[NOUVEAUTÉ] Local héros, de Benoît Vincent 06/04/2016 – Publié dans : Notre actualité – Mots-clé : , , , , , , ,

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Suivre Benoît Vincent est toujours un plaisir. Que ce soit dans le sillage du berger de Haute-Provence Farigoule Bastard paru l’an dernier au Nouvel Attila, sous la bannière du Général Instin (dont il est un lieutenant régulier) ou entre les lignes de la revue Hors-sol qu’il codirige avec Parham Shahrjerdi (sans parler du dédale web GE-nove dans lequel nous aimons si souvent nous perdre). Bien entendu, il fait aussi partie des auteurs historiques de publie, présent dès début 2008. Nous le retrouvons aujourd’hui à investir la collection publie.rock, une évidence pour celui qui met au cœur de ses chantiers personnels ce Sisyphe inconstant qu’est le rock. Avec Local héros, Benoît Vincent n’écrit pas une biographie du groupe Dire Straits ou de Mark Knopfler, guitare héros venu du nord  (MK pour les intimes), il prend le rock comme encre et il écrit avec. Des bribes de chansons en italique viennent tourner autour du texte et parfois s’y mêler. Des solos de guitare et des rythmes tendus l’accompagnent. Au-delà de la silhouette d’un homme et de sa Fender Stratocaster collée au corps, d’autres ombres portées se déportent. Celles des collègues, les Jeff-Beck-Eric-Clapton-Keith-Richards-Mick-Jagger-Brian-Jones-Pete-Townshend-Roger-Daltrey-Keith-Moon-John-Entwistle-John-Paul-Jones-Jimmy-Page-Robert-Plant-John-Bonham-John-Lennon-Paul-McCartney-Ringo-Star-Georges-Harrison-Ray & Dave-Davies-Eric-Burdon-John-Mayall-Jack-Bruce-Ginger-Baker-Roger-Waters-Syd-Barrett-David-Gilmour, mais aussi celle de Perceval, double littéraire et mal fichu de MK. Le Graal n’est pas loin. La musique de Dire Straits, qui l’accompagne comme un écho fantôme, déformée, vieillie, non plus. Une musique qui peut être horripilante, ainsi qu’elle était dévoilée il y a peu au cours d’une conversation que nous reproduisons ici pour le plaisir, un peu plus bas. Local héros est un regard sur le monde synthétisé et aseptisé des succès des 80’s, un regard à la fois précis et drôle. Très drôle.

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MK (Mark Knopfler), guitare héros venu de la terrificque mer du Nord, est un Perceval rock. Sa table ronde à lui s’appelle la dèche : Dire Straits est son nom. Comme son aïeul avant lui, il a aperçu le Graal et n’a rien su en faire, (non) geste qui le condamne à l’entre-deux. Il échoue à la fois à rester anonyme et se méprend sur ce qu’il doit faire de ce nom. Il échoue à nous émouvoir complètement et ne parvient pas à nous irriter tout à fait. Restent aujourd’hui les vestiges de qui aurait pu, aurait dû devenir l’un des grands rendez-vous des années quatre-vingt et qui n’a été qu’un long malentendu. De succès en succès, c’est l’histoire d’une trajectoire qui oscille entre l’oubli et la gloire, entre le vide et le plein, entre le ratage artisanal et la grâce professionnelle (ou l’inverse). Une aventure littéraire et musicale écrite en creux dont le rock est la langue.

 

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J’ai convié quatre amis : Gilles Amiel de MénardGuénaël BoutouilletAnthony Poiraudeau et Joachim Séné, à répondre à une unique question, du mieux qu’ils pouvaient.

En quoi la musique de Dire Straits vous horripile-t-elle ?

Voici leurs réponses. Elles m’ont été absolument nécessaires pour passer outre le refus initial et me permettre d’écrire (comme des bornes, des garde-fous) Local héros ; je les en remercie tous les quatre. C’est bien sûr une discussion au dépoté, sans prétention, vous l’aurez compris.

 

GA

Donc je pars de ta fin, en effet il semble absolument incontestable que la carrière artistique de Mark Knopfler est un échec flagrant. Tu sembles soupçonner qu’une partie des raisons de cette impasse proviendrait du fait qu’il rêve en couleur en ce sens qu’il se prend pour un Américain alors que c’est un Écossais. Moui, m’enfin bien d’autres ont eu le même fantasme et s’en sont bien mieux tirés que lui, notamment tous les Anglais du Blues Boom, ce qui fait du monde. Non, je pense plutôt que c’est bien une indécrottable naïveté doublée d’un rédhibitoire manque de goût. Son projet artistique est insignifiant : à l’époque du punk, il part sur un projet gentiment reggae pop, qui ne mange pas de pain à défaut d’avoir un intérêt quelconque, et constitue l’essentiel des deux premiers albums de Dire Straits. Il ne retrouvera jamais cette simplicité, cette cohésion et la cohérence de ce son et de cette production. Non pas que ce soient de véritables réussites, mais ce sont des albums simples, soudés, audibles, qui résistent au temps.

