[REVUE DE PRESSE] Cendres, de Didier Bazy, lu par Sabine Huynh 18/04/2016 – Publié dans : La revue de presse – Mots-clé : , ,

Retrouvez l’article originel sur http://www.sabinehuynh.com/id55.html. Merci à Sabine !

Dans sa postface à Cendres, de Didier Bazy, Michel Host demande : « Qui sommes-nous ? De quoi sommes-nous capables encore qui excède notre capacité à nier l’humain dans tout autre que nous, mais en nous aussi ? », et l’on comprend soudain l’importance de ce poème (d’où l’importance des postfaces), qu’on a d’abord lu trop vite, en frissonnant, refusant qu’il nous traverse, que sa couleur d’infinie tristesse se dépose sur nous… Alors on y revient, on l’écoute, et on entend enfin Bazy, tout en se souvenant de Primo Levi, et de toutes les autres voix, les hurlantes et les mourantes, les chuchotantes et les étouffées, les implorantes et les éructantes, les éteintes et les silencieuses. Les à-jamais-douces. Voix d’hommes, de femmes, d’enfants, d’hommes, de femmes, d’enfants, d’hommes, de femmes, d’enfants… Et l’on comprend pourquoi Primo Levi s’est suicidé, n’ayant été écouté, ayant par conséquent été contraint à répéter sans cesse, à ressasser. Cendres est un texte qui se dresse contre le négationnisme, tout aussi monstrueux que l’extermination.
Cendres, « Ce n’est // rien. », des mots qui disent : « Nu et libre, je suis léger et je suis las ». Qui disent : la tâche sisyphienne et déshumanisante d’un homme attelé à la Machine crématoire exterminatrice. Chaque soir, à la fin de sa journée de travail (on ne peut pas, bien sûr, appeler ça untravail, mais… quel mot ? C’est donc celui-là que Didier Bazy emploie : « Ça me change de la routine du travail »), cet homme cramé écrit des bribes de pensées imbibées de Vodka (avec une majuscule, la boisson est reine, maîtresse des nuits comme des jours) sur des petits bouts de papier, des mots talismans qui le protègent contre la peur, mots minuscules avec lesquels il espère secrètement qu’ils pourront combler les fosses communes, boucher les fours de la mort. Espoir fou, enfoui sous l’alcool. Mots qu’il enterre cérémonieusement, et les morts avec : « Chaque enterrement est ma liberté ». Chaque mot, nu et las, pèse, résonne, crie, fait trembler la Machine.
On n’y pense jamais, à ces hommes-là, les membres des Sonderkommandos, qui furent attelés à l’insupportable besogne de cendres, qui furent forcés à jeter dans les fours les corps de leurs frères et sœurs, pères et mères, les corps de leurs enfants, de leur famille humaine assassinée ; forcés à les tuer une deuxième fois. Claude Lanzmann leur a redonné un visage humain dans son film Shoah. Didier Bazy leur a redonné une parole audible dans son livre Cendres.
« Ce n’est // rien. »

Nous fermons les yeux au point final.

Sabine HUYNH

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