[REVUE DE PRESSE] sur RUE89 > Les Classiques connectés : capter les enjeux du Web en chantant 29/09/2016 – Publié dans : La revue de presse – Mots-clé : , , ,

Retrouvez cette critique de Nicolas Falempin sur RUE89. Merci à lui !

Lire « Les Classiques connectés » d’Olivier Ertzscheid (éditions Publie.net) est une expérience particulière. Lecteur fidèle de son blog Affordance, j’y retrouve son propos habituel, transfiguré par l’habit fictionnel dont il l’a revêtu.

L’essentiel du propos consiste en un pastiche de célèbres chansons et poèmes, issus des plus prestigieux de nos poètes, auteurs et chansonniers  : Prévert, Baudelaire, Piaf, Ferrat, Saint-Exupéry, Kipling, Souchon, La Fontaine, Rostand, Aragon, Trenet ou encore Gautier. Et on se régale.

1. De l’art difficile de la parodie technocentrée

Dans ces mashups, Olivier Ertzscheid donne un sens nouveau aux textes originels sans en changer fondamentalement la trame. La nostalgie pour la montagne chez Ferrat prend une nouvelle cible, tandis que les petits bobos d’Alain Souchon trouvent une origine très technique.

Cet exercice est des plus difficiles, d’autant qu’une fois un mot du Web substitué à l’original, il faut pouvoir le replacer dans la suite du texte quand il est censé revenir.

« Les Classiques connectés » - Olivier Ertzscheid/Publie.net

Superposer l’écoute d’une chanson bien connue et la lecture de ces « Classiques connectés » est des plus exaltant. Olivier Ertzscheid leur donne un nouveau sens, un nouveau rythme ; c’est à se demander pourquoi il n’existe pas de version audio.

Toutes ces démonstrations critiques ne sont pas égales dans leur brio. Mais elles contiennent un motif récurrent, qui progresse de textes en textes, s’éclairant de sens nouveaux à mesure que l’auteur progresse dans son archéologie du Web jusqu’aux usages les plus actuels  : les jardins fermés.

2. Promenons-nous dans les jardins fermés

Ce concept a été développé par Tim Berners Lee – que je ne vous ferai pas l’injure de vous présenter – à propos de ces plateformes qui, en enfermant l’internaute dans leur écosystème, risquent de fragmenter le Web libre et ouvert tel qu’il l’a conçu en plusieurs morceaux bien distincts et non-interopérables.

L’exemple typique de ces jardins fermés pourrait être Apple, qui a passé ces quinze dernières années à proposer une gamme de gadgets électroniques intriqués les uns dans les autres. Vous passez indifféremment de l’iPhone à l’iPad, en passant par l’Apple Watch et le Mac, ou encore l’iPod, grâce aux applications communes comme iTunes ou iCloud, voire Safari.

Nul besoin de sortir du matériel et des logiciels fournis par Apple, ils sont censés prévenir tous les besoins des utilisateurs. En fait, ils sont surtout là pour les empêcher de sortir de cet écosystème, tant il peut être difficile par exemple de posséder des œuvres non libres de droit qui n’ont pas été achetées via Apple, ou de les sortir vers un autre écosystème.

En ramenant tout à eux, en faisant de leur existence la condition sine qua non de l’accès au Web, ils en conditionnent l’usage et le détournent pour leurs desseins propres, s’accaparant un bien commun.

Se laisser balader dans les jardins fermés de Facebook, Amazon ou Apple n’est pas très différent de se laisser embrigader par le marketing publicitaire ou les discours politiques populistes, ce n’est à chaque fois qu’un abandon de la liberté pour le confort de la facilité.

3. L’archéologie du Web

Mais là où Olivier Ertzscheid fait fort, c’est quand il transforme ce qui pourrait n’être qu’un simple recueil parodique en un récit digne d’un roman de science-fiction. S’inscrivant dans la longue tradition des récits découverts par accident situés dans un avenir lointain.

Un futur où l’humanité vit plongée en permanence dans Networld, une version incroyablement plus immersive du Web que celle à laquelle nous sommes habitués.

De fait, c’est avec curiosité que nos descendants essaient de reconstituer les débuts du Web, les événements qui ont mené à ce qu’ils appellent les guerres déconnexionnistes et à l’affrontement entre la fraction idoine et les commuxionistes.

Une prospective cyberpunk qui fait un peu froid dans le dos, surtout quand les concepts qu’Olivier Ertzscheid analyse sur son blog sont mis en avant comme des causes de ces guerres.

Addiction au numérique, dépendance aux plateformes, Gafam, logiciels libres, fragmentation du Web, exploitation des données privées, diminution de la vie privée et surveillance généralisée, économie de l’attention, réseaux sociaux, égocentrisme, mégadonnées, algorithmes, copywrong, accaparement du domaine public, piratage, etc.

La liste n’est pas et ne peut réellement être exhaustive, ce classique connecté ayant vocation, de par sa nature, à s’étendre au gré de l’actualité, ou plutôt d’une nouvelle découverte archéologique…

Et pour mieux enrober tout cela dans son texte, il va jusqu’à réinventer la vie de leurs auteurs, à leur créer un rôle dans la succession des drames et des innovations aboutissant au conflit mondial tant redouté, se transformant alors en spécialiste du futur d’une littérature enfouie dans les tréfonds d’un Web dont nul ne se souvient vraiment des espoirs qu’il a pu porter, mais sait très bien les horreurs qu’il a provoquées.