Lawna et l’Académie | Emmanuel Tugny 01/06/2014 – Publié dans : Un texte/Une voix – Mots-clé : ,

Un Texte/Une Voix est une rubrique créée par Christine Jeanney mettant en avant le travail des auteurs sous forme de mini-interview ; ce fut un succès en nombre de pages vues, et nous remercions tous ceux qui y ont participé. Le livre dédié continue d’ailleurs de se télécharger à foison — le gratuit rencontre toujours un grand succès —, et nous espérons qu’il vous donnera envie de découvrir l’intégralité des livres qu’il présente. Nous réinvestissons aujourd’hui cette rubrique pour publier de courts textes des auteurs Publie.net qui voudront nous en proposer et qui permettront de cette manière de faire découvrir leur langue et leur style d’une manière encore plus directe. « Si vous aimez ce texte, alors peut-être aimerez-vous… » 

Emmanuel Tugny est l’un de nos auteurs les plus prolixes. Il nous a envoyé il y a quelques jours ce court texte que nous mettons en ligne ici et qui, d’une certaine manière, crée une fenêtre sur ses autres textes — qu’il faut lire, bien entendu ! Il vient de publier tout récemment un recueil de nouvelles à quatre mains avec Christophe Atabekian et s’attaque à l’album mythique des Sex Pistols. À la lecture du texte qui suit, on pense notamment Vie et mort de l’enfant du monde, qui est, en quelques pages, le roman en tableaux successifs de la trajectoire d’une fillette promise à un sacrifice rituel dans une île imaginaire, trajectoire interrompue par l’irruption du naufragé Langle. Quelques pages rêveuses où le XVIIIe siècle finissant des aventures folles rencontre la permanence sereine de l’être au monde.

Nous partons aujourd’hui à la frontière du Tchad et du Cameroun, dans la tribu Massa.

Il y eut un jour où Lawna désigna la jeune femme allongée et où il dit à Bagawna, qui est la brousse, à Mununna, qui est l’eau, à Nagata, qui est la terre cultivée, à Sumayta, qui veille les enfants qui viennent par le siège, à Greyta, qui veille aux divinations, à Ngoneyta, qui veille sur les jumeaux, à Magay, qui veille à l’initiation, à Diniyata, qui veille sur la fertilité des femmes et à Matna, enfin, qui est la mort toute pure : « Cette femme-ci est la beauté toute pure née de mes oeuvres, nomme-la. »
Alors Bagawna, qui est la brousse, s’avança et il dit : « Seigneur, je ne puis la nommer car mon règne est sans nom, parce qu’en mon règne l’on se perd à nommer, quoique je brûle d’y tracer tes chemins. »
Puis Mununna, qui est l’eau, s’avança et il dit : « Seigneur, je ne puis la nommer car il n’est point de voix en mon règne, parce qu’en mon règne les vents mangent le nom, quoique je brûle qu’une oreille t’entende. »
Alors vint Nagata, qui est la terre cultivée et il dit : « Seigneur, je ne puis la nommer car le temps n’est pas encore venu qu’un nom vienne, parce qu’en mon règne rien ne vient qu’à son heure, quoique je brûle qu’une moisson t’oblige. »
Puis Sumayta, qui veille les enfants qui viennent par le siège s’avança et il dit : « Seigneur, je ne puis la nommer car il n’est point de nom prononcé en mon règne, parce qu’en mon règne un souffle ardent étouffe le nom nommé, quoique je brûle que ce souffle te loue. »
Puis s’avança Greyta, qui veille aux divinations et il dit : « Seigneur, je ne puis la nommer car je connais ses fins, parce qu’en mon règne le nom est rendu par les fins, quoique je brûle d’honorer ta présence. »
Vint Ngoneyta, qui veille sur les jumeaux et il dit : « Seigneur, je ne puis la nommer car il lui faut un frère, parce qu’en mon règne le nom est au frère, quoique je brûle d’être ta solitude. »
Magay, qui veille à l’initiation, le suivit et il dit : « Seigneur, je ne puis la nommer, car son nom est un sang, que ce sang dit le nom en mon règne, quoique je brûle qu’un jour tu me le souffles en rêve. »
Puis vint Diniyata, qui veille à la fertilité des femmes et il dit : « Seigneur, je ne puis la nommer, car son nom est ce qui viendra, que le nom en mon règne est l’espoir d’une saison, quoique je brûle de te rencontrer où je marche. »
Enfin, Matna, qui est la mort toute pure, s’avança et il dit : « Seigneur, je ne puis la nommer, parce que son nom est en toi, parce que j’attends son nom qui est en toi, que je brûle d’adorer. »
Alors Lawna désigna la jeune femme allongée et leur dit : « Elle est ce qui est sans voix, ce qui est sans nom, ce qui n’est pas advenu. Elle est ce nom sans voix qui demeure en la voix du frère, elle est le sang et la saison, elle est en moi et je la cède au monde afin qu’il attende.

Si je suis ce qui est, c’est qu’elle m’a aimé. »

Saint-Malo, 14 août 2013

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