« Avec Nos guerres indiennes, je voulais laisser la parole à celles et ceux qui n’arrivent plus à suivre la cadence. » 12/06/2015 – Publié dans : Le grand entretien – Mots-clé : , ,

BENOIT JEANTET SERA EN LECTURE-DÉDICACE CE 18 JUIN À LA LIBRAIRIE CHARYBDE, PARIS, À PARTIR DE 19H30. EN SAVOIR PLUS.

Benoit Jeantet, qui êtes-vous?

Je suis, comme pas mal de monde, il me semble, une armée mexicaine à moi tout seul. Un condensé de paradoxes. Un de ces fils naturels de la mélancolie. C’est un mot et un concept un peu fourre-tout, je sais bien, la mélancolie. Je sais-je sais. Bon, il s’agit en fait d’un mal un peu anglais venu frapper à l’improviste, un soir de novembre, à la porte d’un adolescent qui avait deux grands rêves dans sa vie : être un rugbyman amateur qui saurait voir les derniers espaces libres, et puis travailler pour le cinéma, parce que vous savez, le rugby et le cinéma sont les deux dernières grandes utopies collectives à tenir encore la route. Des utopies à la Gaudi. Oui, je suis un condensé de tout ça et puis de tout un tas de bonheurs miniatures, aussi, et bien sûr, d’un sacré paquet de désirs inaboutis et c’est sans doute pour cela que l’ensemble tient toujours en l’air. Je me souviens aussi, je suis sur l’âge, il m’arrive désormais de me retourner un peu plus fréquemment sur ma vie, oui donc je me souviens que l’année de mes seize ans, je m’avançais vers le monde en souriant et mon sourire, alors, c’était comme une pincée de gourmandise. J’avoue que les choses ont pas mal évolué depuis. Depuis j’ai, par exemple, perdu une ou deux dents à la sauvette. Je crois d’ailleurs qu’elles sont tombées toutes seules, mais oui, ces dents. De guerre lasse, on pourrait dire. Depuis, je souris donc beaucoup moins de peur que le destin se fige. Voilà.

Parlez-nous de votre travail. Quel est le thème de Nos guerres indiennes?

Le thème essentiel de Nos guerres indiennes, c’est la solitude. Les espaces quelconques de la solitude. Ce lieu, souvent invivable, où l’anxiété, nos derniers rêves et les espoirs de courte haleine cohabitent du mieux qu’ils peuvent.

Pour être franc, j’avais au départ l’idée d’un récit plus classique, assez réactionnaire même dans sa forme (les récits et les romans classiques m’impressionnent, vraiment) et puis, très vite, j’ai réalisé à quel point ça ne pouvait pas convenir. Il y avait plusieurs personnages, comme il y en a toujours, et ça faisait un effet de foule qui, par la farce des choses, ne rendait pas bien compte de ce que c’est : être seul. Seul face au monde bien plus que seul face à soi-même. Il y a d’ailleurs bien trop de personnes à l’intérieur de nous-mêmes. Bref. C’est une autre question, ça.

Le livre se présente donc sous la forme éclatée d’un puzzle. C’est d’ailleurs un livre qui ne forme pas un tout. Une suite chaotique de souvenirs-poussières rebattus, soulevés ça et là par les vents de la mémoire. La mémoire ou plutôt le regard perdu de la mémoire. Des personnages de départ, ne reste plus que des fantômes, des contours flous d’hommes et de femmes assez neutres. Dès qu’ils se souviennent des choses, que ce soit en bien ou en mal ou les deux à la fois, commence alors une lutte incessante entre le monde et leur anxiété. Anxiété face à l’âge, face au fait de vieillir dans les provinces reculées du souvenir. Anxiété face à ce besoin d’utiliser le souci comme dernier rempart contre les autres et leur foutue mobilité de chaque instant. C’est la grande affaire de l’époque, ça, je pense. Une époque vendue corps et âme à la vitesse.

Avec Nos guerres indiennes, je voulais peut-être laisser la parole à celles et ceux qui n’arrivent plus à suivre la cadence.

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Instinctivement, une phrase plus qu’une autre qui résumerait à elle seule cet ouvrage. Laquelle, et pourquoi?

