Christine Jeanney | with Wilde 31/01/2013 – Publié dans : Traduire – Mots-clé : , ,

Bientôt disponible sur publie.net, « Portrait de Dorian Gray », d’Oscar Wilde, dans une version inédite en français, édité et traduit par Christine Jeanney, donc dans une véritable démarche d’écrivain. C’est pour nous une parution importante. J’en appelle à nos lecteurs amis et abonnés pour soutenir cette démarche, de curiosité, de création, et qui est un beau défi personnel. Le texte ci après est la postface de cette republication du Dorian Gray. FB

Le site de Christine Jeanney : Tentatives.

traduire

Je ne suis pas traductrice. Je serais incapable de soutenir une conversation animée en anglais (sauf s’il elle s’accompagne de grands gestes démonstratifs et appuyés, si c’est une soirée mime par exemple). Mais me voilà face aux conséquences de mes actes : lorsque l’on passe plusieurs semaines de sa vie à convertir un texte anglais en français, l’air hagard, ou pensif, ou lointain, ou contrarié, entouré de dictionnaires multiples et de différentes versions du même texte sur plusieurs supports (les marques-pages qui glissent ou qui sautillent accentuent fortement la dose de contrariété, comme le crayon qui roule, d’où l’avantage des textes sous format numérique !) et qu’à la toute fin du document, écrit et réécrit, peaufiné, fignolé, on signe du nom et du prénom de quelqu’un d’autre, sans doute que c’est une traduction.

D’ailleurs, au moment d’écrire le nom de cet auteur (et pas n’importe lequel, en plus) c’est le trac. Un trac étrange, comme lorsque l’on raccroche le téléphone et qu’on n’a rien noté, le message est tronqué, le numéro de téléphone à rappeler illisible, ou l’horaire impossible, du style 18 h 76. Le trac d’avoir oublié quelque chose, un dossier, une attestation, un examen (le taux de glycémie ?) et que l’auteur, le vrai, celui des mots anglais en soit fâché, ou contrarié, comme on l’était devant les marques-pages.

censure et versions

J’ai donc traduit le Portrait de Dorian Gray. Avec forcément des partis pris, car rien n’est jamais neutre. D’abord avec le choix d’une version du texte, parmi celles qui existent.

Le Portrait de Dorian Gray en XIII chapitres, publié pour la première fois en 1890 dans le Lippincott’s Monthly Magazine, est extrêmement proche de la version non censurée de ce même roman, rendue accessible chez Harvard University Press en 2012 (The Picture of Dorian Gray, An Annotated, Uncensored Edition).

Les différences sont même si minimes qu’elles peuvent faire sourire.

Par exemple, les censeurs de l’époque ont sans doute jugée scandaleuse/crue/vulgaire/obscène (cochez la case correspondante) la question que Lord Henry posait sans ambages à Dorian : Sybil Vane est-elle votre maîtresse ? Et pourtant, le Dorian en question s’insurgeait et se dressait, rouge de colère : Sybil est sacrée ! criait-il (la morale, somme toute, était sauve). Peu importe, les censeurs censurent le manuscrit original et forcent Lord Henry à demander : Quelles sont vos relations avec Sybil Vane ? Mais (les étourdis) ils oublient de censurer aussi la réplique de Dorian Gray qui répond toujours la même chose et avec la même énergie (Dorian Gray se redressa, les joues rouges et les yeux brûlants. Harry, Sibyl Vane est sacrée !). Et cela donne peut-être un résultat contraire à celui escompté. Par un effet de clair-obscur, sa vive réaction pose une lumière brutale et curieuse sur la question du Lord, et sa réplique paraît beaucoup plus insidieuse, peut-être plus scabreuse qu’elle ne l’était initialement.

Donc (mais c’est juste mon avis, qui n’engage que moi), la version du Lippincott’s Monthly Magazine ne présente que peu de modifications avec le « premier jet » de Wilde, non censuré. La narration est identique, avec son découpage, et très peu de passages diffèrent (parmi ceux-là, une description où des crocus se changent en roses trémières, ce qui n’offre finalement qu’un intérêt purement botanique).

