[NOUVEAUTÉ] Une armée d’amants, de Juliana Spahr & David Buuck 13/04/2016 – Publié dans : Notre actualité – Mots-clé : , , , , , ,

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Texte écrit à quatre mains, notre première traduction américaine contemporaine doit beaucoup à beaucoup d’autres mains. Comme l’écrit Philippe Aigrain, traducteur, dans ses remerciements, le travail que nous avons opéré à plusieurs sur ce texte correspond lui-même à « une collaboration qui fait écho à celle retracée dans Une armée d’amants » . Nous sommes particulièrement heureux et fiers de vous le présenter aujourd’hui. Il se décline sous plusieurs formes : papier, numérique, sons (via les lecteurs Soundcloud présentés ci-dessous) et performances (à venir le 9 mai prochain au Cent, et qui sait d’ici-là pour une lecture proposée le long d’une Nuit debout).

 

Avant propos, par Guillaume Vissac

Koki et Panda Dément sont deux poètes médiocres. Ensemble, ils décident de concocter la recette d’une poésie nouvelle et révolutionnaire capable de réellement changer le monde. Mais comment peut-on écrire de la poésie engagée à une époque où la poésie semble avoir perdu sa capacité à bousculer l’ordre établi ?

Écrit à quatre mains dans une langue incantatoire et foisonnante, ce récit est celui d’une résistance. Le long des cinq parties inter-connectées qui composent le récit, nos deux poètes de carnaval sont ensemble érigés contre un monde en crise : désastres environnementaux, interventions militaires, torture, dommages collatéraux de la finance forcenée sur la santé humaine, tout y passe. Qu’ils agissent ensemble ou séparément, leurs actions ont toujours des effets incontrôlés sur leur environnement direct ou sur eux-mêmes et, comme des ombres portées aux tentacules mouvants, leurs exploits les ramènent toujours l’un vers l’autre, comme avant eux des duos de mimes, de clowns ou de gangsters ne pouvaient fonctionner l’un sans l’autre.

Qu’il s’agisse d’invoquer de puissants sortilèges capables de littéralement retourner le paysage, de soigner les blessures d’un capitalisme de plus en plus envahissant et destructeur, de mitonner une soupe comme seul rempart à notre société viciée, de remixer avec humour et talent un chef-d’œuvre de Raymond Carver ou de révéler la lutte collective des corps empêchés en une armée d’amants baroque et délicieuse, Juliana Spahr et David Buuck parviennent à mettre en mots une formidable épopée dont l’enjeu majeur n’est rien de moins que la reconfiguration du monde par le langage.

Une armée d’amants est un voyage entre les extrêmes : à la fois sérieux et absurde, poétique et narratif, drôle et grave, naïf et savant, c’est un exutoire salvateur pour qui peine à supporter le monde tel qu’il est devenu. Son écriture éclairée prend aux tripes et chaque partie du livre se révèle progressivement dans un crescendo irrésistible d’évocations rock, pop et utopiques. Un OVNI d’aujourd’hui et demain pour apprendre, désapprendre, réapprendre à jouir, rien de moins.

Extrait audio (par Christine Jeanney)

Extrait audio (par Guillaume Vissac)

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Entretien avec Juliana Spahr & David Buuck

L’un des sujets principaux d’Une armée d’amants est la collaboration artistique. Ce livre lui-même en est d’ailleurs le résultat. Comment s’est organisée l’écriture de ce livre à quatre mains ?

Nous racontons des histoires différentes. Et chacun le reproche à l’autre. À l’origine, nous ne voulions pas spécifiquement écrire de la fiction, mais à mesure que nos différentes approches, répliques, thématiques, expérimentations, etc., nous ont donné l’impression d’échouer (ou, en tout cas, ne pas déboucher quoi que ce soit de prometteur), nous nous sommes retrouvés à nous diriger de plus en plus vers la fiction réaliste. C’était un moyen de nous pencher sur les différentes impasses que l’on peut rencontrer dans le contexte de la création artistique à portée politique aux États-unis de nos jours.

Après, dans les faits, nous avons beaucoup échangé sur le plan des idées et l’un de nous s’est mis à écrire ce qui deviendrait ensuite l’un des chapitres. Et puis nous nous sommes passés le document, dans un sens et puis dans l’autre, le tout en discutant et en nous opposant sur certains points. Il y a donc bien un auteur initial pour chaque chapitre, à la base. Et puis, progressivement, cet auteur s’est mis à disparaître.

