Coup de tête, vu/lu/vécu par Julien Boutonnier 27/08/2013 – Publié dans : La revue de presse, Notre actualité – Mots-clé : , , , ,

Il y a des chroniques qui sortent de l’ordinaire et sont le prolongement même du livre… Merci à Julien Boutonnier d’avoir écrit celle-ci. Lire l’article originel.
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Écrire sur une lecture vieille de quelques semaines sans revenir sur le livre. Explorer ce qu’il en reste dans ma mémoire, sans l’aide de notes. Rêver sur les empreintes qu’ont laissé 
la lecture. 
Appréhender un texte en parlant de ce qu’il m’a fait, des conditions dans lesquelles je l’ai rencontré. Associer sans construire, frapper l’enclume en regardant loin et puis donner à voir cette production de ma distraction artisane sur l’établi de mémoire 
d’une lecture.

 

9782814596467

 

Je me suis trouvé à la piscine. Et puis dehors quand ça a explosé. Il y avait des graviers peut-être. On était pas seul.
Et puis ce fut une dérive éprouvante dans quelque chose qui n’a pas de nom. Comme une sensation rêche, âpre, violente, sur laquelle les mots dérapent, se torpillent les uns les autres et restent éboulés dans le trou.
Dans l’absence d’un membre qui démange.
Une lecture irritante oui, qui démange.
J’ai lu ce livre.
Dans les bus. Par petites doses. Dans le métro. Comme on boit en cachette une rasade d’un alcool fort. J’ai déjà oublié le temps qu’il faisait. J’imagine qu’on était dans le pluvieux de ce printemps nôtre.
Je me souviens j’hésitais à mettre la liseuse sous tension.
Ajay, il parle à Ajay le gars. Le jeune homme. Mais moi je m’en fous d’Ajay. Même du jeune homme je m’en fous. De sa main. De son errance.
Autant le dire, ce me fut difficile de lire ce livre. Sans doute aussi difficile que de contempler un moignon. Aussi difficile que de renifler des poubelles un jour de canicule ou de zoner dans une gare en quête d’une pièce pour acheter de quoi manger.
Ce livre a une sale gueule.
Et dans ce livre il y a une écriture.
Quelque chose qui insiste par en dessous. Quelque chose de pas joli. De coriace. De pas aimable. Quelque chose d’intéressant oui, de très intéressant, qui ne me veut pas du bien. Il y a dans cette écriture quelque chose qui me désire. C’est ça peut-être. Alors j’ai lu. J’aime bien être désiré. Surtout par une écriture. Même si l’histoire je m’en fous.
Même si je me sens malmené.
Alors je finissais par mettre la liseuse sous tension.
Je regardais par la fenêtre la ville faire ses choses toujours les mêmes, les voitures, les feux, les platanes, tout cet incroyable bric-à-brac de vie quotidienne; je pressentais les reflets des vitres et du plafond et de ma chevelure sur l’écran de la Kindle Fire; et puis les mots de Guillaume Vissac m’appelaient et je plongeais.
Ce livre c’est un moignon qui ne cicatrise pas. On pourrait penser trouver-là une image de la littérature. Je n’en sais rien. Quelque chose qui suppure. La lettre saigne oui sans doute, elle bée pour délivrer cela qui se dérobe et nous rend propre à désirer. Ici la main manque pour saisir jusqu’au moindre mirage. Ce qui se dérobe est l’outil même de la préhension.
Le moignon dans la poche de la veste en jean Levis comme un foetus qui aurait implosé dans le placenta.
A vrai dire j’avais du mal à comprendre ce que je lisais. A me faire une représentation mentale de ce que je lisais. C’est le fait de cette écriture qui décrit les choses pour les voiler, pour les briser. On n’y voit rien là-dedans. On saigne dans le noir de la poche du jean Levis. Comme un moignon. Ce n’est pas agréable.
Une expérience.
Un cri aussi, ce livre, un cri dans un sens qui bée. Aucune clôture ne vient délimiter le manque de sens. Nil en parle je crois. Je ne me souviens pas bien. Nil, en place de père, il en parle, il a des mots qui semblent toucher juste, et Nil disparaît…
Rien ne tient dans ce bouquin. Les pères sont inaptes. Les pères ne sont pas là et leur absence ne cause pas de récit légendaire.
Au bout des mots il n’y a pas de père ni d’énoncé pour faire butée. Au bout des mots quelque chose explose et emporte la main. Après commence le récit qui n’a plus rien à dire que ça: etc… et qui ne le dira pas, et qui dira qu’il pourrait le dire, in extremis, dans les derniers caractères imprimés sur la page, bien loin de la fin du roman, qui n’aura pas lieu, pas pour nous, ou bien, la fin, elle a déjà eu lieu, au début, au tout début, quand ça explose. Au bout des mots seul le réel explose et emporte l’outil de la caresse, du coup de poing, du salut et de l’écriture.
