[RESSOURCES] Naz, de Ricardo Montserrat 21/04/2016 – Publié dans : Un texte/Une voix – Mots-clé : , ,

Pour accompagner la mise à jour du texte de Ricardo Montserrat, En E Enkou, nous vous invitons à découvrir le texte de sa pièce qui rencontre actuellement un grand succès, NAZ, et qui est également jouée cet été à Avignon. Merci à Ricardo Montserrat d’en permettre la lecture en accès libre.

Représentation de NAZ | © Jérémie Bernaert / Ricardo Montserrat

Représentation de NAZ | © Jérémie Bernaert / Ricardo Montserrat

 

Ricardo Montserrat

NAZ

Premier volet du tryptique

WHITE POWER

Mise en scène Christophe Moyer

- Un projet Culture Commune - Colères du Présent - ACSÉ

2009

I

PREMIÈRE MI-TEMPS

Un écran (de télé-dvd), avec liaison wifi avec internet (clé Everywhere ou Wifi) – sinon les surfs sur internet seront pré-enregistrés…

Il est gentil.

Et ça se voit. Impeccablement habillé nazi (polo Fred Perry et Ben Sherman, pulls Lonsdale, baskets Nike TN, musclé, une envie de faire plaisir, d’être aimé. Il pose pour la photo, il pose tout le temps pour la photo, d’ailleurs, vive le progrès, il a photographie tout ce qu’il peut avec son Ericsson au bout de la main, je crois que la nuit, il se branle d’une main et se photographie de l’autre. Mais il ne parle jamais de sexualité.

Nous sommes chez lui. Sur un portant métallique deux des ses tenues, celles du gabber et celle du supporter de foot  pendent comme des silhouettes. Sur l’un des côtés du portant est fixé un sac de frappe. Il y a aussi deux petites tables, un miroir, des vidéos, livres, dvd, le manuel Phenix…Le public rentre alors que la musique est à fond et que lui est assis de dos dans un fauteuil, seule sa tête dépasse. Il est en train de se repasser des images et vidéos (foots, soirées, bastons…) qui continueront à passer pendant le début du texte . Une fois le public installé, il se lève, il est torse nu et commence une série d’exercice physique montrant sa force, sa belle musculature et sa dextérité… Pendant cette série il commence le texte.

PROLOGUE pour l’écran devant lequel LUI est assis.

Il visionne « ses exploits » tournés au téléphone mobile par son frangin et lui et quand il en a marre et un pot-pourri d’images de hooligans.

EXTÉRIEUR NUIT

Filmé au mobile par son propre frangin, qu’on ne verra pas, LUI pénètre dans un cimetière de nuit.
Il est équipé façon chasseur-para-ninja, ganté, cagoulé, s’arrête devant une tombe toute neuve.
Elle est couverte d’hommages à un jeune homme, dont on voit la photo niaise, venant du club de foot, de l’association de boxe ou de karaté, du club de supporters, du LEP, mais aussi des Amitiés Européennes, ainsi que  petits mots, dessins et petits objets ridicules de filles et de garçons, peluches, jouets, un ballon de foot, une haltère, mais aussi une batte de baseball, collée à la tombe, une paire de grolles tout aussi collées et un casque de moto noir avec une inscription gothique.
Certains petits mots sont innocents et émouvants, d’autres plus menaçants, ou ambigus.
LUI a un MP3 et les écouteurs dans les oreilles.
Il allume une torche résineuse, une vraie, qu’il plante dans un pot de fleurs.
Il retire ses écouteurs de ses oreilles et sort de sa poche de petits haut-parleurs.
Il y connecte son MP3 et on entend une chanson barbare.
Puis il fait le salut nazi après avoir recouvert la tombe d’un drapeau à svastika qu’il déplie soigneusement.
Il reste une bonne minute là, bras tendu, à se recueillir, le visage fermé.
Puis il s’en va, tranquillement, laissant la torche et le drapeau.
Il s’arrête devant des tombes, Polonais, Italiens… puis un monument aux Morts, fusillés par les Allemands, déportés.
Il lit les noms, les mots, salue chaque nom à chaque fois d’un salut nazi, accompagné d’un Sieg Heil.
Il sort du cimetière, prend une bombe dans son sac et taggue un grand NAZ sur un mur. Il va pour rajouter une lettre, il entend une voiture et se dépêche de partir.

 

EXTÉRIEUR NUIT

Travelling sur les rues d’un bled semirural, friches, villas et ancien coron, des jeunes qui se font chier, musique à fond la caisse, doigts d’honneur, dérapages
Musique à plein tubes.
Des tags sur les murs.

 

INTÉRIEUR NUIT

Toujours filmé par le frangin, et ça l’agace, mais le frangin continue, ils entrent dans une des petites maisons décrites ci-dessus.
Il n’est pas loin de quatre heures du matin, il y a de la lumière
Le père est endormi devant la télé allumée, des bouteilles, du désordre partout.
Sur la table, des factures (entre autre pour une tenue complète de jeune ultra supporter, des comptes gribouillés à la main, des convocations aux Assedic, à l’ANPE, commandements
Il se fait du café. Prend avec des petites pilules, en tend à son frangin.
La mère descend, le visage marqué par la fatigue. Elle est déjà habillée en femme de ménage.
Elle embrasse ses garçons. SANS UN MOT
Elle a un regard méprisant pour son homme.
Elle s’assoit à table, se sert un café.
Elle prend le dossier des factures et des comptes bancaires un crayon, elle refait des comptes, boit un deuxième café, allume une cigarette.
Se lève, met son manteau, prend un attirail, chiffons… seau.

LUI
Je te conduis ?
Elle hoche la tête.

ELLE
Vous n’allez pas dormir un peu ?

LUI hausse les épaules
Je révise pour l’exam’

(FRANGIN : pareil. J’ai un contrôle de math)

ELLE
Vous travaillez trop !