En 1891, Wilde ajoute à son roman, le seul qu’il ait jamais écrit, sept chapitres supplémentaires qui viennent se greffer sur sa trame. Le personnage de Sybil Vane est plus fouillé, on lui découvre un frère affectueux et vengeur, et les soirées mondaines de la haute société londonienne ainsi que leurs participants sont épinglés avec talent. La ville de Londres est plus populeuse, plus présente. Mais (toujours selon moi) il me semble que le squelette du roman est overdressed, et que la silhouette globale y perd de son intensité. Si j’osais une comparaison, je placerais côte à côte un homme de Giacometti et une statue antique. La version première, la courte, est un homme mince, tendu dans un mouvement de plongée intérieure vers une quête essentielle. La version augmentée est musclée et polie, couverte d’un drapé savant et esthétique, très beau à contempler, mais rendant le mouvement interne moins lisible, plus masqué (je préfère Giacometti).

J’ai donc choisi la version « resserrée ».

Quant au texte lui-même, il y a cette impossibilité si bien exprimée par G.-A. Goldschmidt dans À l’Insu de Babel (source Le Flotoir de Florence Trocmé)

« Toute traduction échoue et avoue son échec puisqu’elle se nomme traduction. Elle échoue rien que ne pas être le texte lui-même. C’est quelqu’un d’autre à chaque fois qui nous restitue le texte à traduire […] pendant ce temps-là le texte à traduire reste invariable, toujours pareil, avant et après. C’est cela l’essentiel, le texte demeure en place pendant que les traductions bougent et se succèdent et que les traducteurs s’échinent. »

choix, échec et langues

Je me suis donc échinée avec bonheur (pas avec joie, parce que c’était difficile) à recréer un Portrait de Dorian Gray forcément différent de l’original.

Et pour cause : en anglais, et de manière simple et naturelle, trois adjectifs se posent près d’un nom et l’entourent sans lourdeur. L’abeille est à la fois bourdonnante et duveteuse et brune et rayée sans que ça s’éternise, la phrase est aussi leste qu’un mouvement d’insecte. En français, l’abeille fait une chose à la fois, pas deux. Et si elle en fait trois, elle devient lourde, lourde de « qui », de « dont », de « duquel », de « en » et de « avec », tellement lourde qu’elle en tombe sur le sol, comme un sumo minuscule, sans plus savoir voler.

L’élégance de Wilde lorsqu’il décrit les rideaux d’une chambre ou le jardin fleuri est scintillante, brève, une étincelle. Le français, s’il le suit pas à pas, mot à mot, s’empêtre dans les fleurs, se prend les pieds dans les tapis, devient alambiqué, précieux, bavard ou gourd. C’est le risque.

Et Wilde a le awful facile. Les paroles sont awful, les gens, les choses, les remarques, les gestes, les notions, les idées sont awful (quinze occurrences, ce qui n’est pas beaucoup peut-être, mais il faut ajouter trente-quatre horrible de plus dans Le Portrait et penser que le français n’aime pas les répétitions…).

Alors bien sûr c’est ma version et mon échec. Mais j’ai tenté de faire un travail honnête, ou qui me semblait tel. Par exemple, j’ai essayé de ne pas forcer le trait de l’élégance aristocrate, de ne pas « encourager la pose ». Il m’a semblé que Wilde (et il a souvent été caricaturé dans ce sens) est souvent vu comme le prototype du dandy, élégant au point d’en être ridicule, un être éthéré et fragile qu’une dentelle chiffonnée faisait presque s’évanouir d’horreur (awful !). Il est sans doute responsable en partie de ce préjugé, par ses provocations assumées, son coté sulfureux, ses aphorismes et ses attitudes à contre-courant des normes. Mais, une fois refermé The Picture of Dorian Gray, on peut voir quelque chose de plus profond, un questionnement de l’existence derrière cette vitrine d’homme brillant, futile, scandaleusement impertinent.

