète. 4 8 15 16 23 42. Au début vous en prenez note, en général l’Apocalypse ça adore les mathétmatiques, vous vous sentez dans cette histoire investie d’une mission au ton très cavalier. 4 8 15 16 23 42.

(…)

Le sol se meut en échiquier. Les stores s’épaississent de velours, lourds et rouges les rideaux se déploient au décor. Effectuez un jet de dés pour vous, ajoutez-le à vos points de Salubrité Mentale.

 

Éloigné du village, on glisse dans l’infinie petitesse des surfaces. Les ombres nous parlent, l’église sonne au loin. Tout ce qui est enfoui marche et broute dans le pré. Tout ce qui n’existe pas laisse enfin dépasser sa tête du terrier, et voyant qu’il fait noir, commence à sortir.

Le lieu, abandonné un temps, nous abandonne.

C’est cela, l’espace : l’oubli du lieu.

 

Ce serait non le centre de ton livre — car il n’y a pas de centre :en vérité.

Il n’y a que des impasses, tu disais, des contre-allées, des traverses (ponts, viaducs). Il n’y a que des prétextes — pas :de texte. On n’écrit pas, on n’écrit pas, rien, jamais. On ne fait que récrire, mécrire, on ne parvient pas à se sortir de ce vortex, de ce vortexte, de ce vertige, et pendant ce temps l’organisme se meut de plus en plus difficile, respire ou halète, puis se meurt, longuement, longuement, c’est une longue mort que celle des livres, elle est délayée, longuement différée, longuement récrite, mécrite.

 

 

fuir

La multiplication des points de fuite, des perspectives, la pelote emmêlée de tous les fils narratifs possibles, peut-être que c’est aussi une façon de se soustraire à la parole, à l’articulation d’un langage droit et cohérent. Dans Les malchanceux, l’éclatement des possibles narratifs est à la fois prétexte à la dispersion aléatoire des sentiments humains (il s’agit d’un récit de deuil, le narrateur revenant sur des lieux chargés en émotion et étant directement liés à la mémoire d’un ami décédé), mais aussi un abri rassurant pour noyer le surplus d’émotions remuées. Il n’y a qu’un début (l’arrivée en ville), une fin (le départ), entre les deux une journée s’est écoulée, bouleversée littéralement. Dans Laques, la figure du narrateur est fuyante, elle est faite de je et de il, elle invoque l’ensevelissement sous les foules, sous les sensations, sous les masques. Se soustraire, il est important de se soustraire :

pour cela toujours se cacher, avoir l’air de faire autre chose, d’être occupé à une tâche quelconque ne formant pas obstacle aux femmes présentes, mères à divers titres, présences floues mais aux mains lestes à gifler, et à en caresser d’autres dont il ne voyait que le bas ou des détails non pas grossis mais soigneusement découpés par les trous de serrure, terribles écoles du regard pour un Invisible ; part négligeable d’une famille dont il comprend juste qu’il est un des membres et dont le fonctionnement lui échappe excepté aux moments critiques ; se pulvérisant lui-même dans les bruits parasites des autres, ce qui transpire des familles mitoyennes comme un attachement par étages et connaissant toute leur vie si tant est que l’essentiel puisse transparaître par nos sons et trafics, bilocation dont lui échappait qu’elle faisait de lui un avatar, absent à ses propres gestes et à sa vie, mû seulement par le désir vif et pourrissant d’être ailleurs, pupille

 

 

frontières

Ou écrire plutôt absence de frontières ? Entre les êtres, entre les êtres et la ville, entre les espaces mêmes. Poreuse, c’est aussi la porosité des frontières (et de ceux qu’on appelle les migrants venus s’échouer sur les plages pour laisser derrière eux - du moins l’espèrent-ils - leur malheur se dissoudre dans la géographie). Malheureusement, ces mots, on aurait souhaité qu’ils aient d’autres réalités que les maux actuels : on aurait souhaité qu’ils restent soit dans le passé lointain, soit dans la fiction.

Je les ai vus. C’était sur le môle.