LUI
On ne veut pas finir comme lui.

ELLE
C’est sa faute à ton père si sa boîte a fermé ?

LUI
La faute à qui alors ?

LUI S’énerve et passe à d’autres images de foot.

LUI
Qu’est-ce t’insinues ? C’est pas parce qu’on est beau mec qu’on est…
J’ai une copine ! Et même…
Non… (Il coupe la musique)
La vie, c’est mieux en photo.
Une baston, c’est de l’adrénaline, mais ça va si vite que tu n’as pas le temps de prendre du plaisir. Tu la filmes et ensuite…
Le football, repasses les images, il n’y en a jamais de l’après-match… En Italie, si… En Italie, tu NOUS vois chanter l’hymne, lever le bras !
Comme ça ! Il fait le salut nazi.
Tu nous vois courir après les…
En France, on ne montre que les joueurs.
Mais le jeu, c’est… nous. Le peuple, c’est nous. Tous ces gens ensemble, ces cris ensemble, ces chants, ce souffle. C’est la guerre. C’est toujours la guerre.
Nous et eux.
Eux sans nous, ils ne sont rien.
Sans nous, il n’y a pas de jeu.
On se marre pendant, on se marre après.
Ceux qui cognent et ceux qui se font cogner. La guerre ne s’arrête pas au coup de sifflet de l’arbître. L’arbitre siffle pour les moutons. Allons, rentrez sagement à la maison avant que ça se gâte. Des fois, on leur offre l’apéro avant la fin du match.
Une bonne baston quand l’équipe ne gagne pas.
Un essai pour voir comment ça prend.
Un essai “antiraciste”.
Oui, antiraciste.
Tu te crois où ?
Dans le 9-3 ?
Non, ici, on a rien contre les bronzés.
On cogne sur ceux d’en face, blancs et bronzés. On fait gaffe à pas taper sur les nôtres.
On se prépare.
Pour la finale.
La bataille finale.
Le Nord, c’est Stalingrad.
Nous jouons dans un champ de ruines.
Nous sommes des loups. Nous regardons les chiens se battre sur le terrain. Mais le bon match, c’est plus tard dans la nuit. L’Aïd des moutons noirs.
Il éteint la télé, prend son téléphone portable et se photographie avec une personne du public en prenant soin de mettre en avant ses muscles).
Quand c’est fini, on met son bras autour des épaules de ses voisins, c’est la photo de famille, les bras musclés, le sourire partagé, on est bien ensemble, le temps de la photo, on fait éternellement partie de la même équipe.
(Il continue de se prendre en photo)
Les amis de la Svastika ! Svastika Club !
On attend le coup de sifflet, on attend le penalty, la faute qui mettra le feu au stade et plus si le vent souffle.
Oh, ça a failli, ça a failli plusieurs fois.
Quand ils ont tué Julien, ils l’ont tué plusieurs fois, un coloré l’a tué, les journaux après l’ont assassiné, on était prêts, on nous aurait dit : Montez à Paris, les amis, sortez de la mine, descendez des collines, casser du flic, du flic bronzé, du flic collabo, on y serait allés.
On attend. A chaque match, on se retrouve, chaque fois plus soudés, plus costauds. Les Lillos ont peur de nous. Les Boys caltent vite fait. Après le match, on en laisse un tas sur le pavé. S’ils ne viennent pas, on se tape du pédé, du sdf, on va à Calais se cogner du sans-papiers.
(Il fait du saut à la corde.) Entre les matchs, on est comme dans une cage, attachés à la niche, on va au boulot, on tire sur la chaîne, on se retrouve après, on se regarde, on regarde ensemble la télé, on va sur le net voir dans quel état sont les copains des clubs voisins.
En quelques heures, je t’appelle, tu m’appelles, un texto, une phrase sur le blog, Les sanglots longs des violons de l’automne, on passe une nuit, un week-end, une semaine, de l’autre côté de la loi.
Ici L’ombre, les Français parlent aux Français. On ne cause pas beaucoup, on dézingue.
On devient provisoirement délinquants.
Savoir et faire savoir, dit le manuel.
Savoir faire peur et faire savoir qu’ils ont eu peur.
Les Bronzés l’ont fait avant nous… quand ils sont arrivés avec leurs couteaux, leurs bites, leur drogue, leur langage plus nazi que le nôtre. Putain, je l’ai dit. Nazi. Tu effaces. Pas le dire. On est écoutés. Tu dis le mot sur ton téléphone, t’as tout le ministère de l’Intérieur de mon cul qui se met en branle. Technologie israélienne.
Depuis qu’on s’est décidé de sortir de LEUR légalité, on n’a jamais autant recruté.
On s’habitue à passer de l’autre côté, d’une minute sur l’autre entre deux cours, entre le vendredi et le dimanche, entre deux portes la nuit dans les boîtes
Nous sommes des loups-garous, des maquisards
Ami, si tu tombes
Un ami sort de la nuit, sort de l’ennui
Larbi, si tu tombes sur moi, tant pis pour toi !
On délinque, on break the link.
C’est comme une transe, tu fais dix kilomètres de jogging, ou quatre cents pompes, les premiers sont durs, tu crois que tu vas mourir, et puis, soudain, c’est plus facile, tu insistes, c’est l’euphorie, la transe, la fusion. La baston, c’est pareil. Quand on se rencontre, ça saigne, ça chaîne, ça châtaigne, ça beigne, ça saigne, c’est comme ça qu’on sait qu’on existe, qu’on est bon, les autres ont peur de nous, ça se voit dans le regard. Parfois, c’est le contraire, on est trop nerveux, on sent tout de suite qu’on a foiré, on s’en prend plein la gueule.
Attends, attends, c’est pas tous les mois qu’on prend un gnon, on fait gaffe, il ne manquerait plus que quand viendra le grand matin, on soit à l’hosto avec un bras cassé.
Il commence à danser… jusqu’à l’exténuement. 
Faut que je cogne, que je cogne, sur quelque chose, je suis comme une pile pleine d’énergie, pleine de jeunesse, pleine d’envie, faut qu’elle sorte sinon je me crame, je beurne.
Le sport ne suffit pas, ou alors, il ne faudrait faire que ça
Le travail ? Quel travail ? Moi, je suis dans la mécanique, mais maintenant, c’est plus que de l’électronique. Faudrait rouvrir les mines, les aciéries, se battre avec le feu, la terre, l’acier…
(Il s’écroule dans le fauteuil)
C’est mieux que la baise, hein ?
On n’est pas des bêtes.
En Hollande, en Angleterre, en Suède, en Norvège, en Finlande, en Hongrie, en Autriche, il y a longtemps que les Amis de la Svastika ont sauté le pas.
