Carnet de bord 2021, semaine 1 10 janvier 2021 – Publié dans : Carnet de bord – Mots-clés : , , , , , , ,

publie.net, le feuilleton (que le monde du livre nous envie) à retrouver chaque semaine, par GV.

lundi

Mine de rien, nous voilà arrivés au premier épisode d'une troisième saison de ce carnet de bord. Si je ne sais pas encore trop comment poursuivre cette écriture journalière sans pour autant me répéter (le plus dur étant de réaliser quand on se répète qu'on se répète), je sais déjà qu'en bien des occasions lorsque je ne m'y voue pas cette pratique me manque. En mettant en ligne le dernier opus du carnet 2020, j'ai précisé qu'il serait le dernier de l'année, anticipant le carnet suivant, lequel ne pouvait qu'être mis en ligne en 2021, le dimanche 3. Ce faisant, j'oubliais la dernière semaine de l'année, qui si elle paraîtrait bien en 2021 concernerait pourtant 2020. La semaine 52. Je me suis donc retrouvé à reprendre le travail le lundi sans pour autant écrire quoi que ce soit dans le carnet, puisque j'avais annoncé qu'il n'y en aurait pas. Et c'est un truc important j'imagine de cette parole d'éditeur dont je ne suis pas très sûr de bien savoir comment elle fonctionne sur plein d'aspects : sur celui-là, lorsque je dis quelque chose, à l'oral ou à l'écrit, ma parole m'engage à faire ce que je dis que je ferai. Ça n'a l'air de rien, ou d'être une banalité sans nom, mais les choses sont toujours plus sensibles quand il s'agit de partager avec des autrices et auteurs des pensées sur leur travail, et donc sur leurs écrits. Si je dis d'un texte qu'on va le publier, derrière, c'est plusieurs mois de travail collectif qui s'enclenchent pour faire en sorte que, oui, ce texte, on le fasse paraître, et on le porte. Ça n'est donc pas anodin, dire. Ça mérite donc quelques précautions oratoires (raison pour laquelle je me retrouve bien souvent à être prudent dans ma formulation). Je sais aussi que même ce qu'on ne dit pas est perçu comme signes ou indications par des auteurs qui ont pris l'habitude qu'on ne leur réponde pas, ou qu'on détourne facilement le sujet (c'est toujours plus facile que de dire non à tout). Parfois, juste une réponse qui ne soit pas une réponse type peut être perçue comme un encouragement qu'il n'y avait pas forcément à l'origine (et bien que nous disions non, on perçoit ce non comme un oui potentiel que personne n'a dit, c'est là toute la beauté et l'échec de nos modes de communication : bien souvent, quand on se comprend on ne se comprend pas). Bien être conscient, donc, qu'une réponse a priori anodine peut faire naître chez quelqu'un des espoirs. Faux, par moments. Le protocole de réponses aux manuscrits le plus rentable serait donc de ne pas répondre, comme le font beaucoup ; ce qui ne veut pas dire pour autant que je pourrais m'y résoudre. Ne pouvant m'y résoudre, je réponds mais parfois tard, très tard, ce qui n'est pas beaucoup mieux (j'imagine que cela fait partie des choses à améliorer en 2021). Cette question du sens (voir du sens partout, même et surtout là où il n'y en a peut-être pas) est sans doute un retour de bâton pour l'éditeur qui lui (ou elle), du sens, en exige constamment dans les textes qu'il lit, principalement dans les romans qu'elle (ou il) souhaite publier. Ce n'est pas vraiment envisageable de tenir un récit qui ne soit pas un minimum conscient de ce qu'il délivre, et l'intuition d'écriture, si elle peut servir de déclencheur aux premiers gestes ne se suffit pas à elle-même. Les éditeurs demandent donc des récits sensés et en retour les autrices et auteurs considèrent que chaque chose qu'on leur dit dans un contexte professionel est d'importance (y compris le small talk). Il suffit de parler distraitement à un traducteur d'un auteur étranger qui semble intéressant pour que la personne se dise : on me demande de le traduire. La situation s'applique également aux sujets d'écriture : tu devrais écrire sur la pandémie, tiens. Le temps que quelque chose soit effectivement écrit sur la pandémie, non seulement la pandémie ne sera plus d'actualité (du moins espérons-le) mais en plus il y a de fortes probabilités pour que la personne aille jusqu'à oublier qu'elle a initié cette idée à la base dans la tête de quelqu'un. Ce n'est pas une commande. C'est une parole un peu légère qui a fait son chemin. Mais enfin moi aussi je m'égare. Et si cette pratique du carnet de bord me paraît parfois lourde à gérer (nombreuses les semaines où je me dis cette fois fuck it, je n'écris pas le carnet, et j'avance sur tout le reste... pour finalement finir par écrire le carnet, tout en avançant, mais sans doute un peu moins vite que si je ne l'avais pas fait, sur tout le reste), elle me semble à présent essentielle pour m'aider à prendre du recul sur ce que je fais la plupart du temps le nez sur le guidon. Au fond, ce que j'essaye d'expliquer ici, je me l'explique principalement à moi, pour m'aider à comprendre le métier que j'essaye de faire (et c'est amusant parce que, en fin de semaine, dans ce texte qu'on nous a envoyé, je trouverai cette citation de François Bon qui dit précisément cela : C’est un boulot qu’on fait pour soi. Pour comprendre). La publication de ces textes n'est finalement qu'un effet secondaire d'une réflexion qui m'est propre. J'ai entendu quelque part qu'on considérait que le métier d'éditeur, il fallait au moins six ans pour le faire correctement. Nous y voilà. En 2021, cela fera six ans. Et comme le carnet l'illustre je pense assez bien, je n'entre pas dans cette nouvelle année avec moins de questionnements qu'au début, bien au contraire. Plus on sait, plus on ne sait pas.

