[NOUVEAUTÉ] Légendes, de Daniel Bourrion 12/12/2018 – Publié dans : Notre actualité – Mots-clés : ,

Daniel Bourrion poursuit son travail d'écriture au quotidien sur son site Face écran (notamment sa "sorte de journal", micro journal de longue haleine) et c'est quelqu'un qui compte dans notre galaxie d'inventeurs littéraires issus du web. Mais d'autres textes nous accompagnent, voire nous interrogent, depuis plusieurs années. Nous y revenons souvent et nous avons le plaisir de nous dire que nous les avons publiés. C'est le cas de Légendes, initialement paru en 2012 et que nous rééditons aujourd'hui dans le même format que Lieux paru en mars.

Dans ce recueil de courts récits qui s'articulent autour de la notion de langue (voir extrait) et de mémoire, Daniel Bourrion se fait enquêteur de sa propre matière : matière littéraire, avant tout (d'où vient ma voix et d'ailleurs est-elle mienne ? mais aussi d'où vient-elle, quel texte important a contribué peut-être à la façonner et quel rapport développe-t-on avec lui ? on vous laisse découvrir lequel). Matière familiale, également (Lieux est proche), litanique presque. De quoi dresser un rapport unique à la mémoire et au temps, des thématiques qui se diffusent dans beaucoup de ses textes et expérimentations. En cela, Légendes est une excellente porte d'entrée dans son atelier.

 

Dans ce décor je ne parle pas, je n’écris pas, je reste là à me garder de moi glissant de toute ma prudence dans l’aine blanche du silence en l’espoir vain que tous m’oublient, ma langue de guingois, et puis ma terre, et puis mes morts.

La mémoire : une collection d’éclats de verre, de bris épars composés de moments, de tons, de timbres. Et l’écriture comme texture pour les lier entre eux. Dans ces récits brefs rassemblés au sein de ce recueil, il est question de remonter à l’origine des choses. De la langue qui est (ou n’est pas tout à fait) la nôtre. De ces parenthèses dans le présent où le passé prend appui pour nous saisir. Des instantanés de nos vies ou de celles qui nous ont précédés, veillant sur nous (ou le contraire). D’un livre qui fut pour nous peut-être l’étincelle menant vers tous les autres. Des scrupules qu’on peut avoir à vouloir renouer avec le passé. Auteur d’une œuvre sensible en tumulte constant, Daniel Bourrion s’écrit et s’inscrit dans le temps. Ces éclats de verre sont ses constellations.

Ce recueil contient les textes :

Langue, Litanie, La petite fille à la robe claire, 19 francs, Trois quatre-vingts.

Légendes et Lieux

Extrait

Cette langue n’est pas ma langue. Cette langue que je parle là n’est pas ma langue. Cette langue que je parle là m’a été toute apprise sur les bancs d’une école comme j’avais trois ans par deux bonnes sœurs à cornette noire et dont j’ai souvenir des noms, des visages, des sourires. Cette langue n’est pas ma langue et depuis là j’ai avalé ma langue première, cette langue qui n’existe pas, est langue entre deux langues, est langue presque inventée mais par personne vraiment, par des peuples bousculés, des gens de peu, des gens de glaise.

Cette langue n’est pas ma langue et j’ai perdu ma langue première comme un enfant perd un jouet un beau matin sans s’en apercevoir – il s’amuse seul, ne prend pas garde, ne pense même pas à mal, pourquoi le ferait-il aussi, on ne perd pas les choses d’importance, elles ne disparaissent pas, on croit qu’elles demeureront toujours présentes et puis l’on se retourne d’un côté et de l’autre et il manque quelque chose, quelque chose qui était la langue, le tout premier outil pour dire le monde, en comprendre les bords, en saisir les mains.

Cette langue que je parle là n’est pas ma langue même si je suis dedans maintenant par la force des choses puisque avec tous les autres j’étais obéissant et que j’ai donc appris ma langue de maintenant comme une langue étrangère aidé en cela par le sacré qu’était l’école, par le sacré qu’étaient les sœurs, et parce que là où je changeais de langue presque comme de chemise, on ne plaisantait encore ni avec l’une, ni même avec l’autre.

Cette langue perdue est mon passé, ma part première presque oubliée et c’est cela qui se passe depuis, écrire dans une langue tout autre le souvenir d’une langue perdue, de moi aussi perdu qui tente d’écrire sans trouver terme ce qu’on ne saurait dire qu’avec des mots d’oubli.

 

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120 pages
ISBN papier 978-2-37177-535-0
ISBN numérique 978-2-81450-650-3
13€ / 4,99€

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