Les Anglais sont les plus pratiques, ils ne mélangent pas tout
Pour eux, l’important, c’est de se battre.
Peu importe avec qui : la vie, c’est le fight permanent,
le fight et le fun, se marrer tout le temps, se battre tout le temps.
Les Anglo-Saxons ont tout inventé, la boxe, le fight, le foot et le fuck, le Lord of the Rings et les KONCENTRAZIONS LAGERS en Afrique du Sud avec l’apartheid.
Ils relèvent le flambeau, disent non à l’euro, parquent leurs étrangers dans des ghettos, refusent l’Europe molle et foutent la pâtée à leurs adversaires pendant et après les matchs aussi bien au rugby qu’au football. Leurs anciennes colonies sont les premiers pays du monde, parce que l’Anglais n’a jamais baissé leur froc devant l’indigène. Churchill… It’s the war… They will be blood, tears and shit… Tu seras un homme, mon fils… Tu n’as jamais lu ça ? Kipling, la loi de la jungle, l’homme est un loup pour l’homme.
Tu as vu THIS IS ENGLAND ?
En 44, 88 (il prononce Eighty-Eight) aurait pu faire la paix avec eux, leur roi était des nôtres … mais les Juifs de la City…
88 ? (il prononce Eighty-Eight) 8, la huitième lettre de l’alphabet. H H. Heil Hitler.
88, la naissance de notre histoire
Tant que tu ne fais pas partie d’une histoire, t’es qui, t’es rien, t’es personne.
Mes arrière-grands-parents ils venaient d’une histoire
Ils appartenaient à cette histoire,
Et cette histoire était à eux.
C’est aussi mon histoire, disait mon grand-père.
Mais mes parents, ils n’ont pas d’histoire, que des emmerdes.
Qu’est-ce qu’ils font ? La télé, le Carrefour, la picole, la bouffe, et ils s’engueulent
Ils se haïssent.
Ils n’aiment personne, même pas eux-mêmes.
Pour s’aimer, il faut se regarder dans la glace et se reconnaître
Pouvoir se dire : Qui je suis ? Qui je ne suis pas ? Qu’est-ce que je fais que je suis ?
Qu’est-ce que je fais pour continuer à être ? Avec qui ? Contre qui ?
Sinon, autant passer sous le premier train qui passe.
Tu n’as pas d’histoire, tu n’es pas libre.
Le jour n’existe que parce qu’il y a la nuit.
Tu es dedans parce qu’il y a un dehors.
Le bien, parce qu’il y a le mal
Le garçon parce qu’il y a la fille.
L’amour parce qu’il y a de la haine
Si tu ne t’aimes pas, t’es qui ?
Si tu ne hais pas quelqu’un d’autre, t’es qui ?
Le bien dedans, le mal dehors…
Si tu ne peux pas dire à tes enfants : Moi, j’étais de tel côté.
Mes ennemis, c’étaient les Rouges ou les Blancs
J’ai pu faire ceci, je n’ai pas pu faire cela.
Aujourd’hui, tu ne peux rien dire. Tu dis quoi : Oui, monsieur, bien madame, non patron, tu répètes le journal télé pour faire semblant d’être vivant
Tu ne sais rien, t’es mort.
T’es un mouton dans le camion que les zébrons vont égorger dans la baignoire.
Tu cognes sur tes gosses ou sur ta femme comme on cogne sur un mur
Parce que tu ne peux pas cogner sur…
Alors tu cherches ceux qui t’ont volé ton histoire, ton reflet dans la glace
Tu écoutes, tu regardes, tu te regardes, tu les regardes
Tu trouves vite ceux qui font le plus de bruit, ceux qui disent dix mille conneries à la minute quand tu ne peux pas en placer une, ceux qui ne te ressemblent pas,
ceux qui n’ont pas TON histoire
et qui essaient de faire croire que leur histoire, c’est la tienne.
Tu finis par le croire, tout en ne le croyant pas, parce que t’es pas bien en faisant semblant
de vivre comme tout le monde, comme si t’avais mis des chaussures trop petites.
Non, chacun son histoire, ses manières, sinon, t’es mal, t’es pas mal dans ta peau, t’es pas dans ta peau.
Tu ne t’appartiens pas, tu appartiens au regard des autres
Et le regard des autres
L’oreille des autres
Y a qu’à voir le regard des profs, c’est…
Tant que tu n’appartiens pas à une histoire, tu ne t’appartiens pas
Mais ça suffit pas
Parce que ça voudrait dire que si t’es mal tombé, t’es mal tombé
Après il y a une question de choix, t’acceptes ou t’acceptes pas
Si tu ne choisis pas, t’es pas libre
Si tu choisis pas dans l’Histoire, ton histoire, t’es pas libre
Si tu bouffes ce qu’ils t’obligent à bouffer, merguez et méchoui, t’es pas libre
Il faut choisir, accepter ou refuser
Et choisir c’est exclure, c’est jeter, rejeter. Ça oui, ça non. Je ne mange pas de cette merde-là.
Tu ne choisis pas : tout est bon, tout est mauvais
Moi, par exemple, une fois suffit, un mot, un regard, c’est fini. J’ai choisi.
C’est ça la guerre, et la vie, c’est la guerre. La guerre de commando.
Peut-être pas pour tout le monde, peut-être pas pour ceux qui sont à l’arrière
ceux qui sont planqués, qui ne voient pas le danger
Mais pour nous oui.
Nous, nous sommes sur le front. Celui de la misère. Verdun, c’est ici.
Et l’ennemi, c’est pas l’Allemand, non. C’est pas l’Allemand. L’Allemand, il a compris le premier. Il est venu ici, il a occupé là, pour tenter d’arrêter le mal.
Nous, nous nous sommes choisis.
Nous nous sommes choisi une histoire parmi toutes les histoires.
Une histoire sans fin.
8 est le symbole de l’infini. L’éternel retour. (Il se dessine un 8 sur l’avant bras qui lui servira de marque pour se scarifier plus tard)
Le Phénix renaît de ses cendres. Le feu, l’oiseau, le feu, l’oiseau. Le feu brûle, meurt et revit.
Nous sommes le feu.
Le feu de la forge d’où sortent les alliages les plus résistants, le feu de la mort qui nettoie et purifie, le feu de l’amour et de la passion, le feu sacré.
L’Histoire, l’Harmonie, tout commence par un H
Les gens d’argent ont gagné en pariant sur notre défaite.
Les gens d’argent n’aiment pas l’Histoire
Rien ne vaut rien, il faut vendre, acheter, revendre.
Même son honneur, même son âme, sa maison, sa femme, son histoire
Ceux qui gagnent de l’argent en gagnent davantage quand le monde va mal.
Les vers trouvent leur nourriture dans la pourriture
Les charognards sur les cadavres
Nous mourrons peut-être mais nous nous battrons.
