[REVUE DE PRESSE] Le Tournant numérique de l’Esthétique : une invitation à la réflexion 24/06/2019 – Publié dans : La revue de presse – Mots-clés : ,

Merci à La Viduité pour cette lecture que vous pouvez retrouver ici-même !

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Notre rapport à la beauté, à sa création et à sa reproduction, a été modifié par le numérique. Dans un bref essai limpide Nicolas Thély interroge, avec de multiples exemples, les conditions et la portée de ce tournant numérique. Il se dégage du Tournant numérique de l’Esthétique un curieux déphasage, une impression de plongée dans une archéologie des réseaux mais surtout une claire vision des transformations qu’il est urgent – avant leur effacement ou leur recouvrement au cœur du numérique – de continuer à réfléchir.

Voilà un long moment que je ne m’étais pas plongé dans des écrits universitaires. Par une singulière coïncidence, on pourrait presque dire depuis l’époque de la première publication, uniquement en numérique, du Tournant numérique de l’Esthétique. Soulignons quand même que l’essai de Nicolas Thély échappe aux travers de cette littérature grise (écrite par des spécialistes, pour les spécialistes dans le vase clos de l’université) : la langue ne se surcharge pas, trop, de barbarismes, les notes de bas de page restent discrètes et ne renvoient pas systématiquement à d’inatteignables autorités mais on sent, quand même, la suture entre différents articles repris pour l’occasion.

Le refus ou la négligence de la pensée du système dominant ne semble en rien altérer l’impératif de l’art, le fort désir de la pratique vocationnelle : ce qui importe pour ces artistes c’est qu’il doit nécessairement rester quelque chose, quelque chose qui doit leur survivre, qui doit être transmis aux autres.

Loin d’être spécialiste de ce sujet, j’ai approché ce livre par piraterie. Pas de dissection de la pensée de Nicolas Thély plutôt une appropriation des points qui me passionne. Une pratique, bien sûr, qui entre en écho avec celle née avec le numérique. Le tournant numérique de l’Esthétique définit une transmission et une reproduction de l’image en « basse définition ». Ce que je recopie de la pensée de Thély concentre sans doute une certaine pixellisation du propos, une certaine perte de netteté où « je » pense malgré tout me définir. L’essai multiplie les exemples et finit par donner de la création numérique l’image d’un exercice de disparition. Sans doute à cause de ma relative, hélas, ignorance du monde de l’Art, la plongée quasi archéologique dans l’œuvre des premiers créateurs numériques a fini par me paraître presque virtuelle. Au point d’ailleurs de penser à l’indispensable De toutes pièces de Cécile Portier : les œuvres, ou plutôt les témoignages (« ainsi l’œuvre d’art ne se définit plus comme objet mais comme une expérience qui peut se substituer par des témoignages »), apparaissent dans leur virtualité. Dans le récit de Cécile Portier, le travail du collectionneur aboutissait à une page 404. Le tournant numérique de l’art s’interroge avec une pertinence renseignée (de très bonne pages sur Archives.org et comment la mémoire du numérique est devenue un flicage comptable) sur la manière de conserver une trace de créations artistiques dont la dissipation est sans doute l’objet final.

L’ironie fait ainsi que les arts qui, depuis deux siècles, ont cultivé une opposition farouche à la toute puissance du monde, apparaissent comme précurseurs de la flexibilité, voire de l’hyperflexiblité.

En se penchant patiemment sur les conditions de production et de reproduction de l’art numérique, Nicolas Thély donne à sa réflexion un tournant sociologique assez intéressant. Si j’ai été un peu moins convaincu par les réflexions sur la chirurgie esthétique ou le walkman,  la notion d’extimité me paraît bien rendre compte de ce changement à notre propre corps induit par les pratiques numériques. L’esthétique ne saurait se cantonner à un rapport muséal au beau. Le tournant numérique de l’Esthétique fait de cette notion de l’extimité un rapport perpétuel à l’image. Nicolas Thély souligne que la multiplication des appareils de prise de vue, la facilité de leur publication et de leur retouche, nous place en position de nous croire en permanence maître de notre image. Un rapport superficiel à soi qu’il nous invite à penser. C’est d’ailleurs l’immense intérêt de cet essai : une invite à la réflexion.

Ainsi, tout au long de la lecture, je me suis demandé en quoi ce tournant numérique informe la pratique littéraire. Un envahissement des images dont le texte permettrait de se retrancher. Notons d’ailleurs que l’analyse des premiers gestes numériques peut pousser à un certain optimisme. Si la démocratisation des moyens de productions, les frontières estompées entre amateurs et artistes, accroissent une « artialisation » du monde, il me semble que la pluralité de ces pratiques portent en elles-mêmes leur purgation. Nicolas Thély qualifie sa pratique d’« esthétique différée », implication puis explication, afin d’être « ici et là » Ubiquité et façon de se couper des réseaux afin d’en parler. Généralisée, la pratique numérique me paraît, fol espoir, avoir atteint un âge réflexif : une sorte d’équilibre par connaissance non plus seulement des moyens d’appropriation mais aussi de diffusion. Le tournant numérique de l’Esthétique le souligne : la naissance du Net est libertaire, sa survie le sera aussi. Nicolas Thély s’interroge sur le devenir des artistes qui acceptent d’abord la gratuité et la disparition d’un art numérique. Ensuite vient le temps où la désinvolture cherche des moyens de subsistance. L’occasion, pour moi, de se demander si un autre modèle n’est pas possible loin de cette normalisation faite par les géants du Net qui, contre une rétribution minable, efface cette désinvolte gratuité sans lui offrir une forme de survie. La grande question posée par ce livre reste alors : peut-on envisager un art sans durée ?  En oblitérant son dur désir de durer n’est-ce pas sa possibilité de réalisation même qui s’efface ? La trop grande conscience de son effacement ne donne-t-elle lieu qu’à une figuration superficielle, uniquement conçue comme une illustration de l’époque ? Le tournant numérique de l’Esthétique ne tranche pas ces questions mais souligne leur perpétuelle actualité.



Un grand merci aux éditions Publie.net pour l’envoi de cet essai inspirant

Le tournant numérique de l’Esthétique (154 pages, 22 euros)