Carnet de bord 2020, semaine 49 6 décembre 2020 – Publié dans : Carnet de bord – Mots-clés : , , , ,

publie.net, le feuilleton (que le monde du livre nous envie) à retrouver chaque semaine, par GV.

lundi

Me revoilà dans le cambouis d'une quatrième de couverture (Lent séisme, capot ouvert). En fin de semaine dernière, insatisfait des deux versions que j'avais avec moi, j'en ai écrit une troisième. Puis j'ai laissé faire le temps, comme dans le livre d'ailleurs, et j'ai dormi dessus. Ce matin je les reprends, ces trois, je les relis, et bien que chacune soit pertinente, et défende un axe de lecture qui me touche, aucune ne fonctionne réellement. Il convient donc d'isoler ce qui va, laisser de côté ce qui ne va pas. Choisir le meilleur extrait des trois pour commencer ; lequel serait-ce ?

Rien n’empêche le ruissellement du temps sur nos épaules. Rien n’empêche le passé de nous revenir à la figure avec le vent.

Les oiseaux sont des clous qui tiennent la Ville en place malgré le passage du temps.

La Ville est une question qui n'a pas de fin.

Ce qui est amusant, c'est qu'une progression se dessine entre ces trois extraits. C'est presque un poème cohérent, pensé comme tel. Peut-être que la réponse ne se trouve pas dans un de ces brouillons, mais dans chacun d'entre eux ? Je fais donc cette quatrième quatrième (...) un assemblage des trois premières. Peut-on proposer un genre de créature de Frankenstein de quatrième ? Et pourquoi pas ? De fait, ça semble plus équilibré. Et plus clair. Chaque version optait pour une grille de lecture du texte, une direction à prioriser (sic) parmi d'autres, il fallait en réalité les embrasser toutes. Un texte riche, il faut le présenter comme riche. Le pitch, ce n'est pas nécessairement réduire, c'est s'adapter à la pluralité, à la diversité du livre. Enfin, je ne sais pas. C'est mieux, mais ce n'est pas encore ça. C'est trop bavard. Une cinquième version verra donc le jour, plus allégée, et débarrassée de ces tics d'écriture que j'ai tendance à commettre pour éventer (ouvrir en éventail) un livre en X petites scénettes, du genre de Tombouctou à Carcassonne en passant par La Paz (exemple pris au hasard et sans rapport aucun avec le roman de Juliette Cortese). C'est un cliché, abstenons-nous. Et, là encore, dormons là-dessus. Voyons si demain cette V5 tiendra encore debout.

Quand soudain, breaking news : le Goncourt, c'est l'anomalie. Oui, enfin, on le savait déjà. Non, pardon, c'est une erreur de mise en page : le Goncourt, c'est L'anomalie. Hervé Le Tellier l'emporte. Mais en fait, on le savait aussi. J'aurais dû l'écrire dans le carnet de bord pour ne pas être suspecté de supercherie mais c'est ce que nous avons pronostiqué avec Julie lors de notre point téléphonique de jeudi (pour ma part sans avoir lu son livre, bien sûr : je dis bien sûr, le PMU du Goncourt consistant à parier sur des jockeys sans connaître le cheval, ou vice versa), bien que mon cœur penche plutôt pour Camille de Toledo (pas - encore - lu, nuances), ou Djaïli Amadou Amal (pas mieux). Quant à Maël Renouard, j'en suis désolé pour lui mais il était systématiquement celui dont nous ne parvenions pas à retrouver le nom, puisqu'il faut toujours, dans le monde des lettres comme dans le monde tout court, qu'une hiérarchie se dessine, yaks.

 

mardi

Pardon d'insister là-dessus mais enfin je rêve littéralement du Goncourt la nuit, non pas que nous l'obtennions évidemment, mais c'est signe d'une déformation de l'attention (et de la tension) éditoriale à un point des plus absurdes. Un sujet de France Culture sur cette actualité littéraire nous montre bien par ailleurs dans quel genre de rapport nous sommes vis à vis de la chose littéraire :