Les héros ne sont ni les vainqueurs, ni les perdants mais les résistants
les survivants…
Verdun, un déluge de bombes, d’obus, de mitraille, les héros ont tenu debout, la guerre est perdue des deux côtés par la faute des marchands d’armes, les survivants ont tenu
1942, Stalingrad, même les rats sont morts, les Allemands ont perdu mais ils ont tenu, les Russes ont gagné parce qu’ils ont tenu. Les seules batailles qui vaillent d’être perdues , c’est celles où les hommes se battent jusqu’au dernier pour ce qu’ils aiment, debout au milieu de ce à quoi on tient, résister et puis mourir.
La bombe, c’est l’histoire, l’identité. (Il met sa tenue de Gabber) Les Américains n’avaient pas d’identité, ils venaient de n’importe où, chassés par la misère. Ils n’ont toujours pas d’identité, c’est quoi un vrai Américain, un noir comme Obama, qui répète, je suis Américain, comme il dirait, je ne suis pas noir, ou je ne suis pas pédé. L’identité des Américains, c’est le dollar, le dieu dollar qui leur permet se croire les propriétaires du monde. Ils pourrissent tout, et ils rachètent après. Ils sont arrivés ici avec des Noirs, des Juifs, ils ont laissé leur démocratie… Résultat. On s’est fait posséder. Pas avoir, pos-sé-der.
Mais posséder et avoir ce n’est pas la même chose.
Nous n’avons plus rien. Tout est cassé ou en solde. Ils ne peuvent plus nous posséder. A quoi bon posséder des pauvres, nous n’avons plus d’Histoire puisqu’ils ont tout mélangé, il n’y a plus que du désordre. C’est même plus un hypermarché, c’est Emmaüs…
Nous avions une histoire, un passé, nous avions deux grandes guerres, des exils, des catastrophes.
Ils ont bousillé une génération avant guerre, deux après. Ils en bousilleront peut-être trois, mais nous sommes là. Nous sommes les NOUVEAUX résistants.
C’est la grande leçon de l’Histoire. Ils peuvent tout raser, tout interdire, tous les tuer, tout d’un coup ça revient, c’est là. Nous sommes là.
Nous résistons, nous ne sommes pas à vendre, pas à acheter
Nous n’adorerons pas le veau d’Or. Ça te la coupe que je parle de ça, comme ça ?
Je pourrais te parler d’Histoire pendant des heures.
Nous avons bouffé tous les films qui parlent de ça. En boucle. Tous. Tous les films sur Dachau, sur Buchenwald, le Débarquement, la Shoah… Tous les téléfilms. Tout, je te dis, les même les docu sur Arte et Histoire, on se refile les dvd, les cassettes, les bouquins, s’il y a des photos et puis on fait le tri. On se démerde entre nous. On ne veut pas de vieux, on ne veut pas de profs, on ne veut pas d’intellos. Tu verrais ces soirées, ça cause, ils nous entendraient, ils nous donneraient le diplôme. Les filles n’osent pas l’ouvrir, elles sont à des planètes en dessous, elles regardent les images, elles écoutent nos explications. Ben oui, il y a des filles, tu nous prends pour qui. Les filles aussi résistent. Après on se dit, on se fait un cimetière ? Oh, non, un dealer. J’ai mieux : Calais. Le méchant loup dans la forêt.
L’Histoire, ça nous aide à résister. A nous identifier. Nous sommes identitaires.
Ça nous aide à dire Non en attendant de pouvoir dire Oui.
Nous ne nous vendrons pas aux sultans pour avoir à bouffer.
Tu as vu, ils font le Louvre à Lens et le Louvre à Abu Dhabi. Pour qui ils nous prennent.
En même temps, ils ferment les usines qui sont des merveilles. T’es déjà entré chez Renault ?
C’est beau, c’est beau, tu n’imagines pas. Les ouvriers tous en blanc, les machines-robots en jaune. C’est l’Harmonie avec un H. L’ordre et le progrès.
Merde, qui a voulu cela, un gros lard en djellaba, avec ses quarante femmes, un drogué ?
Sarko, c’est un tricheur, il a triché sur tout, sur son histoire. Il aurait pu… Auprès de lui, il a des gens à nous. Lui, il en a un sérieux problème d’identité, un coup à droite, un coup à gauche, un coup chez nous. Et il nous lâche en rase campagne pour fricoter avec les Amerlocks et les Israéliens. [ Pourquoi il ne dit pas que sa famille a quitté la Hongrie parce que les Russes arrivaient et qu’ils avaient fricoté avec nous. Pourquoi il ne dit pas que de l’autre côté, il a des ancêtres juifs ? Pourtant il y a qu’à le regarder. Il pourrait être notre chef. ] Il nous trahit. Il trahit les siens. Il trahit ses ancêtres. Il trahit tout le monde même le peuple. Pour faire plaisir à qui ? Aux riches. A la mafia. Mais les riches, tu ne leur fais jamais plaisir. Ils trouvent ça normal que tu leur lèches les paluches. T’es leur domestique. Ils n’ont pas besoin de toi, ils te jettent, ils le méprisent, le Sarko, avec sa tête de marchand de tapis….
Bon d’accord, depuis que Sarko est là, la route se dégage, et pas qu’un peu. C’est surtout parce qu’il a laminé le Front. En même temps, il a réussi à fâcher tous ceux qui aiment la France.
Nous n’avons pas peur. Nous faisons peur.
Il n’y a personne en face de nous. Personne d’organisé. Si les dealers de drogue, bagnole rapide et tout. Ils n’hésitent pas à tirer. T’en prends un. Ils reviennent à cent. Mais on finira pas les avoir tous. Je te dis. On a des amis dans la police.
Et nous sommes… rien qu’ici, dans le Bassin, je te dirai pas le nombre exact, c’est cloisonné, chacun sait ce qu’il doit savoir, pas plus, ça n’empêche pas de compter. Disons des centaines. Je te parle des visibles, ceux qui n’ont pas peur de s’habiller, de se coiffer. Les lacets blancs. Il y a les assoc’. On est membre d’un tas d’assoc’ blanches, Assoc’ blanches, Amitiés avec le Kosovo, Entraide avec les prisonniers européens. Et toutes celles que je ne connais pas.
Dans mon LEP, tiens, on était quatre par classe. Calcule le nombre de LEP dans la région. Aujourd’hui, ils sont huit dans celle de mon frangin…
Et on n’a rien fait de spécial. La routine, les tags, les soirées “antiracistes”. Ça te fait rigoler, hein ? Ben, oui, les racistes, c’est eux, pas nous. Nous, nous voulons le bien de la France, le bien de l’Europe.
