Laurent Grisel « debout sur les heures » — sur remue.net 16/11/2016 – Publié dans : La revue de presse – Mots-clé : , , , , , , , , , ,

Alors que va paraître ce 30 novembre 2016, le deuxième volume du Journal de la crise de 2006, 2007, 2008, d’avant et d’après, nous refaisons le lien vers cet article de Jean-Marie Barnaud, paru en décembre 2015 sur remue.net (article originel ici).

J’ai passé de longues semaines dans la compagnie de ce livre [1], en un sens inclassable, de Laurent Grisel ; un livre d’économie politique, de sociologie, de méditation sur l’histoire récente de ce temps, sur la violence objective d’un système de domination qui court à sa perte, dont la puissance fragile repose sur la possession et la maîtrise de l’argent, et pour lequel gouverner les hommes implique qu’ils soient continûment trompés.
La crise est le symptôme de l’« effondrement » de ce système, qu’elle annonce et dont les États-Unis sont l’acteur principal.
On est étonné par la masse des informations que Grisel rassemble et commente au long des jours dans ce premier volume consacré à l’année 2006, et qui doit être suivi par quatre autres ; étonné par la force de ses références puisées dans des œuvres puissantes, comme le roman de Peter Weiss, L’Esthétique de la résistance, par exemple, ou Après l’empire, Essai sur la décomposition du système américain, d’Emmanuel Todd. Et bien sûr dans les analyses de revues spécialisées comme le bulletin du Laboratoire européen d’analyse politique (LEAP).
Mais surtout, ce que je voudrais souligner, c’est la part essentielle d’humanité qui habite son livre, celle qui secrètement tient son auteur « debout sur les heures », selon l’expression de Joë Bousquet, et quels que puissent être par ailleurs ses doutes sur la validité ou la légitimité de son entreprise ; doutes qu’il exprime par exemple encore le 18 octobre 2006 [2] : « Je ne suis qu’un clampin autodidacte (…) Je ne suis rien. »…
Pourtant, on peut qualifier d’« engagement » la veille qu’il assure, tout en précisant que l’engagement est celui d’un écrivain et d’un poète. Même si l’écriture du Journal est prosaïque, simples « propos », échos de son « désir de comprendre la société (…) en travaillant davantage, en étudiant davantage d’histoire, d’économie, d’anthropologie », quelques confidences disséminées au long de ces journées rappellent la nature de son rapport à l’écriture.
Par exemple, dans les premières pages, deux propositions qui se recoupent : l’une affirme que « L’invention poétique et l’invention de paix sont une seule et même chose », et l’autre confie, un peu plus loin : « Je suis obsédé par la continuation de la guerre dans la paix » [3]. Leur confrontation a la valeur d’un programme que se donne celui qui par ailleurs poursuit parallèlement à ce Journal le projet d’un long poème qui verra le jour en 2010 : Un hymne à la paix (seize fois). [4]
Impossible que l’obsession ici révélée soit absente de la si longue enquête menée sur l’état du monde ; de même que les souvenirs de la qualité des rapports humains qui se nouent au cours de lectures publiques ou d’ateliers d’écriture (pp. 70 sq.). L’égalité alors instaurée entre tous les participants, les questions posées, comme celle qui porte sur la nature de la beauté, tout cela construit une communauté, invente une « résonance » entre « vous le texte et le monde » dont la présence ne cessera de vous habiter : « Cette expérience est unique, vous ne l’oublierez pas. Si vous la niez, la refoulez, elle ne vous oublie pas, elle reste disponible en vous à jamais. Et cette expérience, personne ne peut vous l’enlever. Aucune humiliation, aucune défaite ne peut vous l’enlever. » [5]
Comment imaginer alors que l’attention au monde, l’impatience et parfois la colère que l’observation des événements suscite, effacent l’empreinte de l’expérience poétique. Je la crois au contraire toujours active, comme puissance et légitimation d’interroger, même si, bien entendu, l’écriture de ce « Journal » n’est pas celle d’un poème. Mais peut-on dissocier le citoyen du poète…Il s’agit de comprendre les mécanismes du pouvoir, de toujours éviter les insuffisances d’une émotion spontanée, d’une sympathie immédiate, aux dépens de l’analyse : et cela conduit à la critique de « l’indignation », reprise dans de nombreuses pages ; c’est que l’indignation évite qu’on soumette à l’analyse les faits qui vous heurtent. Elle se satisfait du cri : « on croit que les innombrables cris des petits vont faire tomber les puissants. Cette foi n’est pas durable, elle s’éteindra avec le cri (…) ».
Surtout lorsqu’il s’agit de penser l’essentiel, soit la question des droits des peuples, une question sans cesse consciemment et sournoisement effacée des champs politique et économique ; or c’est elle qui devrait fonder l’action politique et légitimer l’exercice du pouvoir. Ainsi, par exemple, à propos des discussions autour du CPE, en février 2006, et de la proposition du Centre des jeunes dirigeants de faire dépendre de l’ancienneté l’acquisition de certains droits, Grisel note : « Encore et toujours les droits non pas constitutifs de la personne humaine mais récompenses d’une vertu décidée par ceux qui tiennent le manche. »
Voilà bien un signe de ce que Marcuse appelait « la désublimation répressive », dans les années soixante, cette manière de satisfaire les revendications par des prébendes factuelles, autant de « récompenses » qui ne sauraient reconnaître et défendre la dignité de la personne. Il en va de même pour d’autres contraintes d’ordre psychologique, comme celle de la « honte », décrite par Barbara Ehrenreich [6], cette « « relation de domination dans laquelle le mépris des dominants est intériorisé, incorporé par les dominés » [7] au point que ceux-ci se sentent coupables.
Et, pour les « éléments les plus fragiles » d’entre eux, « « qu’ils craquent sous la pression, qu’ils s’en aillent » [8] si par ailleurs les exigences de l’entreprise – dans cet autre exemple il s’agit de Renault – sont volontairement excessives, selon une stratégie inspirée par le PDG de General Electric.

Ainsi les analyses de Laurent Grisel relèvent peu à peu la liste des instruments de la domination qu’exercent les pouvoirs en Occident ; elles en signalent la forme la plus courante, celle d’une manipulation, d’un travestissement du réel, qui suppose mensonges et tromperies dont un langage perverti ou dévoyé est le moyen le plus efficace. Un exemple dans un autre domaine, celui d’un épisode de la guerre entre Israël et le Hezbollah : le projet d’une trêve est refusé par les États-Unis sous le prétexte qu’un bref retour aux affaires (« business as usual ») n’apporterait aucune solution durable. Et Grisel commente : « Business as usual : la paix, les jours paisibles s’écoulant. Le mot business pour désigner tout cela. Ce mot : un mensonge car une trêve (…) est seulement la promesse que les combats reprendront après un temps déterminé. » [9]
D’autres observations encore explorent les dessous de ces politiques de la désinformation, de ces tactiques sournoises par lesquelles les pouvoirs entretiennent le désordre pour imposer un ordre par la force.

« La paix, les jours s’écoulant. » : devant tant de violence et de cacophonie, ces simples mots rappellent qu’il existe d’autres circonstances où s’invente la joie, moments d’attention au monde et aux autres,

Jean-Marie Barnaud - 15 décembre 2015
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