En tout cas, en traduisant – pensant – repensant – m’y plongeant, j’ai (je crois) compris certaines des tensions présentes. Je ne prétends aucunement être une connaisseuse de l’œuvre de Wilde, pas du tout. Mais d’avoir passé tant de temps à l’intérieur du roman m’a forcé à en considérer la mécanique peut-être mieux que je ne l’aurais fait à travers une simple lecture.

l’amour, s’il y est

S’il y est, l’amour gravite autour du soleil qu’est Dorian Gray, mais…

Dorian Gray, né et fait pour être adoré, « made to be worshipped » disent clairement et plusieurs fois Basil Hallward et Harry (Lord Henry). Non pas aimé, mais adoré, comme le serait une idole, la statuette d’un dieu antique placée sur un autel, un petit avatar sans pouvoir mais capable de concentrer vers elle les désirs des hommes et leurs demandes. Dorian le dit lui-même (« Je compte moins pour vous que cet Hermès d’ivoire ou que ce Faune d’argent ») dans un accès de lucidité.

Ce n’est pas Dorian que l’on aime réellement, sa personnalité profonde ne compte pas, il n’est qu’une représentation, un concept (« Un nouvel Hédonisme – voilà ce qu’il faut à ce siècle. Vous pourriez en être le symbole vivant. » lui déclare Lord Henry).

Art par sa beauté, hédonisme par son mode de vie, triomphe de sa séduction, recherche d’une supériorité placée au-delà du bien et du mal, plaisir et distraction, Dorien Gray est un emblème (et on n’aime pas un emblème, on l’admire).

Dorian Gray est un creuset parfait, un carrefour, un contenant. Et l’on pourrait penser qu’il veut, tout au long du roman, correspondre à ce symbole que cherchent les hommes à travers lui (lui qui est fait pour être adoré) et que, tiraillé sous la complexité de cette mission, il tourne en girouette vers tous les possibles à la fois.

reflets

La soirée qu’il passe au théâtre, le soir où joue Sybil Vane, ainsi que la nuit et la journée qui suivront, en est l’exemple : Dorian Gray va éprouver durant 24 heures une panoplie d’émotions telle qu’on pense à un éventail totalement déployé, avec (dans un semblant d’ordre chronologique) enthousiasme, amour, admiration, appréhension, trac, stupeur, incompréhension, déception, honte, chagrin, colère, rage, agressivité, mépris, vague à l’âme, étonnement, curiosité, surprise, incrédulité, stupéfaction, horreur, crainte, intérêt, questionnements, remords, anticipations, regrets, soulagement, certitudes, affirmation, tristesse, désespoir, indifférence, rancune, consolation, fatigue, volonté de se divertir, et j’en oublie bien sûr…

C’est que sa qualité d’idole le transforme en vitre, comme celles qui captent les reflets de la ville et de l’agitation du monde. Tout s’y reflète, vivement, fugacement, sans laisser aucune marque durable. Les rides, les cicatrices, coups, bleus et égratignures, les taches et les saletés de la vie s’inscrivent eux sur le Portrait de façon permanente (et jusqu’à la mort).

Dorian Gray lui, avancera dorénavant inchangé physiquement, et recouvert d’une sorte de chape d’indifférence un peu incongrue, dont il s’étonne lui-même, se demandant s’il est vraiment « sans cœur », (« Harry, cria Dorian Gray en allant s’asseoir près de lui, pourquoi est-ce que je ne ressens pas ce drame aussi profondément que je le voudrais ? Je ne suis pas sans cœur pourtant, n’est-ce pas ? ») comme si le jeune homme peu à peu devenait un pantin de bois, trajet inverse d’un Pinocchio. Il se questionne aussi sur sa qualité d’acteur ou de spectateur devant son propre drame, y compris au moment le plus intense, lorsqu’il observe Basil découvrant son Portrait (« Le jeune homme était appuyé contre le manteau de la cheminée et le regardait avec une étrange expression, comme celle visible sur la figure de ceux qui sont absorbés par la pièce pendant que joue un grand artiste »).

