[REVUE DE PRESSE] Cendres de Didier Bazy par Matthieu Gosztola 18/04/2019 – Publié dans : La revue de presse – Mots-clé : , ,

Merci à Matthieu Gosztola pour cette chronique que vous pouvez retrouver sur sitaudis.fr !

Bachelard a rêvé le feu, dans La Psychanalyse du feu (notamment) : « Le feu est pour l’homme qui le contemple un exemple de prompt devenir et un exemple de devenir circonstancié. Moins monotone et moins abstrait que l’eau qui coule, plus prompt même à croître et à changer que l’oiseau au nid surveillé chaque jour dans le buisson, le feu suggère le désir de changer, de brusquer le temps, de porter toute la vie à son terme, à son au-delà. Alors la rêverie est vraiment prenante et dramatique ; elle amplifie le destin humain ; elle relie le petit au grand, le foyer au volcan, la vie d’une bûche et la vie d’un monde. L’être fasciné entend l’appel du bûcher. Pour lui, la destruction est plus qu’un changement, c’est un renouvellement. »

Lorsqu’on a lu Cendres, qui fait remonter à la conscience un vers de Miklós Radnóti, poète hongrois mort d’une balle dans la nuque (« La mort, de notre attente, est la rose vermeille »), on comprend combien Bachelard, écrivant cela, a pu se tenir éloigné de l’Histoire, de son vacarme, de son immensité sans beauté, de ses ignominies, de son innommable par quoi elle a marqué, pour toujours, les consciences. Il s’appelait Hans le Hongrois. / Gentil Hans. Il aurait donné sa vie pour moi. // Quand j’ai poussé son corps dans le four, je l’ai trahi car je n’ai pas pleuré. // Ce matin-là, j’ai descendu trois litres de Vodka. J’avais envie de vomir mais c’est interdit de vomir. Tu vomis et tu prends une balle dans la nuque. // Un collègue de travail a vomi sa Vodka. Un garde l’a surpris. Le garde observait. Il a crié des sons incompréhensibles. Il a sorti son revolver. La balle s’est logée dans la nuque du collègue. // Il n’a rien vu. // Il est tombé. // Le garde a pointé son arme vers moi. Il a joué du poignet. J’ai compris. J’ai soulevé le corps chaud de mon collègue de travail. Je l’ai hissé sur le wagonnet. J’ai poussé. Je l’ai poussé vers le chaud. « Là, tu seras mieux, bien au chaud, pour toujours. Tu n’auras plus froid. » // Je n’ai jamais su son nom. // Pas même son numéro.

Lorsqu’on a lu Cendres, on comprend qu’il n’est plus possible de rêver le feu, puisqu’ont existé les camps d’extermination. Lorsqu’on a lu Cendres, on ne peut que regarder un feu, et laisser notre rêve à la porte (on le retrouvera au moment où sera repris, pour capturer un horizon, le lasso des routes, des chemins). On ne peut, regardant un feu, que se souvenir (cette part de l’histoire est part de notre chair, quelle que soit la génération à laquelle nous appartenons, ou à laquelle nous échouons à appartenir). Laisser la grande confrérie des morts nous peupler. Et nous faire avancer, éthiquement, consciencieusement, mètre après mètre, acte après acte, jour après jour. Nuit après nuit.

L’avenir est au présent. / La mort est notre vie. À la suite de Zbigniew Herbert*, Didier Bazy avance, en poème (et la lecture de Jean-Claude Mathon nous le fait idéalement sentir), que « les vivants et les morts coexistent, sinon la culture n’existerait pas. » Oui, il fallait un poème pour accueillir les morts. Pour nous accueillir nous, avec eux (jamais sans). Comme l’a théorisé Blanchot dans L’Espace littéraire, « [l]’espace où tout retourne à l’être profond, […] où tout meurt, mais où la mort est la compagne savante de la vie, où l’effroi est ravissement, où la célébration se lamente et la lamentation glorifie, l’espace même vers quoi "se précipitent tous les mondes comme vers leur réalité la plus proche et la plus vraie", celui du plus grand cercle et de l’incessante métamorphose, est l’espace du poème ».

* Entretien avec Renata Gorczynska, 1986, traduction de Brigitte Gautier, éditions Le bruit du temps, 2012.