Ces soirées antiracistes, des fois, il y en a deux mille qui viennent sur le week-end. Ils ne sont pas tous avec nous… Ils disent qu’ils viennent pour la musique. Pour l’ambiance, c’est clean, sportif. Les skins-Kronenbourg, on n’en veut pas avec nous. Ils s’habituent. Et puis quand il se passe quelque chose… ils se mettent de notre côté. Ou bien, ils se taisent.
Et vous, quand est-ce que vous nous voyez ? A part ce soir, quand nous rencontrons-nous ? Où nous rencontrons-nous ? Au détour d’un bistrot d’un bureau de tabac ? Nous ne fumons, ne buvons presque pas. Dans la rue piétonne, à faire les soldes ? Nous sommes opposés au consumérisme. Dans nos rues, nos maisons, nos écoles ? Vous venez voir nos parents ? Nous ne sommes pas maghrébins, nous ne vous intéressons pas. Nous ne vous intéressons que si nous picolons, nous nous droguons ou si nous déconnons comme les autres. Le match ? C’est là que tu nous vois ? Le match à la télé, oui !
Le terrain de foot, le terrain de la violence, c’est le seul terrain où tu nous croises. Si nous le voulons. Quand nous le voulons. Mais qu’est-ce que tu vois ?
Du folklore ? Ouais, du folklore. Comme quand tu regardes les films d’horreur à la télé. Mais l’horreur est ici, près de chez toi, tout près de chez toi. Dans ton quartier, ta cité, ta commune. Ils avaient déjà tout fermé. Ils ferment le reste. Ils leur avaient déjà tout donné. Ils leur donnent le reste.
Il met la musique et commence à danser.
Nous, les Amis de la Svastika, on veut pas la révolution, la restauration. On veut le pays et la nation. On veut le travail et le bonheur. On veut la paix contre le béton. La ville contre la campagne. On veut le passé et le présent mais sans ce qu’ils appellent modernité qui n’est qu’un cache-sexe à tout un tas de saloperies. On ne veut pas de la liberté si c’est celle du dealer ou du pédophile. On ne veut pas de l’égalité, si c’est pareil les faignasses et les travailleurs. On ne veut pas de la fraternité, si c’est je suis ton frère tant que ça paye, ça ne paies pas, je te fous dehors. Parce que Liberté, c’est fini, est-ce que t’es libre de choisir la marque de ton téléphone ? Égalité, je me marre, égalité de ceux qui sont dans la merde avec ceux qui l’ont été, et ceux qui le seront bientôt, le prof qui est marié à une prof qui vient de Lille dans sa voiture jusqu’à Sallaumines ou Bully non seulement on sera jamais à égalité mais il passe des heures à faire comprendre que lui nous est supérieur. Égalité, précarité, ça oui, pas moyen qu’il y en ait qui un te dise, tranquille mon garçon, tu fais ceci puis ça, puis ça, et tout ira bien, de toute façon, on te suit, on est là, on ne te lâchera pas, non, on t’enfonce la tête sous l’eau. Non, non, Ils disent fraternité, mon cul est fraternel, entrez tous dedans ! La peur, ils font marcher leur système à la peur, que d’interdictions, de mensonges, il faut, pour que tu dises S’il te plaît ! Fraternité, non ! Mendicité !
Mes parents vivent de la mendicité. Et à mon tour, on veut que je vive de l’aumône … comme tous les trouillards près de moi.
On ne veut pas de leur Histoire si c’est qu’une histoire de chiffres. (Il arrête la musique) Tu sais combien touchent les actionnaires de la boîte ou je travaille, non je ne te dis pas où, sinon, ils me virent demain.
La mécanique, j’aime ça, ça tourne rond. La mécanique oui, c’est moderne, mais ce qu’ils ont mis autour, c’est de la merde. Ils croient qu’avec l’emballage, on va oublier. On oublie, on oublie, pendant deux générations, on oublie. Et puis d’un coup, on se souvient. On ne se souvient pas, en fait, on n’a jamais oublié.
Tu ne comprends pas. Je vois bien que tu ne comprends pas. Alors, imagine. Imagine que ta mère a été violée. Le prends pas mal. C’est un exemple. Une… métaphore. Ta sœur a été violée. Sous tes yeux. Pendant des années, tu ne dis rien. Tu ne peux rien dire. Comment tu peux le dire ? Tu n’as pas les mots. Tu as remarqué ? Il y a des mots que je ne dis jamais. Toi, tu les dis.
« Ta sœur n’a pas été violée ». Le temps passe. Tu fais le con. Tu ne dis rien. Tu fais le con. Tu te tais, tu fais le con. Tu ne sais plus rien. Et puis le temps passe et ça revient. Tu réfléchis. Tu médites. Tu ne parles pas. Tu n’as pas les mots. Tu n’as rien à dire. Et puis soudain, ça te revient. Ça te revient de droit. Ça te revient. Et ça te fait aussi mal que si c’était toi qu’ils avaient violé. Alors tu médites, tu réfléchis. Tu regardes la télé. Tu regardes la télé. La télé est la seule qui ne te regarde pas avec un œil mauvais. Tu regardes tout à la télé, tu commences à comprendre la mécanique et tu fais le tri.
Tu vois les victimes. Tu es une victime. Mais t’en as marre d’être une victime. Tu vois les vainqueurs. Ils nous ressemblent. Y a rien à faire, on ne ressemble pas aux victimes. On est d’ici, on est du Nord. On fait partie du Grand Empire du Nord.
Tu écoutes ce que te disent tes parents, ils ne disent rien, ils sont pétés, ils n’ont pas les mots, ils ne trouvent les mots que quand ils sont pétés. Quand ils dessoûlent, ils ne se souviennent plus. Tu écoutes les profs. Les profs n’ont pas eu leur mère violée ou pas souvent.
De toute façon, ils ne voyaient que nos notes. Eux, les rats, les gris, Ils les voyaient, leurs notes étaient mauvaises et leur boulot dégueulasse… Tu ne vois qu’eux, tu ne parles que de ça. Nous autres, tu nous nies. Tu ne vois que nos traces, celles que nous laissons pour vous montrer que nous existons : tombes renversées, violences mesurées juste ce qu’il faut, des avertissements aux représentants de la merde généralisée : un étranger sur le carreau, un SDF ou un pédé en pleine nuit. La nuit, tu ne vois rien. Bientôt tu verras. Nous serons tes lunettes. 88. (Eighty eight.) Noires.

