[Nouveauté] Une épidémie, de Fabien Clouette 16/09/2013 – Publié dans : Notre actualité – Mots-clé : , , , , , , , , , , , ,

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Vous l’avez peut-être découvert et lu sur le magazine en ligne nerval.fr ici-même. Si ce n’est pas le cas, alors cette parution numérique tombe vraiment à pic car c’est un texte, ou plutôt un voyage, tellement fort qu’il serait dommage de passer à côté : Une épidémie, de Fabien Clouette. Nous voici dans une ville sur la mer [comme le dit François Bon ci-dessous], une citadelle pas vraiment fantôme mais presque, peuplée par les survivants d’une épidémie, au sein desquels vit notre narrateur. Suivons ses pas. Écoutons les paroles qu’il noie dans son silence. Soufflons avec lui sur la poussière qui recouvre désormais les livres de la bibliothèque abandonnée. Errance, mise en quarantaine et solitude, écriture, maladie et amour : les images du présent dévasté et les souvenirs heureux se confondent dans la chaleur, derrière les murs de la citadelle, et se mélangent à la terre aride des quartiers désertés, aux cours intérieures autrefois animées, aux ruelles décorées de mosaïques qui racontent l’histoire de la ville — qui continuera d’écrire l’histoire ? —, aux boutiques désormais fermées, aux sculptures renversées par ce vent qui ne cesse pas. C’est un journal de bord qui ne dit pas son nom, c’est une description onirique d’une guerre entre la nature et l’homme — J’enlève mes vêtements. Nu, à la fenêtre, je contemple le quartier vide. Je me grise en Adam du nouveau siècle, dans une ville où la guerre n’aurait rien détruit de matériel. — c’est un cri d’amour silencieux — Les yeux de R. sont des verres à pied fendus. Cristaux figés entre deux pommettes parfaitement opaques, ils produisent plus de lumière que le soleil de l’après-midi. Mais quand le vin de la mélancolie verse son jus, le verre, sans se briser, laisse échapper des larmes d’or aux reflets rouges, des gouttes salées d’un alcool meurtrier. R. pleure la nuit sur son oreiller, cachant ses sanglots dans les hurlements du vent. — et c’est la mort qui plane dans le ciel, qui se cache dans tous les recoins de la ville, qui assèche tout, jusqu’au soleil même… — L’épidémie n’est pas finie, la citadelle est toujours malade.  — RL

Une langue magnifique, à forte rémanence, d’une violence sans cesse contenue, et qui fait miroiter un réel précis, image archétype d’une ville sur la mer, avec des traversées oniriques. Deux personnages principaux, le narrateur et « R. », mais l’irruption d’un troisième, « le client » par lequel toute notion de réalité basculera. Il y a aussi, dans cette mise en quarantaine suite à épidémie, dont le dispositif rappelle le Aminadab de Blanchot, la découverte d’une bibliothèque et la présence constante de ces vieux livres qui contribuent eux aussi à la mise en abîme. — FB

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Extrait

Voilà cinq semaines que je suis enfermé. La quarantaine généralisée prend fin à midi. J’ai reçu une lettre de R. Les épidémies qui ont touché la ville dernièrement l’ont remplie de terreur. Sa grand-tante est presque morte dans ses bras un matin, avant de ressusciter au souper. Les murs de la citadelle sont glacés, et laissent apparaître des veines rouges de briques lorsque le sable éventé les fouette. Pas un jour de pluie depuis deux ans. Les champs arides qui se tournent, implorants, vers l’océan, ne connaissent pas l’humidité. La mer n’est qu’un bleu inconnu qui chante des complaintes rocailleuses par vagues de six heures, le temps d’une marée. R. est allée se promener sur les falaises de grès le jour où elle m’a envoyé sa lettre. J’espère, maintenant que l’épidémie est terminée, que je pourrai de nouveau la rencontrer sur ces chemins, entre les buissons secs et agités des soirées chaudes d’un été installé sur l’année.

La porte de l’immeuble est ouverte, celle de l’appartement du concierge aussi. Les salles sont vides, sans doute à cause du passage de quelques pillards qui visitaient les villes en même temps que la maladie. Restent quelques photos collées aux murs, avec des taches jaunes dans les coins. Le concierge était un homme silencieux. Il passait son temps à lire, prendre les journaux que le facteur lançait au bas des deux marches de l’entrée du couloir, pour ensuite les distribuer aux locataires. Il ne sortait jamais. On dit que c’est le journal qui l’a contaminé. Les voleurs ont laissé deux rideaux occultants en velours noir, avec de jolies finitions autour des coutures. L’appartement n’était pas spacieux, il sera sans doute occupé par un autre concierge dans quelques années. Je pense que les locataires ne se déplaceront pas en foule pour le visiter, au vu du nombre d’appartements laissés vides par la mort. Je descends les deux marches, les bras recroquevillés sur ma sacoche, le visage baissé et les yeux plissés, dans ce mouvement caractéristique des habitants de la citadelle, pour affronter la première rafale de la journée. Il n’y a que deux quartiers qui sont épargnés par les bourrasques, au nord. Construits il y a sept siècles, les architectes y ont élaboré un système de rues tournantes, de places et d’impasses qui tuent le vent au détour d’un virage. Ils étaient les quartiers les plus prisés avant l’épidémie. Ce sont aussi les rues où la maladie a fauché le plus de vies, le plus rapidement. Enjambements de briques et de pavés, les ruelles de ces quartiers sont décorées de mosaïques et de faïences qui racontent des histoires, indiquent des directions, ou dévoilent simplement des symboles simples, des motifs, ou de jolis dessins. Dans mon quartier comme dans la plupart des quartiers de la ville, les bars, les restaurants, toute l’animation se fait dans des cours intérieures. Là-bas les bars sont en plein air, sur la rue. On circule à vélo entre les tables, on s’assoit pour boire un verre ou discuter sans que le vent hurle tout autour. On appelle les quartiers nord « les quartiers papillon ». Je me demande s’il reste des papillons, encore, qui volent dans la ville.

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