La lettre d’info : février 2016 23/02/2016 – Publié dans : La lettre d'info – Mots-clé : ,

Lire la lettre complète ici

Chers amis,

Quelqu’un me fait signe, là, alors que j’écris ces lignes, depuis l’immeuble en face, de l’autre côté de la rue. C’est faux bien sûr : quelqu’un nettoie ses vitres. Mais il y a certains signes qu’on préfère interpréter autrement qu’en accord avec leur stricte réalité.

De l’autre côté de la fenêtre, les semaines filent et on n’a pas toujours le temps de relever la tête. Elle est dans le guidon, la tête. Par exemple : je ne sais toujours pas quelle est la réalité d’un livre comme Oblique, même après X lectures, même après en avoir discuté longuement avec Christine Jeanney (notre entretien a duré une semaine), preuve que c’est un livre au flux continu dont la forme se dérobe quand on met l’œil dedans, comme un fil d’eau dans quoi on passe la main. Même histoire relisant Une armée d’amants, à paraître en avril : des mois après avoir commencé à travailler dessus, il y a encore des correspondances à découvrir, des trésors dans le sens et la langue, des mots qui nous éclairent, des blagues soudain réalisées. Ces livres sont riches dans tous les sens du terme. Et j’aime assez ce mot de Caroline Sagot Duvauroux lu l’autre jour : « l’objectif d’un livre, c’est de passer ». Sans doute ça que l’on est, ou ça que l’on veut faire. Ce serait écrit sur nos CV et (le must) au bas de chacun de nos mails, en signature professionnelle : passeur. Ce que l’on passerait ce ne serait pas des marchandises ni des migrants, bien sûr, ce serait des rythmes, des lignes de fuite et des respirations. C’est le principe de l’anthologie ouverte Voix intermédiaires élaborée par François Rannou, qui a permis aux lecteurs de choisir les textes qui la composent au cours d’une belle rencontre de lectures et de partages.

«  En devenant auteur de sa lecture, ne rend-il pas vraiment vivant le texte lu et ne lui redonne-t-il pas sa dimension de « main tendue », selon l’expression de Celan ? »

C’est cette apparition entre les vagues d’Avant que la ville brûle, disponible depuis aujourd’hui, qui ambitionne rien de moins que de ressusciter la ville de Smyrne, détruite, par la fiction :

«  Elle était recouverte encore par la mer. Les yeux fermés. Elle dormait dans les reflets liquides, et ses longs cheveux noirs, rejetés en arrière, soulevés par la vague, donnaient de la vie à sa tranquillité. Des algues vertes étaient mêlées à ses cheveux, à ses aisselles et à la fourche des cuisses. Une lle en pleine jeunesse, plutôt petite et dodue, les seins fermes, les jambes un peu ouvertes, un bras collé au corps, l’autre s’en écartant. Ses doigts touchaient une coquille d’oursin vide. L’eau écumeuse allait et venait sur elle, tantôt juste au niveau de ses tétons bruns, tantôt un peu plus haut, avec un bruissement léger comme le vent dans les feuillages. L’eau sentait l’amande amère et la bergamote. »

C’est le théâtre de Christiane Jatahy étudié en bilingue français / portugais dans cet ouvrage, L’espace du commun, à paraître le 1er mars, proposé dans la collection ThTr dirigée par Christophe Triau et Arnaud Maïsetti à l’heure où, au théâtre de la Colline à Paris, la pièce What if they went to Moscow ? (Et si elles y allaient, à Moscou ?) s’apprête à être jouée.

«  Nous sommes leur futur mais quand ils nous voient nous sommes déjà le passé. Et sur cette ligne fine qu’on appelle le présent, entre l’un et l’autre, nous essaierons de faire le saut.  »

En somme, c’est transmettre d’autres langues dans d’autres bouches. Voir autre chose que la réalité stricte. Faire passer.

Sincèrement,

Guillaume Vissac & toute l’équipe publie.net