 

DEUXIÈME MI-TEMPS

Tu ne vois pas parce que tu as peur. Tu ne vois que ta peur. Tu verras. Tu auras peur mais tu verras. Nous t’apprendrons la peur pour que tes enfants connaissent la paix, la joie, la tranquillité dans un pays qui leur ressemble. Tu dis à longueur de temps : C’était mieux avant. Oui, c’était mieux mais moins bien que demain, je peux te le jurer. Parce que demain, je l’ai dans les mains, les poings, la tête. C’est comme si j’attendais un môme et qu’il attendait avec moi. T’imagines : on est des centaines de milliers comme ça à attendre. Des millions maintenant avec les Russes.
Notre problème, c’est le présent. Nous ne voulons pas ressembler au passé, nous voulons un passé qui nous ressemble. Nous ne voulons pas être vieux d’avance sans avoir eu de jeunesse. Nous ne voulons pas ressembler à nos vieux. Certains jours, nous doutons que nos vieux aient été jamais jeunes.
Nous regardons les photos.
Ils nous racontent des trucs.
Ils ont l’air tellement à l’ouest déjà, sérieux, perdus, paumés, malades.
La misère leur a fait une mauvaise graisse, une mauvaise peau.
Nous voulons une identité. L’identité, c’est ce qui te permet de ne pas être confondu avec quelqu’un d’autre. C’est pour ça que le corps, c’est important, essentiel, la couleur de la peau, la forme du crâne, le visage, la couleur des yeux. Ce corps-là, c’est sacré, faut que tu l’entretiennes, si tu le plonges dans la picole et le stress, c’est plus un corps, c’est plus toi, c’est un tas de rides et de pourriture. T’es un clodo pas un homme.
(Il prend un drap ou un drapeau sur lequel des projections d’images auront lieu, pendant les textes qui suivent.)
Tu comprends, dans le Nord, on en avait chié pendant la guerre. C’était une région allemande ici. Il y avait un Allemand dans chaque maison. Les mineurs avaient dû travailler deux fois plus qu’avant, les restrictions et tout. Les porions encore plus salauds, et les trafiquants… Nos grands-parents, arrière-grands-parents, avaient tenu. Ils avaient résisté, ils avaient même fait grève, tu te rends compte, on les avait envoyés en camp, fusillés et tout. Des héros. La Libération arrive. On leur promet la lune, tout ce qui avait été obtenu en 36 et qu’on leur avait enlevé, on le leur redonne, congé, retraite, santé, logement, etc… à condition qu’ils fassent un effort pour chauffer la France. Et ils en mettent un coup, ils se crèvent la peau à remettre les mines en état… En échange rien, ils crèvent plus de faim qu’avant, on leur retire un à un tous les cadeaux qu’on leur a faits. Les porions, les patrons, eux sont récompensés, sont protégés. Pas un n’est puni. C’est la grève partout. Les Italiens, les Polonais, les Belges, tous unis. Ils disent : les Allemands n’avaient pas touché au salaire minimum.
Et Jules Moch, l’ami de Blum, envoie les militaires écraser la révolte de nos grands-pères qui ne demandaient rien d’autre que le respect de la parole donnée.
On leur avait demandé de redresser la France. Ils le font. Ils réclament juste de quoi manger, de quoi vivre et faire vivre leurs enfants. En paiement, le fusil, la baïonnette, des milliers de licenciements, la prison. Et ils font venir à leur place des milliers d’Arabes qui bossent pour une bouchée de pain, qui cassent la grève.
On nous envoie l’armée partout. L’armée qui avait perdu en 40… contre la France qui avait résisté.
Tous ont dit : Même les Allemands n’ont pas osé.
C’est la gauche qui est au pouvoir et main dans la main avec la droite, elle écrase le peuple qui avait résisté ?
On sort tout noir de la mine, et on nous cogne dessus ?
Pourquoi on ne nous a pas raconté ça ? Des milliers de militaires et de policiers faisant la guerre au Nord, une guerre, les gens crevaient de faim…
Pourquoi on ne nous a pas raconté ça ?
Nous voulons nous rappeler des trucs que personne n’a oubliés même quand tout le monde croit les avoir oubliés…on a ça dans le sang. Ces choses-là, on les a dans le sang en naissant. Nos parents aussi ont ça dans le sang. Mais, eux, ça les a empoisonnés, paralysés. Carbonisés. Nous, c’est le contraire, ça nous booste. Regarde-les bien, tes parents, tes voisins ! Regarde-les, regarde leur gueule. Tu sauras dans quel camp ils étaient, quelle histoire oubliée les travaille ?
Alors tous ceux qui nous font chier… ils sont dans quel camp ?
Ils nous enverront l’armée, eux aussi ?
Tu me comprends pas ? Je t’explique !
Mon poing t’arrive dans la gueule. Ça, ça n’est rien. Tu as mal, sans plus. Mon poing t’arrive dans la gueule avec tout le poids du passé. Ça fait drôlement plus mal. Hypermal.
C’est comme si le sang de ta mère te revenait dans la gueule et les cauchemars que tu faisais quand tu étais bébé avec. Hypermal.
Nous avons cette force-là. La force des souvenirs des batailles perdues. Si les mineurs avaient gagné après-guerre, c’était cent ans de bonheur assuré. Tout ce pourquoi on se bat aujourd’hui, ils le demandaient, on serait tous en haut. Le Nord, ce serait le paradis, comme la Hollande ou la Suède. La Norvège.
Ils y ont mis des sous, une fois que tout était cassé. Ils auront beau en mettre, jamais ils ne répareront ce qui est cassé. On casse un verre en deux secondes, combien de temps pour le réparer. La tête qu’il a quand tu recolles les morceaux… Frankenstein. Alors un pays… C’est pas en le rafistolant avec des morceaux venus du dehors… Pour reconstruire, des années, des années. Mais si on t’oblige à tout oublier, si on te ment sur la façon dont ça s’est cassé, si on perd des morceaux de ton passé en morceaux, qu’est-ce que tu vas reconstruire ? Pourquoi que tu crois qu’on s’en prend aux cimetières ? Ce pays est un gigantesque cimetière.