En fait, voilà: j’ai lu l’histoire d’un type qui s’apprête à plonger dans une piscine; le reste c’est un effondrement, une bobine qui se dévide…
J’analyse trop.
Mon projet était de parler de la lecture du livre intitulé Coup de tête.
Je lis peu de roman. Les personnages m’encombrent. Je les aime trop. J’y crois trop au personnage. C’est un peu comme pour la télé. On m’a demandé un jour pourquoi je n’avais pas la télé. Parce que je la regarde, j’ai répondu.
Coup de tête, je m’y suis rendu à reculons. Je n’avais pas envie de retrouver la crasse et la chaleur et la rue et ce type aux cheveux bleus qui est un con et puis ces madeleines gerbantes qu’il faut économiser (une remarque d’Antoine Bréa au sujet des madeleines ici). Je m’ennuyais en compagnie de ce jeune homme et des autres. Non, je n’avais pas envie. J’ai souffert. J’ai continué. C’est qu’au fond je sais bien que l’ennui est souvent le signe de la littérature.
Ce par quoi elle se manifeste au lecteur. Ce en quoi elle le désire.
S’ennuyer dans la lecture d’un livre, c’est rencontrer le grand fond du Texte, la présence fuyante qui menace comme un orage toujours sur le point de… Parce que si on s’ennuie, c’est qu’on a continué à lire. Et pourquoi on lit cela qui nous ennuie? Quelle est l’hypnose? Ajay, tu sais peut-être toi, tu sais.
Mais c’est qui Ajay?
Je m’étais ennuyé en lisant La montagne magique de Thomas Mann. Je m’étais ennuyé. Je passais mes journées dans ces pages ennuyeuses. J’y trouvais quoi alors? Je ne saurais dire. Nil peut-être saurait lui.
A un moment j’ai cru que Nil violait le jeune homme. Mais non, j’avais mal compris. Il le baptise et l’initie.
Mais depuis, et ça fait dix ans maintenant, Hans Castorp, il n’est jamais sorti de ma vie. Il est toujours là le jeune homme de La montagne magique. Et même Ulrich, l’homme sans qualités, il est là. Comme quoi la lecture des classiques permet de s’affronter à la littérature la plus contemporaine. Sans ces expériences, aurais-je goûter l’ennui que j’ai éprouvé à lire cette histoire de jeune homme séparé de sa main?
Que fait ce jeune homme?
Il sifflote ce jeune homme. Il sifflote oui, comme quand on se promène la nuit dans les bois, pour se rassurer, comme quand on longe la frontière du territoire cartographié et qu’au-delà on ne sait pas ce que loge le noir et qu’on a peur de se faire emporter dans l’abîme et qu’on a peur de sa propre fascination pour les ténèbres
du non-être.
Le thème du livre c’est peut-être ça, l’exploration d’une frontière: et la peur qui va avec. Il fait le malin le jeune homme. Il essaie de donner le change. Au fond, il vit dans la crainte d’être vu. Dans sa nudité. Sa fragilité.
D’être vu sans sa main.
Or, cette absence de sa main est son visage non?
C’est en cela oui que ce livre me touche. J’y trouve la vie des hommes : cette efflorescence de la peur masquée tant bien que mal.
Une frontière ? Le manque oui.
Le manque de la main c’est la frontière.
Mon visage est mon manque. J’apparais à l’extrême limite de ma personne, en-deçà je patauge dans moi-même, au-delà ce n’est plus moi.
Le jeune homme semble se résoudre à ce que les mots filent, et sa vie, et sans fin, dans le rien d’un temps sans lest, et dans l’absence de tout sens.
Le jeune homme ne bute sur rien qui puisse l’arrêter. Nil, le seul qui le pourrait peut-être, se dérobe. Le jeune homme lui casse la gueule d’ailleurs, vers la fin du récit, si je me souviens bien. Juste retour des choses.
C’est la jeunesse.
Cette obéissance prude et sérieuse à la mort.
On tourne autour de quelque chose qui n’est plus là. Et ça fait une vie. On en est tous là oui. Reste à savoir ce qu’on veut, se heurter à quelque chose qui nous provoque ou filer droit dans la vitesse des morts.
Fuir est une pulsion non?
Devant l’obstacle on se révèle, comme chante Bashung.
Alors voilà je l’ai lu ce livre de Guillaume Vissac. Je l’ai lu jusqu’à ce délitement de l’histoire, ce raccourcissement des chapitres, jusqu’à ce que le narrateur se dé-trame dans les heures blanches d’une durée passée au white spirit et devienne ce fil ténu de quelque chose qui passe pour ne rien dire.
Rien de plus.
Je ne saurais pas dire.
Ce n’est pas le jeune homme qui cherche sa main.
C’est plutôt sa main qui le chercherait.
etc…
Lirécrire, lundi 26 août 2013
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