Entretien avec Julien Boutonnier pour la revue Mange Monde (1/3) 22/09/2017 – Publié dans : Le grand entretien – Mots-clé : , , , , , , , , , , , , , , ,

Pour son numéro 12 de juillet dernier, la revue Mange monde, par l’intermédiaire de Julien Boutonnier, nous a convié à un entretien au long cours afin de retracer quasiment dix ans d’histoire publie.net et d’évoquer ensemble les défis à venir. Il en découle une discussion très riche, menée à plusieurs voix, dont nous sommes heureux de mettre en ligne la version longue intégrale ici-même. Compte tenu de la richesse de cet échange, nous la publions ici en trois parties, dont voici le premier volet.

Il est parfois difficile de situer publie.net. Est-ce un éditeur numérique ? Pas seulement… Est-ce un collectif d’auteurs ? Pas vraiment… Est-ce une maison d’édition traditionnelle ? Cela y ressemble… Est-ce la création de l’écrivain François Bon ? Plus maintenant… Y défend-on la création littéraire issue du web ? Oui, mais avec l’ambition de fabriquer des livres papier de qualité… Y accueille-t-on de jeunes auteurs ? Oui, mais des écrivains confirmés y ont aussi leur place … Qu’est-ce qu’on y publie ? Des textes contemporains, poétiques, expérimentaux… et des traductions de classiques, et du théâtre, et des textes rock, et des livres de science-fiction ancienne… Les livres édités sont en papier, en numérique ? Les deux, en format numérique (web et epub) et papier… Quel est le catalogue ? Plus de six cents titres !…

Pour envisager et comprendre le travail de publie.net, il est donc nécessaire de déplacer les repères habituels qui structurent notre rapport aux livres, à la lecture et à la création littéraire. Il s’agit à vrai dire d’intégrer et mesurer les effets, les possibles et les limites induits par le support numérique dans ce geste essentiel qui consiste à fabriquer un livre.

Rencontre avec Guillaume Vissac (GV), directeur éditorial, Virginie Gautier (VG) et Jean-Yves Fick (JYF) qui dirigent la collection de poésie de publie.net joliment nommée L’esquif.

Julien Boutonnier : Avant de nous intéresser au travail éditorial que publie.net fournit dans le domaine de la poésie, notamment à travers la collection « L’esquif » dirigée par Virginie Gautier et Jean-Yves Fick, il est important de présenter la maison dans sa complexité et son histoire. Peux-tu nous raconter la genèse de publie.net et les différentes étapes de son développement jusqu’à aujourd’hui ?

 

 

Guillaume Vissac : Exact : publie.net est un acteur un peu atypique dans le paysage éditorial français depuis maintenant une petite dizaine d’années. À l’origine conçu comme plate-forme de publication en ligne, publie.net a été créé en 2008 par l’écrivain François Bon. L’objectif était de publier de la littérature contemporaine sous ces nouvelles formes et formats numériques qui commençaient alors à peine à voir le jour (il faut re-situer un minimum et préciser ici que nous étions alors avant la démocratisation des liseuses à encre électronique et avant l’apparition des premières tablettes). La maison a publié aussi bien des auteurs ayant déjà publié par le passé en papier que de nouvelles voix qui ont commencé à émerger sur le web. Après plusieurs années d’existence à expérimenter de nouveaux types de supports en numérique (d’abord en PDF puis en epub qui deviendra le format de référence) ainsi que de nouvelles voies de distribution (les livres sont vendus à l’unité à un prix inférieur au prix du poche mais également par le biais d’abonnements aux particuliers et aux collectivités et bibliothèques), publie.net se lance en 2012 dans l’impression papier de ses livres via l’outil d’impression à la demande d’Hachette Maurepas. De quoi inventer encore de nouvelles formes de synergie papier / numérique en intégrant à la fin de chaque ouvrage papier un code pour pouvoir accéder au fichier numérique du livre correspondant, sans surcoût. En 2014, c’est un collectif d’auteurs de la maison qui a repris publie.net et continué le travail entamé par François Bon. Depuis cette date, c’est donc ce collectif qui gère la maison d’édition, sous la direction de Philippe Aigrain, avec le souci de conserver son ADN web ainsi que sa dimension plurielle. Nous avons allégé le nombre de parutions par an (25 titres environ), et choisi de publier systématiquement en papier et en numérique nos nouveautés. Nous avons également investi l’espace public par le biais de lectures et de performances et redéfini techniquement notre offre d’abonnements auprès des collectivités et bibliothèques, avec une nouvelle offre qui a vu le jour en 2016 visant à mettre directement à disposition des établissements abonnés les fichiers plutôt que de leur fournir un accès en streaming comme c’était le cas jusqu’alors. Nous développons par ailleurs notre présence papier en librairie dans un contexte de reprise en main de notre diffusion depuis janvier 2017. Enfin, nous avons créé un premier prototype de produit littéraire spécifiquement conçu pour le web avec le web-livre Kalces, à consulter en accès libre. Et, bien sûr, nous avons publié des livres absolument essentiels à nos yeux, qui sont la raison première de notre engagement lors de la reprise de publie.net.