Après, c’est une interminable descente aux enfers, inversement proportionnelle à son succès et à sa réputation montante de guitar héros, complètement usurpée, comme bien des soi-disant guitar héros. Les gens dont ils s’inspirent sont d’ailleurs généralement de parfaits anti guitar héros, comme JJ Cale, qui le surpasse largement dans ce style de jeu puisque chez lui la modestie du jeu est bien mieux assumée, donc plus fine et cohérente. Les deux personnes qui s’en sont le plus inspirés (voire l’ont pillé discrètement), Clapton et Knopfler, font du laid-back/up front si je puis me permettre ce néologisme-oxymore, font les malins avec un style dont toute l’intelligence réside son minimalisme expressif, et ne peuvent s’empêcher de surproduire un style qui exige une production super fine. Bref ils ne savent pas ce qu’ils font, au sens littéral. L’incohérence, le manque de compréhension de l’évolution de la musique populaire dans laquelle il s’inscrit ira encore en s’accroissant avec la « direction artistique » suivante, quand Mark Knopfler décidera de reprendre la flamme du rock progressif le plus pompier et superflu, et ce après le passage décapant du punk, qui aurait dû calmer définitivement ce genre d’hormones. Je parle du genre commercial rock progressif, car dans la genèse de ce dernier, à l’origine, l’effervescence créatrice bordélique de la fin des années 60 et du début des années 70 où l’on pense encore que tout est possible et que l’ambition musicale n’a d’égale que l’invention formelle et que rien n’est encore formaté, la grande majorité est à écouter voire à méditer puisque bien des pistes n’ont été alors qu’entrouvertes, ce qui fait d’ailleurs aussi leur charme.

Après, comme souvent, c’est la catastrophe. Formatage commercial, outrecuidance et cuistrerie se marient pour le pire avec la démonstration virtuose vaine et vulgaire, des mélanges de classicisme ridicule et naïf avec ce que le jazz a fait de pire et que la recherche sonore a fait de plus superficiel, une forme boursouflée et indigeste, une prétention mêlée d’un mauvais goût insupportable, bref une réussite totale. Et bien c’est ce que fait revivre Dire Straits à l’époque du punk, qui en était en quelque sorte comme l’antidote, l’antipoison. Tu me diras le punk plus Dire Straits et Marillion (les deux pouvant être considérés comme la mithridatisation du rock progressif), aucune chance de rechute. Et de fait, depuis, la malédiction s’est éteinte, le démon est vaincu.

Mais le fond du problème est ailleurs. Car lorsque Mark Knopfler lui-même s’est lassé de son succès indu, il est retourné à des formes beaucoup plus modestes. Il aurait alors pu réaliser une production en adéquation avec son style et ses capacités de jeu. Tout en disant quelque chose. Et c’est là que le bas blesse vraiment. Car soit parce qu’il s’était cramé dans sa tentative vaine de geste progressive, soit parce qu’il était creux à l’intérieur depuis le début (c’est mon avis), mais il s’est avéré qu’il n’avait rien à dire. Rien. Ce qui fait peu. Beaucoup de bruits pour rien donc, comme souvent dans le rock.

GB

Leur nom ressemble trop à un nom de barre chocolatée.

AP

La musique de Dire Straits ne m’horripile pas spécialement. Elle m’ennuie.

Il y a très longtemps que je n’ai pas écouté le moindre titre de Dire Straits.

Alors que j’avais dix ou onze ans, j’avais un peu écouté la cassette dupliquée (appartenant à mon grand frère) d’un best of du groupe, car je déplorais de ne pas avoir alors de goûts musicaux personnels, et je tentais de m’en faire. Ce qui m’avait fait essayer une écoute plus conséquente de Dire Straits, alors, était essentiellement le riff et le son de guitare de Money for Nothing, que j’avais trouvés électrisants (cette déclaration me parait aujourd’hui invraisemblable, mais je sais que c’est ce que j’avais ressenti à ce moment) et l’idée que, j’avais entendu mon frère le dire, Mark Knopfler était un guitariste exceptionnel (le fait qu’il joue sans médiator et comme un droitier alors qu’il est gaucher en étant les signes irréfutables). Je n’ai pas essayé bien longtemps, je m’ennuyais trop en écoutant cette cassette. J’aimais bien quelques titres, je ne sais plus bien lesquels (Sultans of swing, peut-être, Money for nothingWalk of Life probablement), mais je trouvais surtout ça très emmerdant.

Lorsque j’ai écouté leurs albums quelques années plus tard (vers mes quinze/seize ans), parce que mon voisin les aimait, j’ai un peu davantage apprécié (j’ai dû garder, de cette époque là, une affection pour Telegraph Road et Romeo and Juliet, et pour quelques titres du premier album solo de Knopfler, Golden Heart, sorti quelques années plus tard, alors que j’étais encore au lycée), mais j’ai retrouvé, assez intacte, la consistance de mon ennui initial. Je trouvais l’introduction de Private Investigations prometteuse, mais par la suite, la chanson devenait tout ce qu’était Dire Straits pour moi : un truc mou et interminable, qui me semblait plein d’ambition mais était surtout léthargique – la paresse très communicative du chant de Mark Knopfler venant couronner le tout.

