Ma mère est lamentable, de Julien Boutonnier | un texte comme une peau arrachée 24/08/2014 – Publié dans : La revue de presse – Mots-clé : , ,

C’est un texte extrêmement pentu, qui descend dans les zones mentales les plus troubles, où la mort et le deuil se mêlent à la colère, au sexe, au vulgaire, au confus et à l’étrange, dans une remarquable levée des censures intérieures. C’est un texte qui nous ouvre, nous débloque, liquide nos défenses, quelle que soit notre blessure propre. Il fore juste, il fore précis, il fore implacable, dans les couches profondes du rêve et du cri impuissant.

Par la voix, par les images, c’est un travail de séparation que le poème accomplit. De séparation des corps, de découpage des peaux. C’est tout l’enjeu du cri de Boutonnier, il me semble. Parce que, par une mort trop subite, les corps du fils et de la mère sont restés collés, douloureusement indifférenciés.

j’ai vécu ta mort sans savoir la mort sans savoir les métastases de l’intérieur de ton ventre j’ai baigné dans la maladie les chinois les vomissements j’ai perdu les cheveux ma peau a gonflé a senti mauvais j’ai vécu dans l’ordre de ta souffrance dans les pores empuantis de ta mort tu m’as emporté avec toi petit organe obéissant fixé rougeoyant docile la mort

Mort avec la mère et traînant et la mort et la mère avec soi sur sa peau impropre. Alors, en descendant dans les rêves, en retournant sur les lieux de la morte, s’atteler à un travail de séparation, d’individualisation, qui passe par la lamentation et la profération. Des ressources de langue très grandes, d’une langue dure et maîtrisée, sont mobilisées dans cet effort de séparation des corps. Une langue qui compose avec le silence, l’absence, en effaçant des lettres, en recopiant le blanc clinique des règlements de cimetière. Une langue qui crie des insultes à la mère, comme pour s’en séparer. Une phrase qui tourne à vide, qui apprivoise le vide, alors qu’elle ressasse des pensées obsessionnelles et impuissantes (« Boutonnyeah, come on! »). Pour que finalement, aux trois-quarts du texte, se profile « la disparition de l’unique et la confirmation de ma peau ». L’horizon d’une différenciation.

« Enfin comme tant allais-je m’arracher au fief de l’origine? Allais-je être un parmi les autres? »

Des questions, un tendre-vers — un mouvement, comme a dit de ce texte Isabelle Pariente-Butterlin. {Ma mère est lamentable} est poésie, mais il est aussi récit. Le récit de cette peau arrachée à un nous, pour que devienne possible enfin la relation avec une autre femme que la mère.

Un texte nécessairequi nous éclot.