 

JB : Tu parles d’un « collectif d’auteurs de la maison qui a repris publie.net et continué le travail entamé par François Bon ». C’est assez inhabituel comme fonctionnement. Est-ce que tu peux préciser un peu qui sont les membres de ce collectif ? Quels sont les fondements du fonctionnement de ce groupe ? Est-ce que tu peux également évoquer quels sont les traits saillants du travail entamé par François Bon ?

GV : C’est aussi l’une des caractéristiques premières de cette aventure : la dimension collective. Ce qui s’est passé lors de la création, et au fur et à mesure du développement de publie.net a contribué à regrouper les auteurs dans une forme de communauté. Communauté de lecture, mais aussi d’écriture ou d’édition, lorsque nous en sommes venus à collaborer les uns avec les autres pour améliorer nos textes en cours et nos projets. C’était donc pour nous naturel de poursuivre cet élan et de mettre au cœur de notre fonctionnement le travail en commun. Concrètement, nous sommes cinq associés engagés dans la société éditrice de publie.net (Philippe Aigrain, Emmanuel Delabranche, Louise Imagine, Roxane Lecomte et moi-même). Et nous travaillons au quotidien avec de nombreux volontaires sans qui nous n’existerions tout simplement pas : des directeurs-trices de collection aux membres du comité éditorial en passant par les infatigables chasseurs-euses de coquilles pour les relectures et la correction. Depuis le début de l’année, nous avons également recruté Julie Cénac pour s’occuper des relations libraires et développer notre présence en librairie. Bref, c’est un travail d’équipe, qui s’articule différemment bien sûr en fonction des livres et des disponibilités de chacun, mais il y a toujours cette dimension collective qui prédomine.
Il y avait un slogan lors des premiers années de publie.net qui était le contemporain s’écrit numérique. Je ne sais pas si nous le reprendrions à l’identique aujourd’hui, mais il symbolise bien quel était le projet initial. Investir autrement le champ de la littérature contemporaine, à un moment peut-être où une partie de la création était peu représentée chez des éditeurs plus traditionnels. Éditer des textes risqués ou expérimentaux, ou tout simplement des formes d’écriture qui ne suivaient pas les canons traditionnels du roman par exemple. Et tout particulièrement s’intéresser aux nouvelles voix émergentes sur le web car c’est ici notre terrain de jeu et notre laboratoire. Que ce soit des récits fragmentaires, non-linéaires, ou issus de pratiques sérielles par exemple, avec une forte dynamique de la contrainte dans la création. Cela n’est pas forcément une liste exhaustive de toutes les pratiques qui se sont retrouvées au fil du temps au cœur du catalogue publie.net mais ce sont des formes fortes, propres à la création numérique à n’en pas douter, qu’à l’époque nous avions très peu l’opportunité de voir ailleurs. Ça a un peu bougé depuis, et c’est une bonne chose : d’autres éditeurs se sont intéressés à ces nouvelles trajectoires.

JB : Pour illustrer cela, est-ce que tu peux nous donner un (ou plusieurs) exemple d’un projet d’écriture web qui a été accueilli chez publie.net ? En nous expliquant les interactions entre le format web (ses contraintes) et ce texte précisément ?