 

Au-delà de son écriture, ce livre rassemble une grande quantité d’énergies poétiques (qu’il s’agisse de références explicites ou implicites, même chose concernant la musique d’ailleurs). Écrire, c’est une extension de la lecture (et inversement) ?

Probablement, oui. Ce que je veux dire par là, c’est que la littérature possède une tradition. Et nous avions réellement conscience de vouloir réfléchir sur le genre. Nous avons fait de notre mieux pour allier nos goûts pour la poétique et son appropriation dans un sens qui corresponde bien aux problématiques que le livre tentait d’atteindre.

 

Comment vous est venue l’idée d’écrire un remix d’une nouvelle de Raymond Carver ? Dans ce chapitre, vos écritures sont différentes. Elles suivent la voie tracée par Carver, mais néanmoins le livre reste parfaitement cohérent dans sa globalité, chaque chapitre entrant en résonance avec tous les autres. Était-ce quelque chose d’évident dès le début (les cinq parties, les échos, les références internes au texte), ou bien s’agit-il d’une alchimie qu’il a fallu imposer ?

Nous sommes partis du poème type New Yorker conventionnel et nous avons travaillé en réaction à ce cliché. Nous avons envisagé beaucoup de possibilités en fait. Puis nous nous sommes mis d’accord sur la nouvelle de Carver car elle incarne un modèle canonique d’écriture réaliste aux États-Unis, qui sert souvent de base pour apprendre l’écriture créative sur le marché US et dans les MFA (Masters of Fine Arts). De plus, cette nouvelle est célèbre pour avoir été remaniée par les interventions éditoriales de Gordon Lish. Nous, nous voulions occuper la nouvelle de Carver car il s’agit plus ou moins d’une machine. Puisque l’un des objectifs du livre était de penser comment le réalisme opère en appui et en opposition avec nos intérêts politiques et esthétiques (tout particulièrement dans le contexte anglo-américain), cela nous a paru intéressant de nous approprier ce texte et de le replacer dans son contexte originel (l’amour bourgeois, pour simplifier). Cela nous a permis d’aborder le genre de choses que nos personnages et que les autres poètes dont nous sommes proches pourraient aborder au cours d’une conversation, voire d’une dispute. C’est une blague. Et, en même temps, nous ne voulions pas rabaisser ou nous moquer de cette nouvelle. Nous avons voulu utiliser tout ce qui, dans cette nouvelle, fait partie de la machine contre la machine.

« Je vais vous parler de politique et de poésie », dit Mel. « Je veux dire, je vais vous donner un bon exemple. Et alors libre à chacun d’en tirer ses propres conclusions. » Il versa plus de gin dans son verre. Il ajouta un glaçon et un morceau de citron. Nous attendîmes en sirotant nos cocktails. Laura et moi nous touchâmes les genoux à nouveau. Je mis une main sur sa cuisse chaude et la laissai là.

« Qu’est-ce que nous savons vraiment de la poésie ? » dit Mel. « J’ai l’impression que nous ne sommes que des débutants. Nous disons que nous écrivons et c’est vrai, je n’en doute pas. J’ai lu Nick et Nick m’a lu. Mais qu’est-ce que nous connaissons du genre de poésie dont je parle en ce moment. Le genre que nous lisons tous et que nous appelons l’avant-garde. Parfois, j’ai du mal à justifier que j’aime aussi les trucs plus traditionnels. Pourtant je les ai aimés. Je sais que je l’ai fait. » Il réfléchit avant de poursuivre. « Il fut un temps où j’aimais ce poème de Mary Oliver sur les oies plus que la vie elle-même. Celui avec “Laisse le doux animal de ton corps aimer ce qu’il aime.” Mais maintenant, je le trouve ringard. Vraiment. Comment est-ce que vous l’expliquez ? Qu’est-ce qui est arrivé à cet amour ? Qu’est-ce qui lui est arrivé, c’est ce que je voudrais savoir. J’aimerais que quelqu’un me le dise. Et puis il y a Zukofsky. Bon, on y revient. Il aime tant sa femme et son fils qu’il se retrouve à écrire une canzone à propos de cet amour et le petit ami de Terri la lui récite au lit. » Mel s’arrêta et avala une gorgée. « Voilà la vraie question. Qui est-ce que vous vous liriez l’un à l’autre au lit ? Oui, c’est la vraie question. Je fréquentais une femme à une époque, et nous nous lisions Ernesto Cardenal au lit le soir. Pendant une année entière, nous nous sommes lus quelques pages de Cardenal chaque soir. Pas parce que nous nous imaginions des trucs avec Marx ou que nous comptions les syllabes, mais parce que ce type croyait au monde. Est-ce que je me trompe ? Suis-je complètement à côté de la plaque ? Je veux que vous me corrigiez si vous pensez que je me trompe. Après tout, je ne sais rien, et je suis le premier à l’admettre. »