Cette indifférence le rend parfois involontairement comique, avec un goût prononcé mais discret pour les données précises, un petit côté comptable. Il connaît Sybil Vane depuis « Environ trois semaines. Pas tant que ça. Deux semaines et deux jours. ». Et il était vraiment bouleversé, il s’en souvient : « Si vous étiez venu hier, à un certain moment – vers cinq heures et demie peut-être, ou six heures moins le quart – vous m’auriez trouvé en larmes. »

Basil lui-même le constate (et ça l’énerve) : « Ne haussez pas les épaules comme ça. Ne soyez pas si indifférent. »

substitution et glissements

Suite au vœu de Dorian Gray, il semble que l’échange avec le portrait se fasse immédiatement. Le jeune homme pur et non souillé pose sa tête dans des coussins et lorsqu’il la relève, tour de magie, foulard que l’on tire sous les yeux ignorants des lecteurs, c’est fait. Mais Dorian Gray l’a sans doute compris inconsciemment et se précipite sur Basil pour le déposséder de son couteau, comme s’il savait quelque chose (« Ne faites pas ça, Basil, non ! cria-t-il. Ce serait un meurtre ! »). La fin de l’histoire montrera qu’il n’a pas tort.

Si ce roman est bien celui d’un tour de passe-passe, la commutation entre Dorian et son image peinte n’en est qu’une partie apparente, la pointe visible de l’iceberg.

Glissement de la notion d’amour à celle de l’adoration aveugle (et stérile). Glissement des émotions en grappe à l’indifférence atone. L’écrit lui-même se substitue à la vie réelle (« Les mots ! Les simples mots ! Comme ils étaient terribles ! Si clairs, et vifs, et cruels ! […] Y avait-il quelque chose de plus réel qu’eux ? ») et le livre que lui prête Lord Henry est puissant, autant qu’une fiole de poison.

Passé et présent aussi s’observent, glissent en plaques mouvantes qui s’interpénètrent l’une l’autre : Dorian manipule bijoux, joyaux anciens ou costumes historiques, en guettant les effets du passé et de l’imaginaire sur son existence présente. Les portraits des ancêtres, eux, ne communiquent pas avec le Portrait (ce qui serait logique, dans une sorte de jeu d’équivalence), mais avec le présent de Dorian (« Est-ce que l’existence du jeune Herbert lui avait légué quelque chose ? Est-ce qu’un germe empoisonné s’était propagé, de corps en corps, jusqu’au sien ? » se demande Dorian face au visage peint de Philip Herbert). Le présent se contente d’être un temps sans fin. Il a beau se remplir de textures, brocarts, soies, pierreries, dans un amoncèlement impressionnant, c’est comme s’il s’évanouissait, sitôt vécu, sitôt oublié. Le présent est une passade. La chronologie rapporté des intérêts que Dorian porte à la religion, aux parfums, aux bijoux, est un paravent dont les pans se déplient peu à peu, sans que rien ne s’ajoute à ce qui précède, Dorian restant toujours aussi vacant, disponible pour accueillir une autre passion, volatile. Le temps glisse.

Vie et mort aussi échangent leurs costumes dès que la « prière » de Dorian s’exauce. C’est une vie muette qui s’active à l’intérieur de la toile – mais avec toutes les caractéristiques de la vie réelle : modifications du corps soumis au temps qui passe, modifications des pensées et des sentiments soumises aux passions et aux expériences, les mêmes que celles dont parle Lord Henry en observateur attentif – pendant que les émotions du jeune homme se fossilisent, perdent leur substance.