 

mardi

Reprise de nos points téléphoniques avec Julie après l'habituel (et inhabituel) pandémonium des fêtes. Il est question de prendre la température, bien qu'il ne soit pas question du virus ni des -2 ou -4° degrés, ni de la neige ici ou là (mais pas ici). Température des librairies (avec un peu de trésorerie générée par les bons mois de fin d'année, malgré le confinement), température des réseaux (si on se fie à ce qu'on voit, le mieux pour avoir de la visibilité avec un livre, c'est encore qu'un influenceur X ou Y en poste une photo mise en scène sans rien en dire, on en a tous vues ici et là), température de la communication (quels canaux privilégier sachant qu'ils sont bouchés la majeure partie du temps ?), température d'une rentrée d'hiver dont on a en réalité peu idée de comment elle se déroulera, tant ces dernières semaines et mois ont fait passer l'urgence du moment avant la planification des lendemains meilleurs (mais enfin le sont-ils, meilleurs ?). L'autre jour, je lisais une interview d'éditeur, certes dans un tout autre domaine, qui disait en substance (je ne parviens plus à retrouver le lien) que son métier consistait aussi à modérer ses coups de cœur pour rester à l'écoute du marché. Plutôt que de me mettre à l'écoute d'un marché dont de toute façon je peine à prendre la température, je me (re)mets à l'écoute des termites : en deuxième relecture du texte océrisé fin décembre, je vérifie cette fois uniquement que la mise en page (paragraphe, italique) est conforme. Parfois, ce n'est pas le cas car la machine a sauté une ligne dans la reconnaissance et/ou la transcription du texte. Autant ça peut sauter aux yeux la plupart du temps, autant c'est plus insidieux lorsque par hasard le glitch a généré un autre sens que le sens initial (partie manquante mais dans des proportions qui n'altèrent pas la justesse syntaxique d'une phrase), voire même quelques situations plus brumeuses : par exemple, dans une interminable énumération de sous-espèces termites, on peut facilement à côté de ce qui a sauté. Je peux ainsi offrir aux Laticornis, Brevicornis et Fuscipennis la postérité qu'ils méritent (et ne nous étalons pas sur les Sordidus, qui doivent donc être sordides, les Carbonavirus, à mi-chemin entre la carbonara et le coronavirus, et les Termes Longipes, et non Longpipes, comme la pipe de Gandalf fumant l'herbe des hobbits, qui soit dit en passant riment presque avec termites, comme quoi effectivement le sens est partout).

