[NOUVEAUTÉ] Miroir de l’absente, de Jean-Pierre Suaudeau 26/04/2017 – Publié dans : Notre actualité – Mots-clé : ,

 

Il vaudrait bien mieux pour tout le monde qu’elle meure rapidement, non ? C’est la première phrase de Miroir de l’absente qui viendra se répéter plusieurs fois au cours du livre non comme un leitmotiv mais comme une phrase musicale qu’on ne parviendrait pas, toute une journée durant, à se sortir de la tête. Et à l’envers de cette phrase se dessinera petit à petit le portrait en creux de quelqu’un, l’absente, qui ne vit plus que dans le flux des souvenirs qu’on a d’elle. Ce livre, qui se lit comme un voyage (un voyage en train le long d’un fleuve sur quoi se structure le récit), est aussi un étonnant aller-retour dans le temps, tout en sinuosité, tout en rupture et en déséquilibre, menant vers la figure de cette femme, l’absente. Elle hantera les pensées et la conscience d’Antoine, personnage principal du roman.

Il y a un peu de Claude Simon dans ce livre écrit à même le rail (Le tramway), un peu de Michel Butor aussi (La modification), et d’autres exemples dans la littérature qui se sont servis du train comme moyen métaphorique de matérialiser le déplacement mental, l’errance dans sa propre mémoire (plus récemment pensons à Zone de Mathias Énard qui s’est aussi servi de ce dispositif narratif). Il y a surtout beaucoup de Jean-Pierre Suaudeau dans ce texte, dont nous avons pu suivre la progression et le cheminement littéraire ces dernières années à publie.net, de Photo de classe/s au Lac en passant par Femme à la nature morte et La partieOn y retrouve une langue d’une grande élégance rythmique et musicale, un soin cinématographique apporté aux différentes trames narratives qui iront, tout au long du récit, se tourner autour et parfois se croiser habilement. Qui est l’absente, à quoi fait référence cette phrase répétée plusieurs fois, Il vaudrait bien mieux pour tout le monde qu’elle meure rapidement, non ?,  d’où vient ce passé sensible qui vient se mêler aux pensées présentes d’Antoine comme l’eau du fleuve se mêle aux eaux des mers à l’embouchure ? À découvrir en numérique et en papier directement sur notre siteMiroir de l’absente est un roman des questions lentes, de l’errance immobile, du temps tel qu’il s’imprime, s’impose en nous, nous envahit.

 

 

Leur silencieux face-à-face dure plusieurs secondes, une minute, peut-être davantage, le temps que sa silhouette apparaisse, émerge par degrés du noir, que vacille la lueur claire de son visage, un teint de craie comme pour sacrifier à une mode aristocratique qui n’a plus cours mais lui donne la grâce et la fragilité d’une icône, le hiératisme d’une duchesse ou d’une reine.

Est-ce que

C’est toi ?

Sa voix résonne dans la pièce plus qu’il n’aurait souhaité, une détonation dont il n’a pas mesuré les conséquences, qu’il regrette aussitôt, mais aussitôt absorbée, avalée, digérée par le capiton noir, la sombre neige. La pièce est vaste, seulement occupée de longues tables de bois rectangulaires et d’un meuble bas, commode ou bar (autel ?) à droite, qui se détachent petit-à-petit du clair-obscur.

Oui

C’est moi

 

Oui.

Mots juste murmurés, chuchotés, sans qu’il soit pour autant certain de pouvoir les lui imputer, tout aussi bien issus de la conversation qui continue de résonner moderato derrière elle, tant cette voix lui semble inconnue, enfouie dans les profondeurs du temps, dépourvue des douces modulations qu’il avait imaginées, escomptées. Deux perles couvrent les lobes de ses oreilles : c’est ce qu’il distingue en premier, avant son sourire gêné, avant les reflets des lunettes cerclées.

C’est moi.

Souhaiterait qu’ils s’assoient face à face, sans se toucher, sans d’abord se toucher (et ensuite il regrettera de n’avoir pas posé sa main sur la sienne, de ne l’avoir pas serrée contre lui, rêvera l’avoir entraînée dans une danse silencieuse, un tango nostalgique et lent, Tengo miedo del encuentro / con el pasado que vuelve la enfrentarse con mi vida… / Tengo miedo de las noches / que pobladas de recuerdos / encadenan mi soñar / Volver, pour esquisser quelques pas au milieu de la salle déserte et pas besoin de mots alors), qu’ils gardent leurs distances, une manière feutrée de prendre, reprendre, contact, sans brusquerie, comme si un rien, une parole de trop, un geste maladroit, pouvait suffire à rompre le charme (si tant est que leur face à face à cet instant-là soit pourvu d’un charme quelconque, bien plutôt d’une méfiance réciproque, attentive) et anéantir l’apparition, le mirage, au risque de transformer le rêve en cauchemar.

Miroir de l’absente

Un rien aura suffi, une phrase entendue quelques heures auparavant, le ressentiment manifesté par Anne à propos d’une histoire vieille de quarante ans, pour qu’un simple trajet en train le long de la Loire amène Antoine à raviver un passé refoulé. Tout l’y entraîne : les bribes de conversations entendues, les allées et venues des voyageurs et, à l’extérieur, le fleuve, miroir où se reflètent images et souvenirs de l’absente.

Tableau mental et sinueux, pareil au fleuve qui imprime au roman le rythme de son parcours, Miroir de l’absente témoigne de quelle manière le paysage façonne, à son insu, l’existence d’Antoine. À quoi s’ajoutent les fantômes qui gravitent autour de lui, proches oubliés ou disparus aussi bien que figures issues du cinéma ou de la littérature (la Penelope Cruz de Volver, des personnages de Faulkner ou de Proust), révélant, au fil des pages, un motif plus vaste, une présence singulière.

208 pages
ISBN papier 978-2-37177-481-0
ISBN numérique 978-2-37177-164-2
19€ / 4,99€

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