Vie et mort de Sybil Vane s’évanouissent, et le tour de passe-passe est exécuté ici avec Lord Henry en prestidigitateur : nous voilà devant une non-mort (ou une non-vie ?) à la suite de son imparable démonstration : « Prenez le deuil d’Ophélie si vous voulez. Recouvrez-vous la tête de cendres parce que Cordélia a été étranglée. Criez contre le ciel, car la fille de Brabantio est morte. Mais ne gaspillez pas vos larmes pour Sybil Vane. C’était elle la moins réelle de toutes. »

ange et démon

Bien et mal se mêlent étrangement, au point d’être de moins en moins reconnaissables. D’ailleurs un flou plane sur ce Mal. Des perversités de Dorian, on ne saura rien, aucun détail précis (sauf qu’elles sont awful, bien sûr). C’est ce qui donne à ses remords la couleur d’une impossible réparation. Il veut être bon, le précise à plusieurs reprises, sans détailler non plus par quelles actions y parvenir. Le meurtre de Basil ne fait pas expressément partie pour lui du domaine du Mal (« une folie de l’instant »). En somme, le Bien semble correspondre à sorte de normalité, au contraire du Mal qui serait soumis à la modification d’un paramètre incontrôlable (« Sans doute une folie meurtrière planait dans l’air. Une étoile rouge était venue frôler la terre, trop près. »)

On pourrait, en voulant caricaturer, placer Basil et Harry chacun sur une épaule de Dorian Gray, comme dans ces dessins animés où un personnage écoute un angelot indiquer la route à suivre pendant qu’un démon lui distille de mauvais conseils. Basil et sa droiture du côté du Bien, et Harry satanique, empoisonnant Dorian par le pouvoir d’un livre et contemplant les dégâts avec le contentement d’un diablotin. Là aussi, il s’opère un glissement léger, rien n’est si simple.

Basil l’ange n’est pas aussi exempt de reproches qu’on pourrait le croire. Il a peint le tableau, porté par cet « amour » hors-la-loi et répréhensible. Il s’en repend, mais quelle idée d’offrir ce Portrait au jeune homme concerné ? Pourquoi ne pas l’avoir caché lui-même dans son atelier sans mentionner son existence ? Prévenu de l’influence fatale qu’aura sur lui le jeune homme dès qu’il le rencontre et au premier regard (ses paroles sont pratiquement prémonitoires), il n’hésite pourtant pas à participer à la mise en place du drame. Il a beau se porter garant du Bien, se dire imperméable à l’influence néfaste de Lord Henry, il ne fuit pas et ne protège pas le jeune Dorian. Et que dire de sa soudaine prise de conscience, lorsqu’il demande à Dorian de lui révéler la vérité ? Elle est uniquement motivée par le qu’en-dira-t-on et la peur du scandale (ce qui prouverait que Lord Henry a raison lorsqu’il déclare que la société civilisée « sent instinctivement que les manières ont plus d’importance que la morale »). Cet ange du Bien connaît d’ailleurs bien mal son catéchisme et doit chercher dans ses souvenirs des prières pour se repentir (« Priez, Dorian, priez, murmura-t-il. Qu’est-ce qu’on nous apprenait déjà, quand nous étions enfants ? »). Le Bien selon Basil n’est pas dénué d’indifférence, lui qui ne s’intéresse qu’à son art et aime s’isoler.

De l’autre côté, le costume rouge, les cornes et la queue fourchue de Harry ne sont pas évidents : il est celui qui transmettra le livre empoisonné, mais c’est, pour lui, comme un passage de témoin, car il a aussi, à seize ans, été confronté à un livre semblable. Sa philosophie de la vie fait de lui un observateur quasi scientifique plus qu’un instigateur du Mal. Il observe Dorian exactement comme un enfant emprisonne un têtard dans un bocal pour surveiller ses transformations. Il n’a aucun désir de lui nuire. Au contraire. « Vous êtes absolument parfait. Espérons que ça ne changera pas. » Pour lui Dorian n’est qu’un phénomène à examiner, divertissant, une boîte à musique qu’il actionne dans la douceur du soir (« Comme c’est joli ce que vous êtes en train de jouer. […] Pourquoi arrêtez-vous de jouer, Dorian ? Retournez au piano et jouez encore le Nocturne. »). Et ses conseils ne sont finalement pas très éloignés de ceux d’un Ronsard, Cueillez dès aujourd’hui les roses de la vie.