GV : Je pourrais signaler beaucoup de textes mais je vais essayer de présenter ici une sélection de quelques titres qui sont allés dans des (ou qui étaient issus de) trajectoires différentes. En tout cas des textes qui s’appuient sur des énergies similaires.
Le premier auquel je pense, c’est Navigations, de Marcello Vitali-Rosati, qui est une sorte de roman Rubik’s cube, qu’on peut lire dans un ordre ou dans l’autre et dont toutes les pages, d’une certaine façon, peuvent servir de porte d’entrée au récit. À l’origine : une contrainte assez forte où l’auteur prévoit d’écrire pendant un an chaque jour un texte de 1000 caractères (1000 précisément, pas un de moins ni de plus) qu’il mettra en ligne sur son site à la même heure. Une figure, un personnage, nait de ces séances d’écriture sérielle, ce sera Eugen, un émigré d’Europe de l’Est qui rêve d’aller vivre au Canada, que l’on suivra tout au long du livre, dans l’ordre ou dans le désordre donc. La contrainte est nécessaire pour déclencher l’écriture mais ensuite on la retrouvera qui façonnera le livre lui-même, dans sa matière (les 1000 caractères par page) et dans sa dynamique (la tension de l’écriture chaque jour). Ce n’est pas techniquement spectaculaire : on imagine souvent que les formes d’écriture web sont forcément multimédia ou tape-à-l’ œil mais c’est plus fin que ça ; là ce qui est intéressant dans ce texte c’est son énergie, son éclatement.

Et c’est quelque chose que l’on retrouve souvent dans d’autres projets sur le web : le principe de l’écriture sérielle. On se donne pour objectif d’écrire un texte par jour, ou par semaine, ou par mois, peu importe la fréquence au fond, ce qui importe c’est ce geste-là d’écriture répétée. On retrouve ce cycle dans Oblique, de Christine Jeanney, qui à l’origine a été écrit aussi pour la création sonore. L’auteure a publié pendant un certain nombre de semaines des textes qui étaient proposés à la lecture sur son site. Mais elle ajoutait également un fichier son, une variation autour de ce texte, qui allait plus loin que la seule captation d’une lecture à voix haute. Il y avait un travail sonore, un travail de montage et de juxtaposition d’enregistrements tiers, notamment liés à la musique car Oblique porte en lui une vraie dimension musicale. Et lorsque nous avons travaillé sur le livre (papier et numérique) nous avons commencé à transposer le texte sur une autre forme. Pour le livre papier, nous avons fait un livre en deux colonnes, car il y a deux voix dans le livre. Pour le livre numérique, nous avons inclus des objets sonores et agencé différemment le texte car nous avions d’autres contraintes liées à la diversité des formats pour les outils de lecture de type liseuses, tablettes, smartphones, etc… Au-delà du texte écrit, l’auteure a également travaillé sur des collages, pour la couverture notamment, ou bien nous avons interprété le texte lors de performances à deux voix qui déplaçaient encore les équilibres de l’écriture ; bref, nous avions un matériau de base, né d’une forme d’écriture sérielle, qui a pu prendre différentes incarnations, le livre n’en étant qu’une parmi tant d’autres. Ce n’est pas à proprement parler une création multimédia, ce n’est pas non plus un livre de poésie classique, c’est une œuvre d’une grande originalité, qui emprunte autant à la fiction radio qu’aux arts plastiques.
Ce serait exagéré de prétendre ici que chaque texte possède une forme qui lui est propre, mais il existe des créations tout à fait singulières qui débordent leurs espaces. En tant qu’auteurs, éditeurs mais tout simplement lecteurs de ces œuvres, c’est dans cette direction-là que nous souhaitons aller. Parfois c’est instable, parfois c’est même inconfortable mais c’est surtout extrêmement stimulant à découvrir et à adapter. Dans Soleil gasoil, de Sébastien Ménard, nous avons construit un objet hors normes, très riche, épais, qui n’est ni un recueil de poèmes ni un roman ni une compilation de textes à proprement parler mais bien une transposition dans l’univers papier de la diversité d’un site web à plusieurs strates.
Il y aurait encore beaucoup à dire : regardez par exemple Marcher dans Londres en suivant le plan du Caire, où Virginie Gautier redéfinit ce que peut être le livre de poésie à l’âge du numérique, dans une écriture à la fois moderne, graphique et qui va tisser un réseau de liens audio et vidéo qui font partie de l’œuvre. Nous l’adapterons en livre papier à la rentrée, et c’est un grand enjeu pour nous de construire un objet à la hauteur de la version d’origine. Ou bien, un autre exemple : Laques, de Gabriel Franck, qui a écrit un roman amputé de la moitié de ses pages et qui n’impose aucun sens de lecture. C’est complètement fou ! Dans sa version numérique, nous sommes pris dans une errance permanente et aléatoire des pages qui défilent sur l’écran. Dans la version papier, nous sommes beaucoup plus saisis par l’absence : les pages manquantes sont laissées blanches, les numéros n’y figurent pas. Tout est fait et pensé pour se perdre, et ce n’est pas un gadget : c’est l’essence première du texte, qui s’attache à décrire de façon kaléidoscopique une rencontre amoureuse, par touches fragmentaires. Là encore, à l’origine, il s’agit d’une écriture de la répétition, en série, lente, qui donne aux lecteurs que nous sommes tous sur le web la possibilité de voir au fil de l’écriture la construction d’une œuvre. Ça change beaucoup les rapports que nous construisons avec les textes que nous lisons : grande émotion par exemple de relire sous une nouvelle forme, celle du livre papier, des œuvres absolument majeures dans l’internet littéraire de ces dernières années que sont Une fuite en Égypte (de Philippe de Jonckheere, paru chez Inculte en mars) et GEnove (de Benoît Vincent, paru au Nouvel Attila / Othello). Et même chose l’année dernière avec Spinoza in China de Marc Perrin (paru au Dernier Télégramme), dans un livre absolument remarquable qui s’est écrit au fil du temps dans une multitude de revues (en ligne et papier) et qui a trouvé sa forme livre dans un second temps.