Admettons que l'information principale soit ici que le lauréat n'ait pas été désigné chez Drouant (révolution !). Admettons que la présidente du SLF, le syndicat de la librairie française, nous parle d'abord de décalage de l'annonce du lauréat pour soutenir commercialement les libraires, puis du chiffre d'affaire qu'amène le Goncourt en fin d'année (quel qu'il soit, donc). Le nombre d'exemplaires vendus estimés, puis la part de ces ventes en librairie physique (à ce stade, on n'a toujours rien dit du livre) ? Admettons aussi. Admettons le bonheur de se dire combien la distinction d'un titre va profiter aux autres (ouf pour les autres). Admettons aussi la dernière banderille journalistique du sujet : le roman s'est déjà vendu à 25 000 exemplaires (ce qui est beaucoup tout en étant peu). Mais quand enfin on en vient à parler du livre, c'est pour dire ceci : il ne faut pas que le mot OuLiPo fasse peur (...), c'est un livre qui se lit très, très, très bien. Et voilà, nous y sommes. La littérature, ça fait peur. Il ne faut plus donner envie de lire, il faut rassurer le grand public (celui-là même qui ne lit pas, ou peu, rappelons ici que le Goncourt, on l'achète généralement pour l'offrir).

Alors que faire pour s'assurer que les lecteurs n'aient pas peur des livres qu'ils vont lire ? Voilà qui me rappelle une anecdote. C'était il y a quelques années, au cours d'un repas. J'y rencontre quelques personnes et nous parlons de littérature. Des grands lecteurs, comme on dit. Ils me demandent ce que je pourrais leur recommander parmi mes dernières lectures. Non pas des livres de chez nous, mais des livres publiés ailleurs que j'aurais particulièrement aimés chez d'autres. Et comme je venais de finir Une fuite en Égypte, de Philippe De Jonckheere, qui est un livre que j'aime beaucoup, j'ai recommandé Une fuite en Égypte. À un moment donné, j'en viens à dire qu'il s'agit d'un roman écrit d'une seule longue phrase, rythmée par des points-virgules. Et là, ce n'était plus possible. Et l'une des personnes m'a arrêté de suite : non non non non non. C'est ce qu'elle m'a dit. Et c'était fini. Ce qui bloquait, ce n'était pas le fait que ce soit (ou que ce ne soit pas) un roman, ni que ce soit de la littérature contemporaine, ni que ce soit de la littérature française, ni la gravité du sujet, c'était le dispositif. Et maintenant que j'y pense, c'est à peu près le genre de réaction que je peux recevoir quand je parle à quelqu'un du roman de Lucy Ellmann, Les Lionnes, dont la plus grande part se trouve captée dans une longue phrase épousant la forme du flux de conscience ou de la liste sans fin. Et souvenez-vous de la parution du livre de Matthias Enard il y a quelques années, Zone (une seule longue phrase là encore) : ne s'était-il pas trouvé des esprits chagrins pour dire (ça m'avait particulièrement marqué à l'époque) qu'il suffisait de remplacer les virgules par des points, et que donc ce n'était pas réellement une seule phrase continue... ? Voilà donc où nous sommes. Coincé entre les partisans du chef d'œuvre permanent (à lire certains argumentaires, chaque livre qui paraît est désormais à même de bouleverser nos vies, or quand tout est en permanence génial c'est donc que tout se vaut, et que plus rien ne l'est), et ceux qui souhaitent rassurer des lecteurs terrifiés par la possibilité même de lire quelque chose d'éloigné d'eux. Mais n'est-ce pas précisément le but de la manœuvre quand on lit ?

mercredi

J'ai tellement parlé, je veux dire écrit, mardi que je vais tâcher de rester télégraphique pour mercredi (histoire d'équilibrer). D'autant que l'édito de la newsletter de décembre, qui part aujourd'hui, façon conte de Noël conversationnel et parabole de la chaîne du livre à l'ère du tout mercantile, est une tartine en soi. Tenons-nous en à cela : la lettre d'info part, est partie. Et Demain, l'écologie ! c'est aujourd'hui (jeu de mot de lancement des anthologies d'ArchéoSF dont je ne me lasserai je crois pas). Suite aux mailings précédents (presse, libraires), et suite aux diverses communications sur les réseaux, on voit venir un intérêt disons plus général que d'habitude pour ce livre que le premier cercle des habitués de la collection, preuve que le sujet capte l'attention. On va tâcher de (sic sic sic) capitaliser là-dessus.