Glissement du fantastique vers le métaphysique avec les réflexions de Lord Henry sur la nature humaine. La présence surnaturelle (et silencieuse) du Portrait est un point de départ et pas une fin en soi. C’est la distance avec la vie mise en lumière au centre.

distance

Si la vie réelle nous touche, nous nous abîmons et nous mourrons, comme Sybil (« Au moment où la vraie vie s’est approchée d’elle, elle s’est abîmé, et abîmée encore ; ainsi, elle est partie »). Basil meurt de vouloir apprendre la vérité, la réalité, ce qui se cache sous les apparences, derrière les rumeurs (« Je me demande si je vous connais. Pour le savoir, il faudrait que je voie votre âme »). Et Dorian meurt dès qu’il entre en contact avec la vie réelle contenue dans la toile, même si c’est pour la détruire.

Survivre, c’est s’écarter du réel, le combler de fictions imaginaires ou rapportées. L’art et l’amour sont nécessaires, car ils ne sont que des imitations de la vie. Le reflet des choses est moins violent, moins nocif que leur contact brut, la lumière du soleil nous réchauffe sans nous carboniser (« Les personnes comme vous – les petits rayons de soleil têtus de l’existence – ne commettent pas de crimes, Dorian »). La vie est une défaite (« Ne gaspillez pas l’or de vos jours à écouter des raseurs qui tentent d’améliorer ce qui n’est que défaite sans espoir »).

accumulation

Les pages qui décrivent richesses et joyaux, luxes, parfums, instruments de musiques, vêtements ecclésiastiques n’ont pas été les plus simples à traduire. Et elles m’ont perturbée dans un premier temps, car je n’en comprenais pas vraiment l’intention. Jusqu’à ces lignes : « Quelle vie superbe ça devait être ! Quel faste dans l’apparat et la décoration ! La seule lecture du luxe de ces morts était magnifique. »

Il me semble qu’elles contiennent tout le désenchantement du monde. Oui, nous pouvons amasser des merveilles et des merveilles encore, jusqu’à ce que le coffres de bois précieux débordent, que nos yeux en soient aveuglés, que les coutures des pages du livre craquent sous les descriptions qui s’enchaînent sans qu’on puisse prendre le temps d’une respiration, oui, tout cela est magnifique. Mais tout cela n’est que le « luxe des morts ».

C’est sans doute le glissement le plus fort et le plus discret pourtant. Avec ces quelques mots, Wilde nous fait passer du tout au rien, et en un seul mouvement. C’est le glissement ultime, vers le néant, la condition humaine si petite, fragile et éphémère, attentive aux « instants d’une vie, qui ne dure elle-même qu’un instant ».

et aussi, la fin

Bien sûr, il y aurait beaucoup à dire encore sur ce roman. L’importance accordée aux portes et aux fenêtres par exemple. Celle du secret, verrouillée, que personne ne poussera plus, car il faudra pour entrer dans la pièce passer par le balcon. Et l’homme reconnaissable uniquement à ses bagues. Il a mis tant de temps à les choisir, elles sont maintenant serrées comme des menottes, inamovibles. Et l’image virginale, inchangée, du Portrait retrouvé, privé de vie et à nouveau radieux. La vie abîme.