 

JB : Il est aujourd’hui de plus en plus aisé pour un auteur de rendre public son travail par le web, mais aussi de fabriquer ses propres livres sans passer par une maison d’édition via l’impression à la demande. Je pense par exemple à François Bon qui édite ses livres, ou encore à Laurent Margantin – certes, ces deux auteurs sont des cas un peu à part eu égard à l’ampleur et la reconnaissance de leur travail… Comment publie.net se situe-t-il relativement à cette possibilité offerte aux auteurs ? Un texte publié par un auteur en autoédition peut-il l’être dans votre maison au cours des mois suivants ?

GV : L’autoédition est en plein boom, tout simplement parce qu’en l’espace de quelques années des progrès techniques significatifs ont été effectués, en impression à la demande notamment. Elle est donc devenue plus facile d’accès. Au-delà de la seule fabrication d’un objet (papier ou numérique), il n’a jamais été plus facile pour quelqu’un, même sans connaissance particulière en la matière, de publier (au sens de rendre public) son travail via le web. Et je crois que ce serait une erreur de considérer que ces possibilités de publication pèsent sur l’édition dite traditionnelle (mais qu’entend-on exactement par édition traditionnelle désormais ?). Il doit quand même y avoir une certaine cohérence dans le choix d’un auteur d’opter pour telle ou telle façon de publier son travail et le choix d’un support, comme le choix d’une maison quand on envoie un manuscrit, doit être un minimum réfléchi. Publier en autoédition en attendant mieux (une publication chez un éditeur), ce n’est pas rendre justice aux réelles belles initiatives qui existent en autoédition. Si un problème se pose, il est surtout commercial : de la même façon qu’il paraît délicat de republier un texte déjà paru chez un autre éditeur peu de temps après sa première parution, il est difficile d’envisager faire paraître un texte autoédité dans un laps de temps court comme suggéré ici.

JB : Est-ce que la notion d’inédit, d’exclusivité, est périmée de nos jours ? Pourquoi ?

GV : Non, mais elle s’est sans doute un peu déplacée. Dans l’histoire littéraire, il y a eu des exemples de texte apparu en-dehors du livre. Romans parus sous forme de feuilleton dans la presse. Extraits donnés à lire dans des revues. Lectures publiques d’auteurs sur des travaux en cours. Matériaux travaillés pour la scène ou la radio. Etc… Aujourd’hui, de nombreux livres, avant de paraître dans le circuit traditionnel, sont publiés en partie ou en intégralité sur le web ou sur des applications de lecture. L’inédit, l’exclusivité, elle se trouve ici, dans cette publication littéralement le long de l’écriture, dans ces écritures de verre que sont devenus nos laboratoire sur le web, nos sites internet. Ça ne veut pas dire pour autant que la parution d’un livre ne fait pas évènement ; ce n’est déjà plus le même texte, il a eu le temps, l’épaisseur, de muter. Ce qui est inédit, en revanche, c’est cette possibilité offerte au lecteur de suivre l’élaboration d’un livre au fur et à mesure de son écriture, d’assister depuis chez soi à la construction d’un texte qui n’est pas encore le produit fini tel qu’on peut l’avoir habituellement entre les mains mais l’équivalent des brouillons d’écrivains du passé. On a pu déplorer que l’avènement du numérique entrainerait la fin des brouillons, mais c’est le contraire qui s’est produit : ces brouillons sont partout, sauvegardés à chaque étape dans un cloud permanent, parfois donnés à être vus, lus, consultés, comparés même, sur la toile. La parution d’un livre n’en est pas moins importante. C’est comme assister à la préparation d’une recette : on voit d’abord les ingrédients, le plat lui-même implique une forme de transformation, de cuisson, d’alchimie.