J’avais enjambé le muret pour me retrouver face à la mer. Parce qu’il y a le môle côté port, lieu de promenade pour marins retraités la semaine, pour les familles — les roues de la poussette régulièrement se coincent entre les pavés qui ne sont plus jetés — le dimanche. On y flâne, on y discute mollement, ça fait passer le temps. Et il y a le môle côté mer, cet étonnement, toujours, la mer nappe qui claque, non franchement, plus grand je vois pas.

Ils étaient là, figures noires transies sous le soleil encore chaud. Des débris de leur pirogue fracassée jonchaient les rochers et ils progressaient entre les blocs qui barraient la route à la mer. Ils progressaient péniblement, s’arrêtant souvent. Leurs tee-shirts troués dissimulaient mal leurs torses, secs. Ils étaient jeunes, 16 ou 17 ans peut-être, avaient dédaigné la bouteille, le ballon hydrogène, vieilleries poétiques, pour jeter leurs corps sans détours à la mer. Allah est grand.

Ailleurs, on nous dit que le monde n’est plus lisible : il est navigable. Il s’agit du slogan (doit-on dire slogan, base-line, sous-titre ?) de la webfiction de Cécile Portier, Étant donnée. La navigation, pour le coup, en passe par un outil, une boussole numérique, accrochée dans le coin de la page, et qui permet d’avancer dans le monde (d’avancer, de reculer, d’aller à droite, à gauche), comme le permet l’appareil intégré à nos cartographies en ligne (dont le plus célèbre - mais non l’unique - est bien sûr Google Maps et sa déclinaison Street View pour la vue à la première personne). Au-delà de la navigation dans l’espace du site, il est également possible de naviguer dans les lieux, les images, et de traverser l’écran littéralement par le biais du zoom. S’en suit alors un jeu de représentation graphique : déconstruction du monde pixel après l’autre, apparition-disparition des corps, lettres chuchotées par le processeur sonore de ton ordinateur et lancées au passage de la souris, vidéo lue sous le texte ou texte apparaissant par dessus le spectre de la vidéo, puzzle pour assembler sur le blanc de la page des corps et des visages.

Le visage est une fabrique perpétuelle. Une usine de production de soi. Avec l’idée de fidélité due, envers cette surface. L’idée qu’on se doit d’y inscrire tout ce qui compte. Ce qui compte, ce n’est pas millimètres de plus ou de moins sur nez bouches oreilles. Ce qui compte : ce qui nous dessine sans nous tracer.

Dans Navigations, autre récit venu du web avant d’être un livre, un récit qui n’est pas un roman, qui n’est pas un récit autobiographique, qui est au fond ce que sont nos expériences de langues mises en ligne quotidiennement sur l’écran (c’est le cas de Navigations, écrit et publié chaque jour pendant un an tour rond) : un machin. Un machin où la question des frontières est centrale (la carte est dans le titre, la carte est sur la couverture, la carte est partout sous le texte, un cadastre inséré en sous-impression).

Le Danube, voilà une frontière claire. D’un côté on est en Roumanie, de l’autre en Serbie. Il y a un passage à traverser et ce passage est parfois interdit. Contourner le passage — et l’interdiction — demande astuce et volonté. Mais comment garantir la frontière quand on peut voyager en avion ? Où se trouve le passage ? Quel est l’obstacle à franchir ? Dans la société du voyage facile, il est difficile de garder la force symbolique de la frontière — sur laquelle se base la possibilité d’interdire à certains d’aller où ils veulent. C’est pourquoi il faut réinventer des barrières, des obstacles, des Danube. Les dispositifs de contrôle « des aéroports ne servent qu’à ça. Personne n’est plus assez naïf pour croire au danger de 100ml de dentifrice, où au fait que les ondes du portable puissent interférer avec les appareils de bord (ce serait préoccupant). Mais cette pression psychologique et ces barrages physiques nous font mieux accepter le fait qu’Eugen n’ait pas le droit d’aller au Canada.