jeudi

Il y a X significations possibles à un non d'éditeur pour un manuscrit. La majeure partie du temps, non veut dire non, notamment quand il s'agit d'une lettre type sans personnalité (ou personnalisation du contenu). Soit que ce ne soit pas publiable, soit que ce soit complètement éloigné de la ligne éditoriale de la maison, comme on dit. D'autres fois, non est une forme d'encouragement (ça ne nous a pas touché, mais ceci ou cela était intéressant, vous devriez continuer dans cette direction). Parfois, c'est un non terriblement frustrant : c'est vraiment bien, mais on n'en vendra rien. Et puis il y a le cas qui nous occupe aujourd'hui, celui du non à trois bandes, comprendre : un non qui se construit déjà comme un futur oui. Une autrice ou un auteur nous envoie quelque chose, pour X raisons on ne peut pas le publier, mais on voit venir que l'écriture est solide, va quelque part, et qu'il suffirait de peu de choses pour qu'un projet nous touche plus (plus de clarté d'expression ou de narration, un sujet plus posé, une forme qui correspondrait plus à la singularité de son écriture, un geste plus naturel dans la syntaxe, une meilleure adresse, plus d'intention dans la démarche, une forme d'urgence plus marquée, liste non exhaustive). Et alors, quand on reçoit le deuxième, le troisième, le quatrième manuscrit ou que sais-je, que la boule de billard qui semblait partir à l'oblique rebondit exactement là où elle devait le faire pour toucher la boule blanche (dans cette métaphore, la boule blanche c'est notre cœur de lecteur), c'est merveilleux. Et c'est précisément ce qui semble être en train de se produire avec ce texte dont, bien entendu, je ne peux rien dire encore, que j'ai commencé à lire aujourd'hui, et dont j'espère pouvoir parler plus en détails bientôt : cela signifierait effectivement que le non d'il y a quelques années s'est métamorphosé en oui.

Illustration G. Doré / Marais trouvée (Source Gallica).

vendredi

Quel que soit le degré de caricature qu'on peut exercer dans un texte (et oh comme le carnet de bord est un lieu d'écriture où l'on se moque), il faut se dire que le monde réel est toujours capable (c'est semble-t-il sa raison d'être au temps des stations de ski ouvertes mais les remontées mécaniques pas) de surpasser la parodie. Et voilà comment nous recevons ce matin une mise en demeure de retirer de notre site un texte moquant le nom farfelu d'un produit X ou Y nous étant arrivé en spam il y a de cela plusieurs mois. L'entreprise (que l'on ne nommera pas, donc) est semble-t-il spécialisée dans le marketing bullshit ; comment lutter ?

Mieux vaut consacrer du temps à des choses plus utiles. Par exemple, Maeterlinck. Ou encore, se demander ce qui est réellement prescripteur quand il s'agit de donner envie de lire un livre. On sait bien que la presse écrite n'est plus aussi efficace qu'il y a plusieurs décennies pour faire vendre. La télévision non plus mais pour d'autres raisons : il n'y a plus réellement d'émissions littéraires à la télévision depuis longtemps, et La Grande Librairie, qui pour le coup semble avoir un réel impact sur les ventes en librairie, semble surtout (comme les grands prix littéraires d'ailleurs) consacrer des livres qui se vendaient déjà (par exemple pour donner l'impression que son action est réellement prescriptrice ?). En somme, l'argument le plus fort semble-t-il pour vendre un livre, c'est de signaler qu'il se vend déjà. C'est la fameuse phrase sur les affiches dans le métro : déjà X millions de lecteurs conquis de par le monde. Notons que cet effet de cercle vertueux du succès fou s'applique aussi, à des degrés plus restreints, dans le domaine de la librairie : par exemple pour se baser sur les chiffres de ventes des autres enseignes (GFK, Datalib, etc.) pour orienter ses commandes. Mais alors comment faire marcher un livre avant qu'il ne marche (il faut bien qu'il en passe par cette étape, logiquement) ? La radio, entend-on, est particulièrement prescriptrice... et donc très prisée par tous. Manque de bol pour nous, quand l'un des auteurs du catalogue s'y trouve convié, un coup du sort fait que l'émission n'a pas lieu (cycle Koltès dans La compagnie des oeuvres de l'an dernier perturbé par les grèves à Radio France à l'époque). Quoi d'autres ? Les blogs, bien sûr, les revues sur le web, même si leur degré d'attention auprès du public n'est pas forcément meilleur que la presse écrite. Non, ce qui semble être le plus prescripteur n'est pas le plus spectaculaire. Cette semaine, un simple post sur un réseau social d'un lecteur recommandant un livre (et recommandant à ses proches de l'offrir, et de se l'offrir à eux) a déclenché en quelques minutes une volée de commandes sur notre site, spontanément. Le bon vieux bouche à oreille, donc. Comme quoi...

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