[REVUE DE PRESSE] Sabine Huynh lit Monsieur M, d’Anh Mat 18/04/2016 – Publié dans : La revue de presse – Mots-clé : , ,

Merci à Sabine pour sa lecture, article à retrouver ici.

À l’origine de ce livre qu’on pourrait qualifier d’histoire sur la folie du monde et des hommes, un meurtre, tout comme l’indique son incipit : « Parce qu’une histoire, chaque histoire, commence toujours dans le meurtre d’une autre ». Un double meurtre en fait, puisqu’un homme qu’on a cru avoir brisé, tué et jeté mort à la mer n’expire qu’au terme d’une atroce noyade, à laquelle assiste, impassible, un certain « Monsieur M » . Ce témoin, on dit à l’enfant terrorisé qu’il se trouve « dans la nuit d’un livre à venir »  – oui, car il y a aussi un enfant, qui sera le dépositaire de cette histoire délivrée par une « voix que tu entends au loin », comme il y a aussi beaucoup de livres (et leur autodafé), dont un livre dans le livre, intitulé « Monsieur M », aux pages entièrement « vierges… et numérotées », à lire les yeux fermés, face à la mer, un cimetière de boue dévorant.
Ainsi Anh Mat pose les éléments de son texte troublant au noyau d’épouvante. Qui est Monsieur M ? Et qui est ce « tu » auquel le narrateur s’adresse ? À la fois la victime et le témoin, le vieillard et l’enfant, l’écrivain et le prisonnier, un homme et son reflet : toi, silencieux, tué. Ce récit de doubles et de fantômes prend des airs de faux roman policier, et la lecture de Monsieur M s’apparenterait alors à un jeu de piste, si tout n’était pas trompeur et codé dans ce texte matriochka au cœur mystérieux (« Ici, chaque détenu est un assassin et c’est à lui d’enterrer sa victime avec qui il sera enterré à son tour, une fois son heure venue »). Dans cet univers, les histoires et les souvenirs, au lieu de libérer, enferment, et l’écriture semble être un poison, une condamnation :

« Ça y est. Ça recommence. Tu fais des phrases. Ne peux vivre un jour sans en faire. Dans cet enfer d’en faire. »

« Même propres, tes mains sentent encore la mort de monsieur M. Il n’a beau être qu’un personnage de fiction, il est, au cœur de ce livre qui commence, la vérité qui t’enferme. »

Quelle est la terrible vérité qui assombrit la parole de ce livre aux nœuds d’aliénation ? Pourquoi est-ce que dans une cellule aux parois en miroirs, un homme (Monsieur M ?) est-il condamné à écrire une page par jour ?

« une seule et unique feuille par jour. Ainsi vous n’aurez pas la tentation de la déchirer pour recommencer à nouveau. Pas de brouillon : aucune rature ne sera tolérée. Vous êtes désormais responsable de chaque mot écrit. »

« Vous serez condamné à croiser votre reflet chaque jour, ceci vous forcera à vous entretenir avec vous sous tous vos profils… et ce jusqu’à la nausée. Votre cellule possède une petite meurtrière. Vous pourrez y plonger votre regard, le laisser pour un instant échapper à votre présence. »

On pense aux romans de Paul Auster, à la trilogie de New York, en particulier à City of Glass, au personnage de Quinn, enfermé, seul dans une pièce, condamné à écrire un livre. Tellement seul au monde qu’il en vient à disparaître.

« chaque homme, par sa langue, est à lui seul une espèce… en voie de disparition »

Le nom vietnamien du bouddha A di đà Phật, apparaît comme un leitmotiv, comme pour dire qu’au plus noir de l’obscurité, ce qui maintient en vie, c’est toujours le souvenir et l’espoir de la lumière.

Qui est Monsieur M ?, n’a de cesse de se demander le lecteur, que ce texte peut rendre fou… parce que c’est peut-être chacun de nous. Monsieur M : un texte étrange porté par une écriture tout aussi singulière, percutante et poétique, à suivre sans modération, notamment sur le site des Nuits échouées de son auteur, Anh Mat.

Sabine HUYNH

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