Il y a toujours un Danube quelque part. Dans Les Malchanceux, l’aléatoire n’est pas généralisé : le premier et le dernier chapitres sont fixes, inamovibles. Dans Mantra, également, une première et une troisième parties encadrent le récit principal, construit sous forme d’un abécédaire. Quant à Laques, il nous sera toujours impossible d’accéder aux pages manquantes, aux pages paires arrachées (ou dissoutes), soustraites à l’écriture. À la fin de la Maison des feuilles, au-delà du récit principal, des notes de bas de page qui comportent un récit parallèle, surexposé, des annexes et des ajouts de l’éditeur, il est possible de sonder le texte à nouveau par le biais d’un index. Outil bien pratique quand on rédige un article de cette nature. Malheureusement, il n’existe pas d’occurence du mot frontière. Aucun Danube non plus.

 

 

ville

ge-nove

La labyrinthie des villes, la scroboscopie des immeubles s’affichant devant nos yeux non plus pixels après pixels, comme à l’époque aujourd’hui lointaine des consoles 32bits, mais blocs par blocs, faisant ainsi écran à la lumière lorsque nous en sommes à les longer via la périphérie (« cette lumière de nuit qui nous passait à travers »), le plus souvent embarqués dans des cabines en mouvement, sur des rails, pour nous déplacer d’un point A à un point B, nous les avons intégrées dans nos écritures propres, et nous les retrouvons dans les littératures portées par le web. Je pense spontanément à Gé-nove, ovni web écrit et codé par Benoît Vincent qui n’existe (pour l’heure en tout cas) qu’en version web. La navigation passe par un tableau (voir capture ci-dessus) à l’intérieur duquel chaque case ouvre sur une page propre dans le récit, via un pop-up, sans aucune indication de sens, d’ordre, autre que la navigation directe telle que le veulent les codes de la lecture en français (de la gauche vers la droite et de haut en bas) ou l’aléatoire le plus complet.

La question ne serait pas En quoi la représentation urbaine, le plan, la carte, nous apportent-ils des informations sur la ville, mais plus que ça : …nous renseignent, nous, sur notre propre lien à la ville ?

La question serait : pourquoi lire une carte est une expérience de la ville ?

La question serait : comment lire une carte nous implique comme singularité ?

Dans Laques, ce corps de ville (au propre comme au figuré, en témoigne cette accroche d’une page qui s’ouvre en plein milieu d’une phrase : « sur une artère à perte de vue il cherchait à capter le moment vacillant de l’allumage des lampadaires ») est pleinement incarné par la succession des temps pleins et des temps vides : les blocs de texte succédant aux pages fantômes, manquantes, oubliées, ou recrachées par l’écriture. Et on aime à s’y perdre : ville de nuit aux reflets surexposés, sur les vitrines des magasins par exemple, en tatouage sur les corps, humains ceux-ci, mannequins de cire parfois, qui les étreignent ou les traversent.

Dans Mantra, la ville se lit par couches, elle a tant de noms différents. Il y a la ville géographique, le district administratif, la région, l’histoire, les vies précédentes de la ville et il y a, bien sûr, le gigantisme. Ces noms sont donnés en file indienne, souvent dans le récit, à la manière des pseudonymes plus ou moins célèbres de différentes personnalités : à la mode aka (also known as). À l’entrée « ¿Dónde », lorsqu’il est question de se repérer dans la ville de Mexico, il est surtout question de s’y perdre.

Nous demandons notre chemin à Tenochtitlán (aka) Mexico DF (aka) Mexico Ville (aka) District Fédéral (aka) DF. Nous déployons des cartes trop grandes dans des rues où les gens marchent, serrés comme des haricots rouges en boîte. Nous faisons un point, dessinons un x, traçons un cercle qui représente l’endroit où nous souhaitons nous rendre. Évidemment, tout le problème consiste à savoir où nous sommes, où nous nous trouvons exactement. Bonne question. Où trouve-t-on encore quelque chose dans la ville de Mexico ? La réponse des Mexicains est toujours polie au point de nous mettre mal à l’aise. Longue réponse bourrée de flèches et de raccourcis. nous prenons note. nous prenons la direction indiquée. Nous arrivons n’importe où sauf là où nous voulions aller et devions nous trouver. C’est là que nous comprenons que les Mexicains - bien éduqués et prêts à rendre service - préfèrent raconter n’importe quoi pluôtt que de dire je ne sais pas.

