[REVUE DE PRESSE] Ce qu’il faut : Revenir d’entre les mots — sur Liminaire 31/10/2016 – Publié dans : La revue de presse – Mots-clé : , ,

Article originellement publié sur Liminaire par Pierre Ménard, merci !

Corinne Lovera Vitali écrit depuis seize ans, son écriture chemine entre littérature adulte et jeunesse, mais sa voix singulière dépasse les genres et les classifications. Depuis l’an 2000 elle a notamment publié chez Gallimard et au Rouergue, mais également écrit des livres très courts et des livres illustrés, des textes en revues papier et en ligne, produit des sons maison, des œuvres graphiques, et des séquences filmées. On retrouve sur son site l’ensemble de son travail passé et de son travail actuel.

Le dernier texte de l’auteure, 78 moins 39, paru en 2016 aux éditions Louise Bottu, dans lequel elle rend hommage à son père, est un long poème qu’elle évoque au début de Ce qu’il faut :

« je me retrouve à écrire encore pour mon père qui est mort et je me retrouve accaparée encore par la pensée de mon père aux solstices écartelés de l’été et de l’hiver lorsque le temps est suspendu ».

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Ce qu’il faut, comme son précédent livre, porte sur la perte et le deuil. Un texte qui se lit comme il s’est écrit, dans une forme d’urgence, pas celle de la précipitation, mais celle de la nécessité intérieure, la forme tendue du va-et-vient dans le temps, sans ponctuation, par petits blocs compacts d’écriture vive. Voix en boucle sonore qui nous parle autant qu’elle se parle, monologue à voix haute, musical et rythmé, dans le déroulement de la pensée et de la syntaxe, de la phrase et de son flot versatile, afin de réinventer le temps par la langue et de revenir d’entre les mots.

« rien des enfants ne parle de mourir leurs yeux au blanc bleuté ne parle pas de mourir leur voix claire ne parle pas de mourir la chaleur spéciale de leur petite personne ne parle pas de mourir et même le léger voile de fatigue qu’ils ont parfois devant le regard et même lorsqu’ils ont la fièvre et qu’ils se couvrent de boutons et même lorsqu’ils sont sur le point de mourir et même lorsqu’ils meurent brutalement et même lorsqu’ils sont morts tout des enfants ne parle que de vivre »

Corinne Lovera Vitali joue avec le langage qui nous formate, de le détourner, de tenter de transmettre le ressenti brut de la langue, la parole, le fil de la pensée, de l’écriture, à la vitesse des mots. Sa manière à elle de suspendre le temps, d’en arrêter le cours, afin de prendre distance avec ce qu’elle décrit, de l’envisager tout en l’écrivant, le nommer, lui donner corps et présence, et pouvoir faire face quand tout échappe et disparaît.

Ces blocs de textes parviennent à arrêter le temps pour tenter de saisir et de nous faire comprendre dans le même mouvement, ce qui a eu lieu, ce lien qui nous relie aux autres, nos proches, ceux qu’on aime, qui nous accompagne, même quand ils ne sont plus là.

« sur toutes les photographies ton visage est fermé sur toutes les photographies ton regard est une lame il est à distance il est désaffecté il est buté et désapprobateur et ce n’est pas ta force qui perce là ce n’est pas ta fierté ta dureté c’est ta peur c’est quelque chose qui ne veut pas regarder et qui ne veut pas des mots non plus c’est un concentré génétique et génital c’est une zone aveugle et c’est une zone interdite c’est un pays entier avec une seule loi de circulation »

Corinne Lovera Vitali nous accompagne dans cet aller et retour, dans cet entre-deux dans lequel certains livre rares peuvent nous obliger à nous enfoncer, dans une rêverie qui nous ferait échapper d’un espace à l’autre, d’un temps à l’autre, en nous racontant son histoire qui nous emporte avec elle, vibrante, vivante, et nous offre ainsi l’occasion unique de ressentir à la fois l’épaisseur du temps, de percevoir la volupté de l’instant, et l’éternel dans l’éphémère.