C’est sans doute la caractéristique d’un grand texte de ne pas donner d’entrée toutes ses clés, et je me sens bien loin d’en avoir fait le tour. L’une d’elles était dans les affaires de madame Leaf dont j’ai apprécié le point de vue : « C’est une bien triste chose […] pour qui que ce soit, de naître à l’étranger. »

Car l’humour d’Oscar Wilde, lorsqu’il s’exerce est une gourmandise. Il admettait d’ailleurs être si friand de bons mots qu’il en faisait parfois au risque de se trouver en désaccord avec lui-même. Qui a dit L’humour est la politesse du désespoir ? C’est Boris Vian me dit maître Google, mais on a souvent prêté cette maxime à (surprise) Oscar Wilde.

Une politesse qu’il conserva jusqu’à la fin, puisqu’il paraît que ses dernières paroles furent, alors qu’il se mourait dans une chambre d’hôtel miteuse, à Paris : « Ou c’est ce papier peint qui disparaît, ou c’est moi. » Le papier est resté, sans doute.

préface

C’est donc ici une version très proche de la version initiale écrite par Oscar Wilde. Et elle a déclenché un scandale tel que l’auteur s’est senti peut-être contraint de se justifier, d’étoffer, d’expliquer, de préciser sa position. Il l’a fait avec toute l’élégance qui le caractérise dans une Préface, ironiquement écrite après le texte. On y retrouve un peu des réflexions de Basil Hallward sur l’Art, de Lord Henry sur la morale, et celles de Wilde, bien sûr, le symbolique, la surface, la critique, la musique et l’inutilité.

C’est pourquoi je voudrais choisir de la placer ci-dessous. Une Préface qui vient clore une Postface, est-ce qu’il aurait trouvé ça « awful » ? J’espère que non.

Christine Jeanney

PREFACE

L’artiste est créateur de belles choses.

Le but de l’art est de se révéler, tout en dissimulant l’artiste.

Le critique est celui qui peut traduire d’une autre manière, ou dans d’autres matières, ce qu’il ressent devant de belles choses.

La plus élevée comme la plus basse des critiques est une forme d’autobiographie.

Ceux qui trouvent de laides significations aux belles choses sont dépravés et dépourvus de charme. C’est une faute.

Ceux qui trouvent de belles significations aux belles choses sont cultivés. Pour eux, il reste de l’espoir.

Les élus sont ceux pour qui les belles choses signifient simplement Beauté. 

Un livre moral ou amoral n’existe pas. Les livres sont bien ou mal écrits. C’est tout.

L’aversion du XIXe siècle pour le Réalisme ressemble à la rage d’un Caliban qui regarde son visage dans la glace.

L’aversion du XIXe siècle pour le Romantisme ressemble à la rage d’un Caliban qui n’arrive pas à voir son visage dans la glace.

La moralité d’un homme peut, en partie, donner matière à un artiste, mais la moralité de l’art consiste à utiliser parfaitement un instrument imparfait. 

Aucun artiste ne désire prouver quoi que ce soit.

Même les choses vraies peuvent être prouvées. 

Aucun artiste n’a de penchants éthiques. Le penchant éthique, chez un artiste, est un impardonnable maniérisme. 

Un artiste n’est jamais malsain. L’artiste peut tout exprimer.

Pensée et langage sont, pour les artistes, les instruments d’un art 

Vice et vertu sont, pour les artistes, les matériaux d’un art.

Du point de vue de la forme, le type d’art exemplaire entre tous est celui du musicien. Du point de vue des émotions, c’est celui de l’acteur.

Tout art est à la fois surface et symbole.

Ceux qui vont sous la surface le font à leurs risques et périls.

Ceux qui lisent le symbole le font aussi à leurs risques et périls.

C’est le spectateur, et non la vie, que l’art reflète vraiment.

La diversité des avis devant une œuvre d’art montre qu’elle est neuve, complexe, vitale.

Quand les critiques sont en désaccord, l’artiste est en accord avec lui-même.

On peut pardonner l’homme qui fait quelque chose d’utile, tant qu’il ne l’admire pas. La seule excuse valable de celui qui fait quelque chose d’inutile est qu’on puisse l’admirer intensément.

Tout art est complètement inutile.

 Oscar Wilde.