[REVUE DE PRESSE] Ligne. Ligne, rémanence, impasse, de Michèle Dujardin et Sébastien Écorce 22/06/2014 – Publié dans : La revue de presse – Mots-clé : , , , , , , ,

Merci à Isabelle-Pariente-Butterlin. Retrouvez l’article originel ici.

Ligne. Ligne, rémanence, impasse, de Michèle Dujardin et Sébastien Écorce

 

Michèle Dujardin et Sébastien Écorce publient Ligne, ligne, rémanence, impasse chez Publie.net, méditations à deux voix, plus encore, me semble-t-il, qu’un dialogue, méditation à deux voix qui s’entremêlent, se répondent, s’appellent. J’aime les livres désorientants, ceux qu’on ne comprend pas trop vite, ce dont on ne devine pas où ils vont dès la première phrase, ce qui est hélas, si souvent le cas … Ce livre est une très belle exception : on suit ses lignes de déploiement, mais on n’anticipe pas. C’est un livre rare.

Je ne suis pas sûre de l’avoir lu justement. J’y ai aimé des thèmes qui rejoignent, recroisent, retrouvent les questions que je me pose, sur le mouvement, l’écriture qui pour moi, se rejoignent, dans la vie même.

Car ils saisissent la ligne dans le mouvement : « Et dans l’espace maigre, affiner toujours la relation des produits. Saisir de la variable le moment existentiel » [1]. Si, comme le dit Quine, exister c’est être la valeur d’une variable, nous sommes au cœur de toute question possible, d’emblée. Au sens où la vie est une tension [2] des lignes. Et tout le livre est de cette tension des phrases. Car si la vie est mouvement, ce qui en ressort est la ligne, nous comme des lignes d’existence, lignes, certes, mais en mouvement : « Nous voulons en être des opérateurs. Des matrices. Des vecteurs. Des forces de projectivisation » [3]. Toute l’énergie est là, toute entière, dite, contenue, libérée.

La souffrance est alors possible, de ce mouvement arrêté dans le présent qu’elle doit être : « La ligne est brisée dans l’instant présent : non plus ce point qui s’étire, minéral, entre deux infinis » [4]. Et c’est là une métaphore, ou plus exactement encore une formulation de ce qu’est notre difficulté d’être. J’aime cette géométrisation de ce que nous sommes, et de ce que nous vivons qui exprime si bien ce qu’est être, dans le dépouillement de la ligne, et le baroque des formules. « Ligne est expression immédiate de la mobilité de la lumière » [5]. Mais elle rencontre aussi l’obscur en nous : « ce tourment que la parole essentielle, sans autorité entre chien et loup, ne console pas » [6]. L’heure entre chien et loup est bien celle des angoisses, n’est-ce pas ? « Ce trou à craindre que la ligne ne fasse plus corps » [7]. Angoisses, de quoi seul l’élan de vivre nous délivre : « Ligne alors se donne, et se donne, à vol perdu, aux étoiles, renversée » [8].

Même si la métaphore filée est celle de la géométrie et de l’espace, dans une référence première à Poincaré, le texte prend corps dans la chair même que nous sommes, celle, précisément, qui est le point aveugle que, pour ma part, je ne parviens pas à saisir. J’aime, dans les livres, voir faire ce que je ne sais pas faire du tout, j’aime lire ce vers quoi mon écriture ne sait pas se diriger et reconnaître des explorations si étranges : « Ligne est dans l’urgence : un précipité de temps affamé de matière qui enfle dans la substance vivante » [9], à quoi Sébastien Écorce répond : « Il n’existe pas de squelette de la ligne » [10]. Car la ligne, dans leurs deux voix entremêlées, prend corps et « ne se réduit pas à sa seule gestualité » [11].

Si les lignes se brisent, elles sont aussi « art de bifurcation, de déport » [12] et en cela la brisure même permet le mouvement, « Ligne désormais de faille » [13]. Peu importe qu’il s’agisse, je crois, des lignes que nous écrivons, ou de celles que nous suivons dans nos vies, je crois que les auteurs ne tiennent pas comptent de cette distinction, que je crois fausse aussi, simplement parce que les lignes d’écriture font partie de nos vies, du moins est-ce ainsi que je les entends, et que leurs voix résonnent en moi. Il s’agit de « faire un chemin avec la Ligne » [14]. Je reconnais dans ce livre ce que je cherche aussi. On se sent moins seul, quand on lit un livre comme celui-ci.

C’est exactement ce à quoi nous invite ce livre, d’une belle énergie, il nous invite à cheminer avec lui, puis à cheminer dans le monde et dans le langage du même élan, d’un seul et même élan. Car c’est tout un. Ce livre nous réconcilie avec le monde et nous transmet sa dynamique superbe dans les phrases et dans les réponses que les auteurs, d’une voix si différente et si accordée, se font : la ligne « est cette approche à faire varier les horizons d’atteintes » [15]. Il y a sans doute un vertige, et un élan, l’un ne va pas sans l’autre, et cet élan et ce vertige sont ceux du mouvement même de la vie, « Ligne est dépassement du Tombeau » [16], et de l’écriture : « Ligne comme acculée à elle-même, sur un surplomb d’elle-même » [17], à quoi Sébastien Écorce répond : « Ligne d’aller au bout de soi » [18]. Et cela ne peut se faire que dans l’incertitude, admise, reconnue, acceptée comme telle : « Ligne est incertitude du lendemain » [19].

Bien sûr, il y a la rémanence et les impasses, sans quoi cette énergie de la Ligne ne serait pas telle qu’elle est. Mais « Impasse comme : appel d’horizon, que la casse » [20]. Mais nous sommes alors ailleurs : « Juste un lieu — pour soi, se creuser la tête – dire, par exemple, une impasse – tiret – y rester – c’est le lieu » [21]. En cela, il y a plus de silence.

C’est un beau libre, déroutant, plein d’énergie et qui est capable de transmettre cette énergie qu’à lui je reviendrai puiser.

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[1] M.D., p. 7.

[2] S.É., p. 9.

[3] S.É., p. 11.

[4] M.D., p. 15.

[5] M.D., p. 18.

[6] M.D., p. 158-9.

[7] S.É., p. 215

[8] M.D., p. 201.

[9] M.D., p. 44.

[10] S.É., p. 65.

[11] S.É., p. 68-9.

[12] S.É., P. 81

[13] M.D., p. 249.

[14] S.É., p. 116

[15] S.É., p. 137.

[16] S.É., p. 2667.

[17] M.D., p. 144.

[18] S.É., p. 164.

[19] S.É., p. 295.

[20] M.D., p. 348.

[21] M.D., p. 401-2.