[NOUVEAUTÉ] Trois guinées, de Virginia Woolf, dans une nouvelle traduction de Jean-Yves Cotté 23/10/2014 – Publié dans : Notre actualité, Traduire – Mots-clé : , , , ,

woolf-trois-guinees-podTrois guinées, de Virginia Woolf, nouvelle traduction de Jean-Yves Cotté, est désormais disponible en numérique. Le papier arrive bientôt, patience ! L’occasion pour vous de découvrir également le blog tout neuf de Jean-Yves http://figuresdesimposees.over-blog.com/ qui donne à lire feuilletons, work in progress, fragments traduits et qui vous permet de découvrir son univers et sa façon de travailler…

LA PRÉSENTATION, par Guillaume Vissac

« C’est la fin de six années de tâtonnements », écrit Virginia Woolf dans son Journal en juin 1938, « d’efforts, de beaucoup d’angoisses, de quelques extases. » Trois ans avant son suicide, dix ans après l’écriture d’Une pièce à soi, paraît Trois guinées, qui prolonge la réflexion entamée précédemment sur la place accordée aux femmes dans la société et dans la sphère intellectuelle, l’équilibre entre les sexes, la domination masculine.

Construit à l’origine comme un roman-essai incluant le texte de fiction qui deviendra plus tard Les années, Trois guinées est une démonstration brillante qui, sous prétexte de répondre à une question liminaire, « que faire pour prévenir la guerre ? », nous éclaire sur notre propre condition. Nous sommes alors dans le tumulte d’une nouvelle guerre à venir, dans l’antichambre de nouveaux cataclysmes, et Virginia Woolf choisit de mettre en scène sa propre réflexion comme une réponse à une lettre qui lui est soumise. C’est un texte à la portée universelle qui nous est adressé, publié bien en amont de nos parcours actuels mais dont les enjeux demeurent au centre de ce que l’on appelle aujourd’hui les études de genre. Virginia Woolf, qui invoque dans sa réflexion des figures littéraires importantes comme Emily Brontë, H.G. Wells ou Sophocle, nous renvoie à un monde encore aujourd’hui en partie rattaché au nôtre où s’exprime un dilemme majeur : celui des femmes piégées entre un patriarcat qui les étouffe et le modèle capitaliste censé pouvoir les en affranchir.

L’Oeuvre de Woolf est entrée dans le domaine public en 2012, ce qui nous permet aujourd’hui de proposer ce texte essentiel dans une nouvelle traduction de Jean-Yves Cotté, qui poursuit là son travail entamé avec Une pièce à soi. Ici encore, c’est une édition annotée et commentée qui vous est proposée pour pouvoir disposer pour la première fois de ce texte dans des versions couplées numérique et papier en français. Jane Walker l’a écrit dans une lettre envoyée à Virginia Woolf en septembre 1938 : « Trois guinées devrait être entre les mains de toute créature de langue anglaise, homme ou femme ». Jean-Yves Cotté nous guide pour élargir cette recommandation au-delà de la seule langue anglaise.

LE DÉBUT DU TEXTE

C’est long de laisser trois ans une lettre sans réponse, or la vôtre est en souffrance depuis bien plus longtemps. J’avais espéré qu’elle se répondît à elle-même, ou que quelqu’un d’autre s’en chargeât. Mais elle est toujours là, avec sa question — Que faire, selon vous, pour prévenir la guerre ? — demeurée sans réponse.

De nombreuses réponses se sont pourtant imposées, mais aucune ne pouvait se passer d’explications, et les explications demandent du temps. En l’occurrence, certaines raisons expliquent également qu’il soit particulièrement difficile d’éviter tout malentendu. Une page entière pourrait se nourrir de prétextes et d’excuses, de déclarations d’inaptitude ou d’incompétence, de manque de connaissances et d’expérience : et tout serait vrai. Cela étant, certaines complexités fondamentales n’en seraient pas moins éludées et il se pourrait fort bien que vous fussiez dans l’impossibilité de comprendre ou nous d’expliquer. Mais on n’aime guère laisser sans réponse une lettre aussi remarquable que la vôtre — une lettre sans doute unique dans les annales des échanges épistolaires, se souvient-on en effet qu’un homme éduqué ait jamais demandé à une femme son avis sur la façon de prévenir la guerre ? Aussi, attelons-nous à la tâche ; notre tentative fût-elle vouée à l’échec.

Esquissons tout d’abord ce que tout épistolier fait instinctivement, dressons un portrait du destinataire de la lettre. Sans un être de chair et de sang à qui l’adresser, une lettre est sans valeur. Vous, donc, qui posez la question, avez les tempes légèrement argentées et le crâne quelque peu dégarni. Vous n’avez pas sans efforts consacré au barreau les plus belles années de votre vie, mais dans l’ensemble vous avez fait une belle carrière. Chez vous, rien de racorni, nulle mesquinerie ni déception. Et sans vouloir vous flatter, votre réussite — mariage, enfants, maison — est méritée. Vous n’avez jamais sombré dans l’apathie satisfaite de la cinquantaine, car, comme en témoigne votre lettre envoyée d’un bureau du centre de Londres, plutôt que de vous endormir sur vos lauriers, de vous consacrer à vos cochons et à vos poiriers — vous avez quelques terres dans le Norfolk —, vous écrivez des lettres, assistez à des réunions, présidez ceci et cela, posez des questions, et ce alors que grondent les canons. Pour le reste, vous avez fréquenté un grand établissement privé avant d’achever vos études à l’université.