Un peu plus loin dans Laques, ce même passage d’artère vacillante (nous sommes dans le prolongement de cette même phrase qui n’a pas de début), le narrateur s’attache « à des détails ramassés partout dans le commun des transport comme si tel pantalon zippé rouge était une réinvention de la peau ». La ville est tatouée sur nos figures (à moins que ce soit l’inverse : nos figures sont taguées sur la ville) et dans la précipitation (ce même passage verra les deux amants littéralement se fracasser l’un contre l’autre, comme deux silexs, pour que « la commotion (les) éclaire ») nous n’en avalons que des bribes, des étincelles dans la nuit, des nuées floues et donc, oui, hachées encore, stroboscopiques.

 

ville (suite)

Laques :

une ligne qu’il suivait sur le sol et puis qui montait, ce pouvait être la bande blanche et large du milieu de la chaussée, ou la ligne presque invisible de l’usure d’un trottoir tracée par le poids des passants au même endroit, ou encore l’arête exacte de rencontre entre les surfaces verticales et horizontales de la rue, une ligne qui se prolongeait, qu’il essayait de suivre des yeux puis, ne le pouvant plus, mentalement ; se la figurant droite et modeste, s’élevant parfois doucement, une ligne douce et hachée, s’interrompant sur l’asphalte aux croisées des artères, mais ne lâchant pas, s’absentant seulement pour quelques mètres avant de reprendre pied ; et ce qui lui plaisait particulièrement, dans la confusion des passages et des repentirs des marcheurs et flâneurs, c’était que la ligne ne s’arrêtait jamais, il suffisait d’y penser et la distance n’était plus rien, à peine l’écartement entre deux doigts ou ce qui sépare inspiration d’expiration ; ligne comme une voix interne, flux ininterrompu de ce qui monte à la surface, sans échelle ; quand il ne savait plus où il allait il imaginait, sans images, qu’il marchait à sa suite, il n’avait rien à faire, et autour de lui s’organisait le monde ; là ce vague soufflé des conversations ; un homme devant une porte hésitant à sonner ; et l’épreuve au visage d’un enfant tiré par l’épaule ; il n’avait plus qu’à tourner autour et s’imprégner de l’humidité, à tenter de reconstituer l’énigme du silence obstiné des surfaces planes et des devantures. La ville était nivelée, mais ornée d’un fin lierre de pierre nervuré qui ciselait les immeubles d’un

La phrase est laissée en suspens car la page se termine. Nous nous en tenons au bloc : bloc d’immeubles ici devenus pratiquement organiques, nervurés, recouverts d’une membrane, plus tard saisi de pulsations. La ville est charnelle, la ville est sensuelle aussi (surtout) car elle est le reflet tendu au corps de son activité cardiaque, amoureuse, sexuelle. Chez Benoît Vincent, dans Ge-nove, la ville est lié au texte et le texte à la ville via la métaphore du tissu.

Tu es hanté par le tissu. Tu penses que le tissu est =la plus belle, =la plus touchante création de l’esprit humain.

La ville n’est qu’un morceau de tissu, tu dis, qui recouvre le monde. Comme le tissu habille le corps, le corps habite la cité.

Tu as voulu ce texte comme un espace fidèle à la ville, et par le fait, élaboré comme tissu.

Dans Les malchanceux de B.S. Johnson, la ville est un autre reflet, les circonstances sont toutes autres : le narrateur est là (une villes des Midlands, nous dit la quatrième) par nécessité professionnelle et cet espace est le révélateur d’un deuil ténu qui infuse dans son cœur, son corps et son esprit. Les feuillets détachés du récit (s’agit-il d’un roman ? est-ce seulement important à savoir ?) dessinent un lent monologue intérieur, et autant de pensées émiéttées, parfois saisies de blanc : blanc dans l’agencement typographique de la page (non pas saut de ligne ou retrait de paragraphe mais blancs laissés dans le paragraphe même), blanc des pensées absorbées ailleurs ou amputées sans raison ou bien exsangues, finissantes. La ville, donc, est un autre révélateur : celui de l’ennui, de l’incomplétude, du manque et de la mélancolie nostalgique d’un camarade disparu.