JB : Pourrais-tu définir ce qu’on entend par livre numérique, livre web et livre papier chez publie.net ? Je pense aux personnes qui l’iront cet entretien et qui, peut-être, ne sont pas familiers de ces objets numériques. Peut-être est-ce l’occasion de parler du projet Kalces ?

GV : Un livre papier, bien sûr, c’est un livre imprimé. Le livre numérique correspond à un ouvrage dématérialisé, qui peut être une copie conforme d’une éventuelle version imprimée (c’est ce qu’on appelle une version homothétique, une déclinaison à l’identique d’un livre papier) ou être une œuvre originale. Ce qu’il faut signaler ici, c’est que le livre numérique tel qu’il est pratiqué depuis maintenant une bonne dizaine d’années est un fichier que l’on peut s’approprier. Il peut être sous différents formats (PDF, epub ou autre) et il peut être lu par différents outils (ordinateur, bien sûr, mais aussi téléphone portable, liseuse, tablette ou autres dispositifs avec écran). C’est une capsule qui contient en elle un nombre donné de pages, le contenu du livre.
Pour le livre web, c’est un peu différent. Il s’agit cette fois d’un texte donné à lire en ligne, sur un site internet. Il s’agit donc d’un ensemble de composants (pages mais également images, photos, vidéos ou sons, si le livre en contient, voire scripts informatiques pour générer des animations ou des fonctionnalités permettant d’améliorer le confort de lecture) hébergés sur un serveur. La différence principale est là.
D’un point de vue créatif, nous nous sentons plus libres dans un espace web que dans un livre numérique. C’est pour cette raison que nous avons souhaité créer une version différente de Kalces et de le faire sous la forme d’un site. Ce qui est intéressant avec ce livre, c’est que c’est un projet collaboratif depuis le début. L’auteure, Florence Jou, l’a écrit en vue d’une performance avec des musiciens. Elle a ensuite travaillé avec une photographe et un graphiste pour mettre au point une maquette afin d’en faire un livre. Le texte, qui a éclos au contact de la musique, s’est enrichi de cette nouvelle rencontre qui lui a donné une épaisseur de plus, une dimension de plus : chaque page se voyait prolongée d’une photo et d’une interprétation graphique. Nous sommes intervenus à ce moment-là pour faire de cette maquette un livre papier qui en conserve le principe et l’esprit, mais également deux livres numériques différents (l’un lisible par tout outil de lecture, l’autre dédié à la lecture sur tablette) et, donc, un site web.

Kalces, un livre de Florence Jou, Samuel Jan & Margaux Meurisse from publie.net on Vimeo.

Le principe de navigation est simple, nous pouvons soit suivre l’ordre naturel du texte, qui est celui du livre papier, soit passer d’une page à l’autre par le biais des photos (table des matières graphique que l’on peut afficher ou masquer à loisir). Sur chaque page du livre, nous avons pu mélanger les nombreuses sources qui existaient de ce livre. Le fond de la page correspond à la photographie qui se matérialise petit à petit à l’écran. Un lecteur audio permet de déclencher une lecture du texte par l’auteure (issue de la performance initiale, accompagnée par les musiciens), qui elle-même permet au texte de s’afficher progressivement sur l’écran, en rythme avec la voix et la musique. On arrive sur une page noire, vide, et progressivement celle-ci va se remplir, avec des mots, des espaces, et la photo liée. Les symboles graphiques, qui quadrillent l’espace et gèrent la ponctuation, s’affichent aussi progressivement, mais selon un autre rythme encore. De cette façon, les expériences de lecture sont souvent différentes, et le texte est mobile. Volatile, même, puisqu’il arrivera parfois qu’à un moment donné, en fonction du degré d’apparition d’une photo, le texte ne sera plus (ou moins) lisible. Une expérience de lecture à part et une autre façon d’entrer en poésie, d’imprimer au geste de lecture un tempo différent, bien loin du zapping frénétique qu’on peut éprouver en passant d’un lien à l’autre tout azimut (et parce qu’on a parfois tendance à enfermer nos pratiques de lecture sur le web dans cette frénésie-là, il est important de s’autoriser une certaine forme de lenteur). Puis, pour boucler la boucle, nous avons réalisé une performance avec l’auteure et la projection de la version web, preuve que toutes ces déclinaisons s’accompagnent et s’auto-alimentent. C’est extrêmement stimulant.

