Carnet de bord 2020, semaine 27 5 juillet 2020 – Publié dans : Carnet de bord – Mots-clés : , , , , , , ,

publie.net, le feuilleton, à retrouver chaque semaine, par GV

lundi

Le premier truc qu'on fait un lundi détermine-t-il le reste de ma semaine (acte II, l'acte I se trouvant quelque part en arrière dans le temps mais je n'ai pas retrouvé où) ? J'espère que non : voilà que je tape machinalement http://www.publie.net/bourrique et non boutique. J'aurais été plus inspiré de commencer par relire le premier tome de L'amitié des voix de Jacques Ancet, dans lequel on trouve ce passage qui place le rapport amoureux et la traduction sur le même plan :

Car ce dont il s’agit ici, c’est toujours de l’amour. Et l’amour, quel que soit le nom qu’on lui donne, la charge d’affects, d’images et de valeurs dont on l’investit, qu’est-il d’autre sinon cela : devenir l’autre par participation ? Ce qui, on l’a dit, serait également une parfaite définition de l’acte de traduire.

Je ne crois pas que l'on parle de traduction ni d'amour avec Benoît Vincent, que j'ai un moment au téléphone en fin de matinée (encore que, ne parle-t-on pas finalement que d'amour et de traduction quand on parle ? à méditer). Ce que je peux dire en revanche, c'est que lui doit m'entendre avec, en fond sonore, une espèce de scie à métaux en marche qui fait des étincelles (énièmes travaux dans une rue parisienne) et que, de mon côté, j'envie son fond sonore à lui, autrement plus bucolique, à base de bruits d'oiseaux. Il y a aussi des oiseaux le long de mon parcours en ligne droite jusque chez Philippe (car j'en suis à plagier Anne Savelli : je marche), où je récupère quelques Sœur(s), comprendre bien le livre qui s'appelle Sœur(s) et non un genre d'élevage de nonnes en batterie, pas de ça chez nous (nos livres sont élevés en plein air et nourris au grain).

 

mardi

Il y a un passage de Jacques Ancet vers Benoît Vincent, de L'amitié des voix vers La littérature inquiète (et inversement). C'est la fleur de Mallarmé, l'absente de tous bouquets. Je le constate en relisant l'un, après avoir relu l'autre. Voici où cela se situe chez Jacques Ancet :

Le poème ne nomme  donc pas l’objet : il ne fait que l’évoquer, le suggérer. Il en détruit la dimension foncièrement conceptuelle par la richesse concrète de ses relations signifiantes et, du même mouvement, en diffuse et réorganise les éléments épars dans le réseau d’échos et de miroitements internes — « virtuelle traînée de feu sur des pierreries » — qui est comme l’empreinte de la voix ou « mélodie » intérieure. Mort et résurrection. Schème fondamental de la poétique de Mallarmé, comme de toute poésie. Cette création subjective de la réalité, Mallarmé, dans ses dialogues avec Jules Huret, l’appelle symbole. Le monde passé par le silence (la musique) de la voix y resurgit comme à l’état naissant. C’est ainsi, du moins, que j’aime lire la célébrissime formule : « Je dis : une fleur ! et, hors de l’oubli où ma voix relègue aucun contour, en tant que quelque chose d’autre que les calices sus, musicalement se lève, idée même et suave, l’absente de tous bouquets. »

Puis chez Benoît Vincent (passage déjà évoqué dans un précédent carnet de bord) :

L’on suit donc le  passage, le relais de la fleur de Mallarmé (l’absente de tous bouquets) à la fleur de Blanchot, via celles de Paulhan. Par la fleur, j’indique une généalogie (comme par exemple dans une fleur en particulier, par exemple l’absente de tous bouquets, était à la  fois, comme chaque être vivant, à la fois un individu et à la fois l’espèce entière, l’individu étant l’incarnation ou l’avatar synchronique de l’es￾pèce diachronique) : Mallarmé ⇒ Valery ⇒ Paulhan ⇒ Blanchot

Oui, mais alors nous pouvons rebondir encore plus loin dans l'écosystème de la collection Essais, en l'occurrence jusqu'à Pierre Campion et son Mallarmé, poésie et philosophie :

Plus de dix ans avant la grande formule de l’« Avant-dire » au Traité du Verbe de René Ghil (OC2, 678), reprise ensuite dans Crise de vers, Mallarmé développe déjà l’image de la fleur « absente de tous bouquets » : dans le poème seul les fleurs conservent les parfums et les couleurs du seul éden que nous ayons et que menace seule l’idée chrétienne de la résurrection : la Terre, ce « tranquille désastre ». Mais entendons encore, par la valeur grammaticale prégnante de l’adjectif tranquille (cette Terre, qui n’est pas un astre, est tranquillisée par la preuve que lui apporte le poète et selon laquelle il n’est pas d’autre monde), que cette sérénité n’existe que par l’effort permanent de l’écriture poétique.