Mais ce qu’on y a enterré, c’est des choses qui n’auraient jamais dû finir. Jamais.
(Il prend un rasoir et le repasse sur le 8 qu’il s’est dessiné sur le bras).
Notre rêve, quand on est bien chaud, c’est de faire le grand ménage : plus un clodo dans les rues, plus un pédé, plus une gouine. Rien dans la marge. Plus de marge et bientôt on fera la peau aux vieux salauds du Front qui ont utilisé l’uniforme pour leurs partouzes avec le pouvoir.
Tout le monde couche avec tout le monde, mais nous on ne couche pas, on ne se couche pas, on ne veut pas qu’ils couchent avec notre mère, ni avec notre sœur, ni avec nos filles si on en en a jour. C’est ça qu’ils veulent, plus de morale, les gamines on les marie à sept ans, les garçons, les polygames, tout.
Non, ni pédés ni pédophiles, ni putes ni… tu vois ce que je veux dire…
(Sur le passage qui suit, il retient des larmes).
Eux, les gris, les seuls qui nous tiennent tête. Eux, on leur a raconté leur histoire, c’est pour ça qu’ils sont si forts. Ils la racontent de travers, mais ils la racontent. Ils racontent qu’en 48, c’est leurs pères qui ont sauvé la France. Ils ont creusé le charbon et nos cercueils avec. Ça en a fait marrer quand ils se sont mis en grève vingt ans plus tard. C’était trop tard ! Bien fait pour leurs gueules. Tu te dis, on devrait pas être contre eux, pas être racistes puisqu’on nous traite pareils…
Ben, non, pas pareil.
Eux, leur identité, ils la portent en eux, avec leur langue, leur peau, ils la revendiquent à longueur de temps, ils la chantent, ils la roulent, ils la rappent, ils la hip-hoppent, ils la brûlent chaque année à Noël, ils la retrouvent chaque été à Marrakech ou Alger. Et à longueur de télé, on leur déroule le tapis rouge, dès que t’en as un qui a bac plus trois et qui sort de son HLM, il a la Légion d’honneur, on le fait ministre. Tu parles qu’ils se sentent chez eux.
Mais, nous… Entre Germinal et les Chtis, on est où ? On est morts ? La vie à s’emmerder : branlez-vous, jouez au loto, et attendez d’être morts !
On est où ?
On est là à attendre le bus. A attendre un boulot. A attendre la fin de la semaine. La fin de la crise. A attendre que jeunesse se passe. Mais on ne la laissera pas passer.
On a des copains. Dix-huit, vingt ans, les meilleurs d’entre nous. Aujourd’hui, ils ont avalé leur fierté et la honte les étouffe, leur pourrit le sang. Le soir arrive, ils n’ont plus envie de rien. Ils ne veulent plus rien.
Comment veux-tu qu’on ne regrette pas une époque qu’on n’a pas connue où une jeunesse mettait le feu au vieux monde ?
Ils nous ont fait des routes pour aller plus vite d’un quartier riche à un village riche dans des voitures que nous ne conduisons pas. Dans des trains à mille balles le voyage en première. Nous restons sur le bord de la route à les regarder passer à trois cents à l’heure à nous montrer du doigt comme s’ils étaient à Thoiry. Leur putain de T.G.V. dans lesquels on n’a pas les moyens de monter, sauf si t’es en haut débit, carte bleue et bac plus six. Fini, le service public… Nous, les Français, nous ne resterons plus très longtemps à les regarder passer, leurs voitures pleines de pourriture fabriquées à l’étranger, conduites par l’étranger, nos femmes au bras de l’étranger, notre avenir bradé au Lidl.
Tu vois la crise, on est en 29, notre Hitler à nous, on ne sait pas encore qui il est, mais il existe, il a fait la guerre en Yougoslavie, les Casques bleus en Afghanistan, il a tout compris là-bas. Tout. La drogue, la religion, la politique mondiale. Nous, on continue à vivre comme si la Libération n’était pas arrivée. Nous allons libérer la France.
(Le texte qui suit sera projeté dans une vidéo où l’on verra le même comédien transformé en idéologue de cette « cause »- coiffure différente, costume, lunettes, etc- en plein discours. Le comédien sur le plateau fera du lipping et s’arrêtera après le putain.)
« Nous nous séparerons des maillons pourris et de ceux qui ont laissé faire la pourriture
Nous forgerons une nouvelle chaîne faite de ceux qui n’ont pas cédé à la pourriture
Nous sommes forts. Nous sommes beaux. Nous ressemblons au pays que nous aimons. Notre pays n’a pas vécu juste pour vivre, n’a pas survécu à toutes ces guerres juste pour survivre. Le Nord est notre terre promise, notre terre entièrement retournée par les nôtres et par la guerre, par le travail et par la guerre, par l’effort et la souffrance. C’est pour cela qu’on se serre les uns contre les autres, qu’on rigole les uns avec les autres, toute cette sueur et ces larmes, ça nous soude à vie, ça nous soude le cœur avec les pieds, la tête avec le cœur.
De ce jardin creusé par les bombes et les pioches, devraient sortir de sacrés fruits, de sacrées fleurs. Nous voulons être souverains dans ce jardin, ne plus entendre que le jardin appartient aux parasites qui viennent lui sucer le sang.
Nous sommes les petits-enfants de gens qui vivaient dans le noir dans le noir des mines, dans le noir de l’angoisse, sauf les dimanches et les fêtes où tout brillait, sauf les nuits où dans le noir, une voix s’élevait : celle du curé, celle du communiste, celle de Hitler . »