C’est là que surgit entre nous la première difficulté de communication. Voyons-en rapidement la raison. Nous sommes tous deux issus, en cette époque de transition où les classes restent figées même si la naissance importe moins, de ce qu’il convient d’appeler la classe éduquée. Quand nous nous rencontrons en chair et en os, nous parlons avec le même accent, savons nous tenir à table, nous attendons pareillement à ce que la bonne prépare le repas et fasse ensuite la vaisselle, et, tout en mangeant, sommes en mesure de parler sans peine du monde et de politique, de guerre et de paix, de barbarie et de civilisation — toutes ces questions que soulève d’ailleurs votre lettre. En outre, nous gagnons tous deux notre vie. Mais… ces points de suspension indiquent qu’un précipice nous sépare, un gouffre si profond qu’au cours de ces trois années, voire davantage, je me suis tenue en réserve, m’interrogeant sur l’utilité d’essayer de parler pour me faire entendre. Aussi, demandons à un tiers — en l’occurrence Mary Kingsley — de parler pour nous. « Je ne sais si je vous ai jamais révélé que les seuls frais occasionnés pour mon instruction furent d’avoir été autorisée à apprendre l’allemand. J’en suis encore à espérer que les deux mille livres allouées à l’éducation de mon frère ne l’ont pas été en vain ». Mary Kingsley ne parle pas seulement en son nom ; elle parle, toujours, au nom de nombre de filles d’hommes éduqués. Et elle ne se contente pas de parler en leur nom ; elle souligne également un fait capital les concernant, un fait qui ne peut qu’influencer profondément ce qui va suivre : la réalité du Fonds pour l’Éducation d’Arthur. Vous, qui avez lu Histoire de Pendennis, vous vous souviendrez sans doute des mystérieuses lettres A. E. F. présentes dans les livres de compte de la maison. Depuis le treizième siècle, les familles anglaises alimentent ce poste. Du treizième siècle à nos jours, des Paston aux Pendennis, toutes les familles éduquées ont alimenté ce poste. C’est un puits sans fond. Dans les familles comptant plusieurs garçons, cela exigeait des efforts considérables. Car votre éducation ne se résumait pas à l’étude des livres ; il vous fallait des jeux pour former le corps, des amis pour compléter la lecture et le sport. L’échange pour mieux élargir son horizon et enrichir ses connaissances. Pendant les vacances, vous voyagiez, vous preniez le goût de l’art, vous vous initiiez à la politique étrangère ; puis, avant d’avoir à gagner votre vie, votre père vous allouait une rente pour qu’il vous fût donné de vivre tout en apprenant la profession qui vous autorise aujourd’hui à accoler les initiales K.C. à votre nom. Tout cela grâce au Fonds pour l’Éducation d’Arthur. Et à tout cela vos sœurs, comme l’indique Mary Kingsley, ont apporté leur contribution. Elles y ont non seulement englouti leurs propres études, à l’exception de petites sommes pour payer les cours d’allemand, mais aussi nombre de ces petits luxes et plaisirs qui constituent, après tout, une part essentielle de l’éducation : les voyages, la vie sociale, la quiétude, un logement indépendant. Le Fonds pour l’Éducation d’Arthur était un puits sans fond ; un fait établi, un fait si bien établi qu’il a occulté le reste du paysage. Résultat, bien que nous regardions les mêmes choses, nous les voyions différemment. Qu’est-ce là que cet assemblage de bâtiments, d’aspect semi-monastique, avec des chapelles, des résidences et des terrains de sport verdoyants ? Vous y voyez votre ancienne école, Eton ou Harrow ; votre ancienne université, Oxford ou Cambridge ; la source d’innombrables souvenirs et traditions. Mais à nos yeux, au travers du prisme du Fonds pour l’Éducation d’Arthur, il s’agit d’une table de classe ; d’un omnibus pour aller à l’école ; d’une petite femme avec un nez rouge, pas trop instruite mais avec une mère invalide à charge ; d’un revenu de cinquante livres par an pour se vêtir, offrir des cadeaux et partir en voyage l’âge aidant. Telles sont pour nous les conséquences du Fonds pour l’Éducation d’Arthur. Il change le paysage de façon si prodigieuse que, pour les filles des hommes éduqués, les nobles terrains et cours carrées d’Oxford et de Cambridge sont souvent synonymes de jupons troués, de gigot de mouton froid et de Night-Ferry partant pour l’étranger alors que le contrôleur vous claque la porte au nez.

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