Extrait du chapitre 3 « Ce dont nous parlons quand nous parlons de poésie » inspiré de la nouvelle « What We Talk About When We Talk About Love », de Raymond Carver.1

Pour plusieurs raisons différentes, Une armée d’amants semble appartenir à une ère post onze septembre, post Bush, post Guantanamo, post crise des subprimes… Post Occupy, également2. Quelque chose aux États-unis a-t-il changé ces dernières années concernant la contestation ? Une armée d’amants est-il un dommage collatéral de cette époque bizarre dans laquelle nous vivons aujourd’hui ?

En fait, le livre a été écrit entre 2008 et 2011, et nous l’avons terminé un mois avant que le mouvement Occupy Oakland ne commence. Au premier jour d’Occupy Oakland, nous avons fait un livret du dernier chapitre et nous l’avons distribué là-bas, nous l’avons également offert via la table de littérature gratuite. Oui, il y a réellement eu une augmentation des mouvements d’opposition aux États-Unis (notamment dans la région de San Francisco), durant ces années-là. Les manifestations de soutien à Oscar Grant3 ont eu lieu à ce moment-là. Le mouvement étudiant de 2009 également. Nous nous intéressions aussi beaucoup à ce qui ressemblait à des impasses, à la fois sur le plan des mouvements politiques radicaux aux États-Unis et à la poésie (et à son efficacité politique).

Nous avons tous les deux écrit des livres à propos des années qui ont suivi le onze septembre et des crises économiques et environnementales de ces dernières décennies, ces situations et ces contextes font donc complètement partie du monde dans lequel notre pensée et nos personnages vivent, respirent, chutent et contre lequel ils se battent.

Alors peut-être que oui, Une armée d’amants serait le dommage collatéral de notre époque, mais nous ne voudrions sûrement pas suggérer que les effets secondaires que ressentent nos personnages malchanceux doivent être mis au même niveau que ces populations marginalisées et oppressées partout dans le monde, qui sont pour la plupart les plus touchées par la violence impérialiste du capitalisme occidental.

 

Existe-t-il une vraie armée d’armants prête à prendre d’assaut les prochaines élections présidentielles aux États-Unis et renverser le système ?

Non. Du moins, pas au niveau des élections politiques et des états. Ceci dit, nous avons accueilli avec beaucoup d’enthousiasme les manifestations anti-Trump organisées lors de ses meetings, voire même à l’occasion de n’importe quel évènement soutenant le système électoral américain.

 

Les révolutions évoquées dans Une armée d’amants (réelles ou fantasmées) sont toujours reliées au corps humain (les effets du capitalisme sur le corps sont particulièrement flagrants : métamorphoses, changements de genre, etc.) : le corps est-il un champ de bataille, comme le dit Barbara Kruger ?

Oui, probablement. Même si nous sommes plutôt hésitants à restreindre le champ du politique à la notion individualiste du corps (surtout depuis que les corps sont aussi catégorisés et ciblés, notamment par la police : en fonction de leur race, de leur genre, de leur classe, de leurs capacités, etc.). Considérer que le corps de quelqu’un est seulement ou fondamentalement un champ de bataille, c’est une pente dangereuse (même si la culture capitaliste nous entraîne plus facilement sur cette voie).

 

Pensez-vous qu’Une armée d’amants changera le monde ?

Ah. Probablement pas. Une autre façon de répondre serait ceci : l’armée à la fin d’Une armée d’amants est une tentative de représenter la foule qui définit les mouvements de contestation. Et il n’est pas impossible que cela change le monde au bout du compte. Mais ce n’est pas quelque chose que nous avons fait apparaître. C’est quelque chose que nous avons remarqué.

 

1. [Nous remercions les Éditions de l’Olivier de nous avoir autorisés à traduire des parties de ce texte et à utiliser des éléments de la traduction de Gabrielle Rolin pour leur ouvrage « Parlez-moi d’amour » de 2010 pour ce chapitre.]

2. [Cet entretien a été réalisé avant le début de Nuit debout, autrement c’est un contexte, pour la parution française, que nous aurions souligné.]

3. [Oscar Grant a été arrêté par la police d’Oakland en 2009. Il est mort quelques heures après avoir été visé par un tir de Taser alors qu’il était menotté. La scène ayant été filmée et diffusée sur internet, elle a déclenché une importante série de protestations.]

 

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