LUI : (En essayant d’effacer les tatouages qu’il s’est fait)
Nous sommes là…
Il vocifère des slogans pris à l’intérieur du texte : Nous allons libérer la France, faire le tri. Nous ne voulons ni des vieux, ni des professeurs, ni des intellos. (Il s’en va).

FIN DE LA DEUXIÈME MI-TEMPS

PROLONGATIONS

LUI
STOP !
Le comédien casse le jeu.
Il est visiblement épuisé.
Regard fixe sur quelqu’un dans le public, en fait le modérateur du débat.
Il va vers lui ou elle, la prend par la main ou le bras et l’entraîne sans modération à l’avant-scène,
en bafouillant, mezzo voce, presque incohérent, hors d’haleine son épuisement, son écoeurement.
LUI au modérateur
Stop, je joue plus ! Je ne sais pas, toi… Moi, ce spectacle… ffff.
T’as des réponses, toi ? Parce que les questions (geste de la main devant le cou)…
Toute cette merde, moi… fff
Et il l’abandonne. Après tout, il a fait son boulot de comédien. Chacun le sien.
Le modérateur lance le débat.

VARIANTES POUR L’ARBITRE (écran de télé)

L’ARBITRE
Les règles sont simples. Ce sont les mêmes pour tous.
Après chacun se raconte l’histoire qu’il veut.
L’arbitre est vendu. Les joueurs sont achetés.
Le public, c’est des connards.
Mais la balle, elle, elle en a rien foutre, la balle.
Les règles sont simples. Ce sont les mêmes pour tous.
D’accord, tout le monde triche.
Mais c’est parce qu’il y a des règles.
Après chacun se raconte l’histoire qu’il veut
Les règles sont simples. Ce sont les mêmes pour tous.
Qui gagne, celui qui a le plus de fric ?
Celui qui est le meilleur
Celui qui se bat jusqu’à la dernière seconde ?
Ou celui qui respecte la règle.
Les règles sont simples. Ce sont les mêmes pour tous.
Il y a un terrain, c’est celui de l’histoire.
Une équipe, un leader, un entraîneur et un peuple.
Après, chacun peut raconter ce qu’il veut.
C’est l’arbitre qui a le dernier mot ?
Le sponsor ou le supporter ?

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