Illustration Alan Lee

mercredi

Quoi que je fasse aujourd'hui, rien ne se passe comme prévu. Mais est-ce nécessairement une mauvaise chose pour autant ?

jeudi

Pendant que Roxane s'échine à apporter les corrections d'usage aux fichiers imprimés du nouveau Climats et des Voix du temps, avant dépôt de la version finale de Demain, la Commune ! et après avoir proposé une série de nouvelles couvertures pour la nouvelle édition du livre de Laurent Grisel, mais avant de proposer celle de Lents séismes, que Julie reprend le fil du téléphone pour rappeler aux libraires la bonne nouvelle de la parution de la Comédie urbaine et que Philippe boucle la comptabilité du mois de décembre, je cherche. Je reste donc le nez en l'air pendant qu'ailleurs tant d'énergies bouillonnent (oui mais avant que les bouillons ne prennent ils ont besoin de rester parfaitement lisses et calmes, l'air de ne rien faire du tout, j'y suis). Il y a longtemps que je ne cherche plus l'inspiration pour écrire une quatrième : l'inspiration ce n'est qu'une étincelle, donc un point de départ qu'ensuite on saura ou non laisser de côté tant ce qui importe, dans l'opération, c'est de commencer, de lancer le geste, d'amorcer un mouvement. Non, je cherche tout simplement un synonyme pour écrivain ne souhaitant pas me répéter dans un texte de quelques lignes. Pour ce faire je consulte le (très bon) site CRISCO, de l'université de Caen, qui propose un dictionnaire synonymique en ligne bien conçu. Voici ce qu'il me dit :

annaliste, artiste, auteur-e, barbouilleur, bas-bleu, calligraphe, comédien, comique, commis aux écritures, copiste, dramaturge, écrivailleur, écrivaillon, écrivant, écrivassier, employé-e, épistolier, essayiste, faiseur de livres, gendelettre, gratte-papier, greffier, grimaud, historien, homme de lettres, homme de plume, journaliste, littérateur, logographe, nouvelliste, pisse-copie, plume, plumitif, poète, polygraphe, prosateur, publiciste, rédacteur, romancier, scribe, scribouillard, scripteur, styliste, tragique, vaudevilliste

Si je ne suis pas plus avancé, j'ai tout de même trouvé mon sujet pour mon carnet de bord, j'ai donc avancé malgré tout, tout en faisant du surplace pour ma quatrième (et avant de me remettre à une autre quatrième).

vendredi

Je remplis mon agenda pour 2021. Partout où c'est extérieur (extérieur à quoi ?), comme des rencontres, salons, invitations diverses, je fais suivre mes notes et mes nappes temporelles bien sûr de l'indispensable point d'interrogation, seul signe de ponctuation utile en temps de pandémie. Bien sûr ? Bien sûr. On en est toujours là. Le basculement calendaire n'a donc rien bouleversé dans l'écoulement (ou le non-écoulement) de nos vies, ce qui était finalement assez prévisible. Mais relisant, après les passes de Christine et d'Arnaud, avec qui nous prenons en main le travail éditorial, ce texte de Camille Ruiz qui s'intitule Perdre Claire pour cet automne, déjà mentionné mais anonymement dans ce carnet ces dernières semaines, je tombe sur ce passage qui je pense résume bien notre état d'esprit présent à beaucoup ces jours-ci :

même si ça ne veut rien dire
je suis contente de changer d’année
soulagée peut-être
cette nuit la lune était proche et ronde
j’ai envie de croire à une magie qui serait bienveillante

 

 

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