[REVUE DE PRESSE] Sabine Huynh lit MacGuffin d’Anne-Sophie Barreau 04/10/2015 – Publié dans : La revue de presse – Mots-clé : , , ,

Merci à Sabine Huynh pour sa chronique de MacGuffin, d’Anne-Sophie Barreau, chronique que vous pouvez lire sur son site ici-même.

MacGuffin, Anne-Sophie Barreau (éditions publie.net, 2014)

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La perte d’un iPhone à San Francisco (qui « ne pouvait être nulle part ailleurs » que là où l’on croyait l’avoir oublié, et pourtant, il n’y était pas) est le « MacGuffin » ou prétexte à un voyage dans le temps à travers les photos que l’appareil a prises et dont la narratrice dit se souvenir. Immersion dans l’album-photos road trip avec Simon, son partenaire, et nous voilà tous à la poursuite d’un Odradek qui fait parler la narratrice peut-être plus qu’elle ne l’aurait voulu.

« Il y avait quelque chose de fascinant à l’observer agrandir les photos, porter une attention toute particulière à son visage comme s’il s’agissait d’y traquer la plus infime imperfection, aller de l’une à l’autre puis revenir en arrière, s’arrêter longuement pour finalement recommencer. Et d’un aéroport à l’autre, de ces lieux où je faisais escale de chaque côté de l’Atlantique, j’aurais rapporté des photos de voyageurs uniquement sous l’angle de l’habit qu’ils portaient ce jour-là. »

L’Odradek oublié par Anne-Sophie Barreau est une créature de la mémoire, qui non seulement possède de la mémoire (en giga octets), mais dont la mémoire pourrait survivre à sa maîtresse (la machine éternelle versus l’être humain mortel) : Kafka l’angoissé lisait par-dessus l’épaule d’Anne-Sophie Barreau alors qu’elle écrivait ce récit. Ce téléphone portable, quelle était son utilité au fond ? Sa présence constante aux côtés de la narratrice, dans sa poche, dans son sac, à portée de main, était-elle justifiée ? Oui si l’on considère qu’il était devenu le second cerveau de la narratrice, sa mémoire chosifiée, en quelque sorte. Le perdre, l’oublier quelque part, c’est aussi perdre la mémoire et les souvenirs qui vont avec, et finalement toute une identité qu’on s’est construite. Cette perte peut également signifier une rupture avec la filiation. La narratrice vient juste de passer le cap des quarante ans. Oubli, ou délaissement ?

« Dans la voiture qui roulait lentement dans la nuit noire en direction de l’Ocean Front Inn, la lumière des phares sur la route légèrement voilée par la brume, je m’étais dit, je l’avais pensé un peu plus tôt déjà dans la journée, qu’en France, j’avais déjà 40 ans. Étions-nous allés une dernière fois sur le balcon en rentrant ? Je ne me le rappelle pas mais c’était inutile. La mer était là tout près, évidente. Toute la nuit, j’avais entendu le mouvement syncopé de la houle. Plusieurs fois aussi, alors que la porte avait bougé sous l’effet du vent, j’avais eu l’impression que quelqu’un se trouvait de l’autre côté. L’inquiétude par moments avait interrompu mon sommeil. »

MacGuffin offre la perte, l’absence, comme pré-texte à un déroulé de probabilités, de scénarios « hautement improbables », d’« hypothèse[s] tirée[s] par les cheveux », de conjectures dans lesquelles se perdre — prétexte à l’écriture et à la fiction « pure » en somme. MacGuffin est un récit apparemment ancré dans le réel qui endosse grâce à ce procédé d’étirement de la réalité quelque chose du récit fantastique, « où le mystérieux le disputait au vertigineux ». Étirement temporel aussi, puisqu’Anne-Sophie Barreau encastre dans le temps parcouru à reculons des histoires fabriquées par une mémoire à la fois défaillante et surproductive. Des histoires qui font référence au paysage audiovisuel américain, pour le plus grand plaisir des lecteurs qui posséderaient des éléments de culture américaine ou auraient déjà vécu aux États-Unis. Des histoires comme des poupées-russes dans lesquelles s’emboîtent des inventaires, des souvenirs (inventés ?) inventoriés. Des histoires comme des diablotins surgissant de la boîte (de l’appareil) de Pandorre. S’intercalent entre les descriptions réalistes et les souvenirs un nombre impressionnant d’hypothèses quant aux personnes rencontrées, ou tout simplement croisées du regard, observées.

« L’histoire de ces albums, c’est aussi le désir de retenir le temps, de le vivre pleinement et de le projeter, lorsque ces voyages dans les villes et sur les routes américaines auront cessé et qu’il suffira alors de regarder une image pour qu’en plus de l’empreinte immédiate laissée par la mémoire, resurgissent des couleurs, des sons, des sensations peut-être oubliés : des séquences filmiques.

Au-delà sans doute, c’est tracer une ligne entre l’enfant qui jamais n’aurait imaginé ce rêve possible et l’adulte émerveillé qui fait provision de souvenirs autant que de preuves. »

Au milieu de cette foison de contes, le personnage de Simon semble agir comme un garde-chiourne : il empêche la crise de nerfs, rappelle à la raison, interrompt les rêveries et les divagations, empêche l’esprit de vagabonder trop loin, endigue le courant des interrogations, reste derrière le volant. Il est le phare qui guide à travers l’épaisseur des mystères dont s’enveloppe la narratrice.

« La vision de l’iPhone abandonné à Lake Sonoma continuait de me hanter. Peut-être allait-il rester sur ce parking des jours, des semaines, des mois entiers qui sait. Exposée au soleil, la couleur bleue de l’étui en cuir commencerait par pâlir, puis quand l’été serait terminé, la pluie viendrait progressivement le piqueter d’humidité. Des feuilles peu à peu sans doute le recouvriraient jusqu’au jour où il se trouverait quelqu’un pour passer par là, quelqu’un qui apercevant un pan seulement de l’étui, ne pouvant savoir ce que celui-ci contenait, mis plutôt sur la piste d’un emballage vide, n’aurait pas la curiosité peut-être d’aller plus loin, mais aussi bien quelqu’un qui intrigué, se pencherait pour étudier l’objet de plus près, le ramasserait, et le soupesant, voyant sa forme, découvrirait étonné ce qu’il contient. Je serais à des milliers de kilomètres, de retour dans un pays où les distances ne se comptaient pas en miles, où la vie sans doute aurait repris son cours habituel loin de ces trois années »

L’idée de MacGuffin ne semblait pas plus compliquée que cela, le procédé utilisé par son auteure non plus, mais le résultat, totalement bluffant, nous rappelle que l’écriture, la fiction, c’est ça : extraire le lecteur des limites de sa conscience, de son expérience, de sa perspective, de son monde, pour le plonger dans une autre dimension, et mine de rien, avec MacGuffin, on assiste à du grand art.

Sabine HUYNH

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