[REVUE DE PRESSE] Images d’enfance en noir et blanc – Mihàlis Ganas 05/04/2017 – Publié dans : La revue de presse – Mots-clé : , ,

Merci beaucoup pour cette chronique à retrouver sur Le Présent défini.

Marâtre Patrie / Μητριά πατρίδα (1980)

Texte de Mihàlis Ganas*

Traduction Michel Volkovitch

Éditions Publie.net

Photo © Le Présent défini

La photo de famille, prise en 1948, qui illustre la couverture du texte de Mihàlis Ganas, annonce d’emblée la couleur : cinq femmes en vêtements noirs et un seul vieil homme, deux jeunes enfants, les visages fermés, les regards durs, les mentons bien droits… on se dit que cette famille-là ne doit plus compter les deuils et les chagrins mais qu’elle se tient toujours debout, avec fierté et courage. Quand on naît en Épire en 1944, dans cette Grèce du Nord pauvre, froide et montagneuse, qu’une guerre civile fratricide a pris la suite d’une guerre mondiale et qu’on est coincé entre les deux camps qui se déchaînent à tour de rôle, l’exil forcé est une calamité de plus qu’on endure en serrant les mâchoires, avec ce qu’il reste des siens pour seule protection.

Mihàlis Ganas n’a que quatre ans lorsqu’il est emmené loin de son village, pour l’Albanie, puis la Hongrie ; six ans plus tard, le retour en Épire ne marque pas pour autant la fin des épreuves. La mère Patrie n’a rien à offrir si ce n’est une misère noire, des libertés étouffées, un avenir barré. Comme seule issue, le départ pour d’autres exils, plus lointains, dont on ne revient cette fois pas forcément.

Marâtre Patrie raconte ces années de jeunesse entre trois pays d’une manière assez déconcertante à la première lecture ; pas de récit en continu mais des brisures de mémoire, des éclats du passé, forts, traumatisants ou émouvants, à hauteur d’enfant. Le lecteur accompagne Mihàlis Ganas dans ce qui pourrait être une longue nuit d’insomnie, où de brefs souvenirs refont surface, s’imposent, sans forcément de cohérence ou de chronologie bien marquée. L’auteur nous les livre bruts, tordus ou bizarrement construits, mais tous traversés d’un même souffle puissant. Ces images, ces évocations sont d’autant plus efficaces qu’elles ne sont jamais intellectualisées, mises en perspective ou analysées. Comme pour le petit garçon qu’il était alors, les événements dramatiques passent d’abord par le corps, les sens, le ressenti émotionnel ; le froid, la neige, la faim, l’odeur des cheveux d’une mère, les mains fortes d’un père, les câlins d’une tante, la couleur bleue d’un alcool ou du corps sans vie d’un nourrisson, l’odeur de l’origan, le goût des raisins secs et des figues, sont les marqueurs indélébiles de cette enfance difficile ; reviennent même parfois de courtes éclaircies, des moments truculents, cocasses, qui allègent la maladie, la peur, l’éloignement et la mort.

Des phrases courtes, dépouillées, hachées, décrivent froidement les bribes d’hier remontées des limbes : Mihàlis Ganas va vite, taille, ampute et malmène la langue, ne garde que l’essentiel pour graver dans l’urgence les visions qui émergent comme des déflagrations. L’adulte porte encore en lui cet état d’insécurité, d’éveil, un qui-vive permanent qui endigue tout débordement émotionnel dans sa narration, mais sans assécher pour autant son récit, loin de là.

Sans nullement chercher à jouer sur la corde sensible de son lecteur, le poète qu’il est avant tout émerge à deux ou trois reprises, peut-être malgré lui ; il suffit d’un moment de répit, d’un jour d’été à nager entre copains, pour que la tonalité de ses souvenirs bascule et que le tempo se ralentisse : j’ai une plume dans mes entrailles, comme si un fuseau tournait, filant un mince fil noir. Le soir, autour de mon corps, les eaux où j’ai nagé s’enroulent. Obscures, pleines de pierres glissantes, de grenouilles, de serpents d’eau. Le nom de Chryssànthi va au fond, comme un œil de verre. Elle est enterrée en Hongrie. Dans un petit cimetière plein de fleurs. Le texte ramassé, concis, composé comme un pêle-mêle d’images, fait sens dans son ensemble et s’équilibre sans efforts.

Cette Marâtre Patrie demande un peu d’attention au lecteur ; le texte morcelé et très court, sa sincérité brutale, sa langue rêche, sa fin escamotée ne facilitent pas l’empathie ou au moins l’attachement aux personnages. J’ai commencé par gronder un peu devant le refus de Mihàlis Ganas d’écrire long, me sentant frustrée par ce récit pour moi d’abord inachevé. Et puis, au fil des relectures, j’ai fini par comprendre que les événements devenaient presque secondaires par rapport à cette voix qui se suffit à elle-même et qui scande une prose impatiente, écrite telle une nécessité vitale pour conjurer des années d’enfance saccagée.

  • Poète né en Épire en 1944, auteur d’un unique roman et de ce recueil de souvenirs autobiographiques. Certains de ses poèmes furent mis en chanson par Theodorakis. L’Académie d’Athènes lui a décerné en 2011 un prix pour l’ensemble de son œuvre poétique.

** Merci à l’éditeur et au traducteur d’avoir fait précéder le texte de quelques repères historiques.