Mais ce n'est pas tout : poursuivant ma relecture, et en pleine chute foudroyante de RAM dans le moteur (l'équivalent informatique et actuel des maelstroms traversés par les marins des siècles précédents lors de leurs tentatives de dompter les océans), voilà que le traitement de texte ne suit plus : au lieu d'insérer un bout de phrase, en l'occurrence traduit par Maurice-Edgar Coindreau, voilà que l'écran me sort un condensé difforme : trauag. Je serais assez pour que trauag fasse son entrée dans le club très fermé des abréviations éditoriales, comme ibid par exemple. On saurait simplement qu'il s'agit là d'une mention pour rappeler la parenté d'une traduction de Coindreau. Quand on écrit sur Faulkner, ma foi, ça peut être utile. On peut gagner du temps. Trauag, quoi.

mercredi

Il n'a plu qu'une heure dans la journée (voire même, qui sait, dans la semaine ?) et bien sûr quelle meilleure heure que celle-là pour aller dans une librairie du onzième y déposer des livres ? Je prends l'eau, donc, mais peu (il pleut peu). Arrivé dans la librairie, au sec, mais non : ah oui, le gel hydroalcoolique. Oui mais le gel hydroalcoolique sèche plus vite que l'eau de pluie. Bien. Quant à moi, je suis masqué, ce qui ne veut pas dire que je suis venu incognito, ou alors non, le contraire : je n'ai pas mes lunettes et en plus j'ai cru que la librairie était au 68, alors qu'elle est au 48 et que, cette rue, la remontant, je l'ai prise donc dans le sens qu'il fallait pour trouver le 48 avant le 68 (logique mais enfin ça aurait pu n'être pas le cas) sauf qu'arrivé au 68 : je ne trouve pas ma librairie qui est au 48 (logique là encore mais enfin à ce stade du récit, je ne le sais pas encore). Plutôt que de consulter mon téléphone intelligent (l'est-il ? certainement puisqu'il a répondu de lui-même, l'autre jour, à quelqu'un qui m'envoyait un message Je suis en chemin, sans que j'ai même à faire quoi que ce soit, ni même à avoir conscience qu'on m'écrivait, et donc que je répondais moi aussi ; bref), ce qui serait tricher, je me dis : allons plutôt au 78, ce que je fais, mais cette histoire pourrait durer, coupons. La librairie était bien au 48 ; je suis revenu sur mes pas ; j'ai déposé mes livres ; j'ai parlé avec le libraire ; je suis revenu ; j'ai écrit les mots je suis revenu à l'attention de Roxane dans le chat de notre application de gestion de projet cabine de téléphone rouge après l'avoir plantée une heure plus tôt en plein milieu d'une conversation quand je suis parti ; voilà, c'était l'histoire de la pluie et du jour, du jour et de la pluie, d'une heure au cœur d'un mercredi, trauag, etc.

 

jeudi

Alors que Roxane se prépare à verser des larmes de sang en prévision de la mise en page epub des deux premiers tomes de La littérature inquiète (Blanchot et Quignard et moult notes de bas de page à intégrer), Philippe, lui, plonge dans la corvée trimestrielle de la compta, voilà ce qu'il nous dit :

[compta] attaquée en conditions hostiles : box antique n'ayant pas résisté à une  surcharge électrique, internet à travers mon téléphone en attendant  l'arrivée annoncée d'une remplaçante, farfadettes aventureuses et totalement réfractaires aux joies de la comptabilité. Mais ça ira.

Quant à moi me voilà à terminer ma première passe sur L'amitié des voix de Jacques Ancet... pour enchaîner par une deuxième dans la foulée. Oui, enfin non : j'avais juste délaissé les (300) notes de bas de page la première fois pour avoir la sensation d'avancer plus vite et sauvegarder ce qui me reste encore de santé mentale (c'est un succès). C'est un échec : me voilà désormais à flirter avec la schizophrénie puisque j'en profite également pour corriger une erreur d'appréciation que j'ai commise ces derniers jours, j'en suis donc à scrupuleusement refuser via le suivi des modifications une partie des corrections effectuées depuis le début de la semaine. Je ne suis pas d'accord avec moi-même, quoi, ce qui en soi n'est pas très original et doit bien nous arriver à tous régulièrement, n'est-ce pas ?

vendredi

 

Roxane a terminé son affiche pour le Journal du Brise-lames qui accompagnera l'exposition Extra à Beaubourg en septembre, nous l'envoyons au festival et la voici. Est-ce qu'un livre qui est aussi un jeu vidéo, qui est aussi une série de performances dans l'espace public, qui est aussi, donc, désormais, enfin bientôt, une exposition dans un festival qui s'attache à explorer la piste des écritures hors du livre, ça peut contribuer à sauver le livre ? Nous, nous le croyons. Mais je ne crois pas que ce soit la dynamique du marché comme on dit (nous non mais eux oui, qui que soient ceux à qui renvoient ce eux). C'est dommage, car peut-être que l'économie du livre a besoin (entre autres) de ça pour sortir de l'ornière (or donc des clous ?). S'agissant des ventes de mai, voilà ce qu'on peut lire dans Livres hebdo :

Le déconfinement amortit la chute des ventes. Après une baisse de 33% en mars puis de 56% en avril, les ventes de livres se redressent mais restent très en deçà des résultats de mai 2019.

Vivement août qu'on puisse savoir pour juin. En fait,  non. Vivement rien du tout. Vivement l'aphasie des chiffres et le retour d'un langage vif. Vivant.

 

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