La ville en sursis : Paysages urbains, de Bruno Allain 14/11/2016 – Publié dans : Notre actualité – Mots-clé : ,

Mise à jour d’un très beau texte de Bruno Allain : « Paysages urbains », édition revue et corrigée, avec illustrations de l’auteur. Ce qu’en disait François Bon, à l’époque de sa parution en 2008 :

Ici, avec ce fond pris à un bistrot du Paris populaire, on n’est pas si loin de l’atelier de Nathalie Sarraute. Mais Bruno Allain s’y implante en saltimbanque : les paroles entendues sont faites pour être redites, elles ont leurs césures, leurs interruptions presque de sketch – le monde est devenu une grande scène.Et c’est bien ce qui se joue dans l’autre face du texte, avec sa trimbale en métro d’un coin à l’autre de la ville, les souvenirs de scènes et de tournée, les autres villes, de Prague à Saint-Herblain avec crochets Afrique, on va là-bas pour les jouer, ces paroles…La France qui s’y dit n’est pas belle : il y a les lieux communs, les préjugés, les pulsions racistes ou réactionnaires. On est dans cette tradition illustrée au temps de Balzac par les Scènes de la vie parisienne de Henri Monnier, ou le dessin à gros traits de Daumier : parce que c’est cela aussi, dont nous avons à faire matière. Et pas possible de s’en saisir sans aimer : qui de nous pour ne pas avoir entendu, parfois même au plus proche, un dialogue du genre – On est tous bougnoule. / – Ah non. Il y a bougnoule et bougnoule. / – Il y a bougnoule honnête. Reste à en faire ce jeu en vase clos où la langue va s’affronter elle-même : risque, certainement. Mais lieu nécessaire pour l’affrontement, et trop rares ceux qui y retroussent les manches et vont au contact.

Extrait :
« Son bureau est une vraie ville. Les papiers s’accumulent sur sa table et s’empilent comme autant de maisons, de palais, de temples. Par la tranche, on peut observer les différentes strates d’une architecture qui se construit sur elle-même. Fouiller, c’est remonter les jours de même que les archéologues remontent les siècles. Parfois il devient nécessaire de faire place nette. Une guerre sans merci qui rase tout et ne laisse en place que quelques fondations. Puis la ville matin après matin se reconstruit. Une reconstruction où l’entassement élabore un nouvel ordre, parfois oublieux du précédent, le plus souvent teinté de l’expérience du passé. Si bien que le dessin des rues demeure. Bientôt l’enceinte de la table elle-même s’avère trop petite. Ça craque de tous les bouts. Souvent ça tombe. Mêmes les vieux quartiers édifiés en bordure basculent dans le vide. Du coup, une banlieue s’élève à même le sol autour du meuble comme autour du mamelon rocheux sur lequel la ville initiale s’est créée. Une banlieue aussi anarchique qu’un bidonville où se mêlent les dossiers, les prospectus, les courriers en retard, les réponses à donner en express. Une banlieue audacieuse avec immeubles de manuscrits façon années cinquante ou buildings de livres à la géométrie vertigineuse. Une banlieue traversée par l’autoroute à même le parquet qui conduit de la porte d’entrée au siège où il s’installe. Certaines fois, l’autoroute est tellement encombrée qu’au passage des piles s’écroulent. Certaines fois l’entassement bloque les issues et ça devient indispensable : des tonnes de feuilles vont rejoindre la poubelle. Certaines fois, les édifices s’enchevêtrent : chacun se débrouille et avec le temps empiète sur le voisin ou déborde sur une impasse. Rectifications, plannings et réalignements s’imposent.

Puis arrive le matin où l’un des échafaudages prend le dessus sur les autres et tel une tour de Babel se met à vouloir rejoindre le ciel. Que faire ? Pour parvenir à une aussi grandiose architecture, il a fallu que tous les genres s’emmêlent : livres et dossiers, manuscrits et invitations, dictionnaires et revues de presse. Parfois même quelques boîtes vides (ça peut toujours servir) viennent s’ajouter à l’ensemble et défier la pesanteur. Une tour gigantesque, impressionnante… absurde. Comment alors distinguer la pièce de théâtre à lire du document qu’il faut impérativement classer ? Tous ont même langage. La confusion règne. Comment s’y retrouver ? Le dossier dont il a besoin, il le devine, il est là, inévitablement au rez-de-chaussée de la tour. Cela le fait sourire. Il pense à Dieu. Il tire sur un cartonnage. La tour s’écroule. Il fait le tri. Les livres, ici. Les dossiers, là. Les dictionnaires, là-bas. Il les disperse sur toute la surface du bureau, sur toute la surface de la Terre, et chacun retrouve son nom. À moins que ce matin-là, sa compagne ait les yeux gris, gris perle avec un collier de reflets dedans. Ça arrive quelque fois. Ça arrive même souvent. Il aime la voir ainsi. Elle pose son regard dans son regard à lui et y reste indéfiniment. Alors la ville est en sursis. La ville attend. »

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