« Si des blancs immenses s’immiscent peu à peu dans le récit. »

Faire remonter à la surface toutes ces nappes du passé, tous ces blancs, voilà ce qui m’a guidé pour ce livre. Saisir le moment où les personnages retournent à leur solitude, ça, vraiment, c’est ce qui m’intéresse. Parce qu’on peut supposer qu’ils ont fait les malins, une dernière fois, avant. Avant de rentrer dans le rang. De s’enfoncer en eux-mêmes. Là où, c’est vrai, parfois le peuple manque. Là où en dernier recours, viennent se nicher, faute d’un abri autrement plus désirable, toutes nos forces mortes.

Si ce livre devait être une mélodie/musique, quelle serait-elle?

Du folk anglais. Ou alors une élégie. Oui, quelque chose de suffisamment élégiaque et qui saurait illustrer, par la bande, les temps morts de la banalité quotidienne. Le vide. Surtout pas une chanson naturaliste. Des groupes comme REM, Mercuri Rev, House of love, plus près de nous, Beach House ou Midlake savent faire ça, aussi, notez, en biaisant comme il faut sans pour autant jouer les Dickens d’importation pour Honky tonk de pacotille. Mais ça pourrait être aussi bien un titre de Randy Newman. Un air ultra mélancolique d’Alexandre Desplats. Un chant de travail avec, pour toile de fond, le deuil et la fatigue derrière les villes.

Qu’aimeriez-vous partager en priorité avec vos lecteurs?

L’amour d’une poignée de lentilles qu’on laisserait compoter à feux doux dans un peu d’huile d’olive, celui des films de Renoir où dans « ce monde terrible chacun a ses raisons, celui, enfin, du rugby toulousain des années 90, parce que, voilà c’est foutu, je radote.

Bah, plus sérieusement, pour ce livre-là, des regards saisis à la volée, des séquences sans lien entre elles, comme dans ce cinéma-liberté, vous savez. Ce cinéma de la rencontre : des yeux — des mots — des morceaux d’espace et toutes les histoires qui se tissent à partir de là. Deleuze a beaucoup et si « bien » écrit sur le sujet.

Ici, il s’agirait, presque à chaque fois, d’entrouvrir une porte, d’entrebâiller délicatement une fenêtre pour voir ce qui se passe — se trame juste derrière. On s’attarderait quelques minutes avant de rebrousser chemin, comme ça, à reculons tout doucement, sans déranger les choses, en laissant les situations vivre leur vie, mourir de leur belle mort.

L’extrait commenté.

« À mi-parcours il arrive que certains hommes soient déçus par leur vie. Et soudain s’aperçoivent que vie et destin, si tant est que ça existe le destin, que la vie soit vraiment la vie, que tout ça a eu vite fait de défiler sous leur nez impassible et voilà. Pensent ou plutôt estiment que c’est trop tard. Pour changer le cours des choses. Que c’est trop tard pour tout. Quand même, l’envie de se ressaisir de temps à autre revient. Ce désir de tout reprendre en main, vous savez. Alors ils cherchent. Ce qui chez eux a pu clocher. Faire que. Ils cherchent. Et aussi. Et surtout. Comment faire en sorte que le vent se gonfle à nouveau d’espoir. Sinon d’invectives. Au moins ça. À force ça leur fait beaucoup d’interrogations. Le genre de questions qui finit toujours par vous assommer de regrets. Parfois, à mi-parcours, il arrive que la vie fasse mal. Surtout quand si peu de ça et trop de ci, à la fin ça fait masse. Alors leur regard oublie de se porter là où il faudrait. Pourtant la campagne est encore verte après la douche des dernières pluies. Pourtant certaines femmes sentent encore les vendanges. Certains hommes semblent las de toujours livrer bataille pour des riens… »

Alors, voilà, il s’agit d’un court chapitre construit en un seul plan — une seule réplique. D’un tout petit morceau d’espace où l’on sent monter assez vite une impuissance dès qu’on se met à regarder sa vie laquelle n’est bientôt plus perçue que comme une somme de temps faibles qui prolifèrent un peu partout.  On a cru qu’en opérant un retour sur le passé, on retrouverait instantanément une bonne odeur d’âge d’or et que la nostalgie, ce décorateur de studio hollywoodien, par la seule grâce d’un éclairage de rêve suffirait à faire le reste. Oui mais voilà, il arrive que l’existence se résume à des espaces vidés de leurs personnages. Que les rêves soient définitivement passés hors champ. Que l’aigreur soit vraiment humaine rien qu’humaine. Le réel c’est quand ça cogne. Le destin n’existe que lorsqu’on vient buter contre. La vie, désormais, oui, ça fait mal.

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