Dire Straits représente pour moi, essentiellement, une série de souvenirs d’ennui. Je ne déteste pas l’ennui, mais l’ennui provoqué par Dire Straits me fait quand même trop chier.

Si je suis perméable à des dimensions horripilantes de la musique de Dire Straits, c’est au caractère cheap de leur tentative de faire une musique classieuse (qui se manifeste très bien dans la chanson Your latest Trick, je trouve) que je le suis, ainsi qu’au fait que le groupe était, selon moi, essentiellement un groupe de rock pour un public adulte qui n’écoute pas du tout de rock (pour le même public que celui de Phil Collins, disons).

Mais ces dimensions horripilantes sont pour moi assez secondaires, vis-à-vis de l’ennui poisseux que provoque instantanément ce groupe chez moi.

 

JS

Poseur à calvitie précoce et bandeau serre-tête anti-transpiration de tennisman 70s au nom d’ours suédois déjà dépassé à la sortie du premier album avec un nez rond de buveur de bière bavarois sous des sourcils chagrins de Michel Sardou, Mark Knoplfer incarne ce que la vulgarité et le mauvais goût (Water Of LoveSultans of Swing) peuvent détruire de potentiel de sensibilité (Six Blade KnifeDown To The Waterline) dès le premier album — et là je m’arrête, pose le clavier et réécoute, pour confirmer mon hypothèse écrite à la va-vite, et il semble que non, en fait rien ne rattrape rien, le temps a passé et tout me semble prétention affectée d’un brushing soap 80s, vanité fière soufflée par une haleine mentholée (je l’imagine avant d’entrer sur scène non pas accordant ses trop nombreuses guitares, mais bouche ouverte devant un spray haleine fraîche, et je sais que cette scène existe, quelqu’un, quelque part, possède cette photo) ; j’aime pourtant toujours la phrase « you take away my mind like you take away the top of a tin », ses « t » allitérés ne m’atterrent pas, son murmure final est bien du domaine de l’absence, mais ça s’arrête là et le refrain est atroce, rauque, plastronneur ; quand certains groupes ne laissent qu’une chanson, Mark Knopfler aura laissé ce diptyque.

Aujourd’hui, serais-je encore capable d’aimer certaines chansons ? Peut-être ça qui « m’horripile » le plus : ce risque. Par exemple je pourrais encore aimer Telegraph Road quand je sais que Private Investigations me fera casser mon ampli d’ennui au rythme des syllabes hyper-détachées de sa lèvre inférieure pendante qu’il essuie de son bracelet-éponge de tennisman ; mais que n’a-t-il troqué sa guitare pour une raquette ! J’écoute Telegraph Road, donc, et me rend compte que la voix est au-dessus des instruments, dans le plus pur style variétoche française, que tout est bien clair et trop léché, trop pour être honnête (bien que je ne sache pas ce que cela voudrait dire), ce n’est donc pas du rock, et les riffs et les solos sont toujours tellement bien clairs et plein de sens, attendus, tellement attendus — mais est-ce parce que je les connais par cœur ou est-ce parce qu’ils le sont réellement, stéréotypés, remasterisés dès la première prise, vides d’éclat ? Car à l’époque j’écoutais sans culture aucune, sans élément de comparaison, je ne connaissais que ça, et aujourd’hui mon jugement, alors que j’ai avec le temps écouté des milliers d’autres chansons, paradoxalement me semble faussé, inopérant. Pour l’éternité j’aimerai les pages fades et sages de Boule et Bill, et les chansons de Dire Straits.

Il reste donc sans aucun doute que Mark Knopfler est un tennisman raté (mais je suis Français, Anglais j’aurais dit cricket, quand il s’agit en vérité plus probablement de base-ball). Recalé, battu, déclassé, blessé peut-être, il a choisi la carrière de guitar-hero par dépit, échangé de force un manche pour un autre, chassé du monde de gloire qui l’attendait au royaume du sport, celui du corps et du muscle, de la sueur en excès et des vrais bandeaux et bracelets éponges, d’où l’importance de la dépense physique en concert, lors de ses solos de western, car il est aussi cow-boy de la scène, gâchette du diapason toujours entre le pouce et l’index, remake de western spaghetti au regard de cliché froid et impassible, à la peau suintante et poussiéreuse, tout est déjà su d’avance, ce personnage jusqu’aux bottes, Jean-Jacques Goldman international ; oui, cela m’horripile d’avoir aimé cette somme de country standardisée, folk calibrée FM, blues rendu compatible tout pays, aimé au point d’avoir dansé dessus en révisant le bac de maths-physique, au point d’avoir médité dessus, allongé sur mon lit la tête sous les étoiles du velux, au lieu de réviser le bac de philo.

 

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