JB : Est-ce que tu peux nous parler des différentes collections de la maison ?

GV  : Nous travaillons avec plusieurs collections, qui représentent autant de petits univers éditoriaux. La collection Temps réel va accueillir le cœur de nos publications (qu’il s’agisse de récits ou de romans, souvent issus de créations web, donc). Nous disposons aussi d’une collection poésie que nous avons relancée il y a tout juste quelques semaines : elle s’intitule L’esquif et s’attache à publier des écritures poétiques contemporaines, et qui prennent en compte aussi l’exploration de la page et sa plasticité. Mais on peut retrouver un travail et une recherche de langue très proches de l’écriture poétique dans d’autres champs éditoriaux, par exemple avec La machine ronde (qui propose une autre littérature de voyage, d’exploration du monde et de dépassement des frontières), Horizons (qui vise à faire collaborer écrivains, le plus souvent poètes, et photographes) ou ThTr (qui présente des écritures contemporaines de théâtre). Parmi les autres collections, nous publions également des traductions (collections Grèce et Meydan, la place pour la Turquie), des essais, des collaborations d’auteurs avec des plasticiens, de nouvelles traductions de classiques (Virginia Woolf pour la dernière en date), des romans noirs, des textes sur le rock et enfin de la SF ancienne avec la collection ArchéoSF.

JB : Pour terminer la présentation générale de publie.net, je souhaiterais que l’on parle d’un sujet rarement évoqué je crois, celui de l’argent. La maison d’édition a une activité suffisante pour payer plusieurs salariés (deux si je ne me trompe pas), tout en publiant des textes exigeants qui ne touchent pas le grand public. Pouvez-vous nous expliquer comment vous parvenez à un équilibre financier ? Touchez-vous des subventions ?

GV : Il nous arrive parfois de parler d’argent. Nous sommes une petite structure : un directeur éditorial et une chargée des relations libraire à mi-temps, plus une prestataire de grande qualité pour la production, les graphismes et le site, mais aussi d’importantes contributions bénévoles du président, des directeurs de collection, du comité éditorial et de contributeurs à la relecture. Nous avons un modèle atypique : on peut dire que nous marchons sur trois jambes.

  1. les revenus issus des ventes papier

  2. les ventes directes numériques et les abonnements particuliers

  3. notre nouvelle offre d’abonnement numérique aux bibliothèques et collectivités permettant aux établissements de s’abonner à l’ensemble du catalogue et de mettre à disposition nos livres à leurs lecteurs.

Nous avons progressé de façon significative depuis notre reprise en 2014 sur le premier et le troisième volet, et ceci au prix d’efforts importants, à la fois sur le plan de notre travail et financièrement. Nous espérons à terme pouvoir atteindre l’équilibre, mais ce n’est pas encore le cas. C’est pour cette raison que le soutien de tous est important, par le biais des abonnements qui a toujours joué un rôle clé dans notre développement mais aussi par la promotion collective des ouvrages et événements liés à notre activité. Les aides possibles à l’édition jouent aussi un rôle, que ce soit au niveau de la région (subvention de la DRAC Occitanie cette année, aides non financières du CRL) ou au niveau national (aide du CNL et du COFACE, devenu BPI France en 2016-2017). Ces financements publics ne jouent qu’un rôle mineur dans nos ressources, mais ils permettent des actions qui seraient impossibles sans eux (le recrutement à temps partiel de Julie aux relations libraires, par exemple, dépend en partie d’une subvention de la DRAC). Comme beaucoup d’éditeurs indépendants notre situation n’est pas acquise mais nous croyons vigoureusement que nos livres ont la qualité requise pour toucher un plus vaste public, c’est la raison de notre investissement au quotidien dans publie.net et de nos efforts répétés pour élargir toujours plus le cercle de nos lecteurs.