Cette allée toute riquiqui, à côté d’une église en grès noirci, je crois que c’est par là, c’est le chemin à prendre si je veux aller à la Chambre du Conseil, oui, ça me revient maintenant, c’est le nom que je cherchais, c’est comme ça qu’ils appellent leur hôtel de ville, dans cette ville, le lieu où se réunit le Conseil, c’est logique, ça me revient maintenant, la Chambre du Conseil, c’est là que je vais, satisfait de pouvoir lui donner un nom, à ce bâtiment public.                                                                       Du point de vue architecture, c’est zéro, dans le coin,de manière générale, ça, ça s’oublie pas, pas une seule maison digne d’intérêt derrière les façades cupides des magasins des hommes d’affaires, suffit de lever la tête, regarder ce qui se passe aux étages supérieurs, rien, rien non plus à espérer des bâtiments publics, si ce n’est la froideur de la pierre de Portland, ah, toutes ces choses, défigurées, encore faut-il qu’il y ait eu quelque chose à défigurer, faut voir ce qu’il y avait avant. L’appât du gain, c’est clair, à tous les coins de rue, et on dit que c’est une ville en plein essor, ah, c’était même pas un village avant la révolution industrielle, il aurait fallu le laisser se développer, mais si c’est ça qu’ils appellent développement, j’y comprends plus rien, tout a été détruit, dénaturé, tout ça pour faire place à ces immeubles, ces villas, ces habitations, que sais-je encore, de style victorien et edwardien. Chiant, je ressasse toujours les mêmes préjugés, c’est tellement répétitif, la pensée, tellement monotone, uniforme.

fragments

Il n’est pas impossible que la mise à distance, la dissimulation, l’incomplétude et l’éparpillement du texte (du texte mais pas seulement du texte : ce qu’il porte en lui, personne ou personnage, projet de langue ou voix donnée, émancipation de la parole, rapport au monde accidenté) soit une question de sauvegarde. Dans Laques, on peut lire :

pour elle, il était une force et jamais il n’aurait pu imaginer ça. Un souffle, avec la capacité d’apparaître et de disparaître ; il se sentait incertain, au bord de l’extinction alors qu’elle percevait cela comme une souplesse, une danse de flamme. Pour lui, elle était un personnage muet, d’années folles, un mannequin de vitrine, la femme mystérieuse de trois-quarts au second plan d’un tableau énigmatique.

Dans ces configurations, il n’y a pas de corps plein, entier, complet. Il y a des bribes, des esquisses, des pans de toi-même imbriqués dans la chair. Des figures cubistes quelque part ou, ainsi qu’elles sont proposées dans Étant donnée, éclatées en puzzle, présentes partout, complètes nulle part. Ce n’est pas tout à fait un masque

Terrible humiliation lorsqu’on t’arrache ton masque, qu’on révèle et expose ton véritable visage à la foule. C’est que, sans masque, tu deviens purement et simplement l’un d’entre eux. Tu n’es personne, tu es un quidam, un démasqué. (Mantra)

mais ce n’est pas un visage.

 

 mosaïque

mosaique_non_lineaire

 

Notes :
(1) Ladite édition française, au Seuil (à supposer qu’on ne la prenne pas pour un canulard issu de l’édition anglaise : un texte prétendument français, inventé, et dont la présente traduction n’aurait pour but que de justifier l’étrangeté de la langue - c’est faux, mais je l’écris ici car, oui, je l’ai pensé) est aujourd’hui trouvable le web pour la modique somme de 200$. (retour au texte 1)

(2) Si par une nuit d’hiver un voyageur, de Calvino, paraîtra en 1979. (retour au texte 2)