[REVUE DE PRESSE] Antonin Crenn réinvente l’écrivain arpenteur (par Fabien Maréchal) 25/03/2019 – Publié dans : La revue de presse – Mots-clé : ,

Merci à Fabien Maréchal pour sa lecture de L'Épaisseur du trait, chronique à retrouver ici-même.

L'Épaisseur du trait (éd. publie.net) est un bouquin superbement casse-gueule. Peu de dialogues ; pas un regard pour les sacro-saintes règles du page turner ; pas d’intrigue à suspens ; et une écriture qui prend le temps de la justesse. Ouch ! Oui mais : une idée lumineuse (on observe beaucoup la lumière et les ombres, chez Antonin Crenn) et poétique.

Voilà que du côté du boulevard Diderot, les impasses, les appartements, les rues se retrouvent soumises aux épaisseurs des traits sur les plans de poche, si bien que telle section tend à disparaître, tel bâtiment enfle, ou bien il faut aménager un étroit passage entre chambre et cuisine de tel appartement parce que le couloir tombe pile-poil à la pliure du feuillet du plan, c’est bien embêtant. C’est même pour éviter ces désagréments que les parents d’Alexandre, 19 ans, sont partis à la campagne, le laissant à une sorte de chambre de bonne, à ses déambulations et à ses rencontres plus ou moins à l’improviste.

On connaissait les écrivains voyageurs ; Antonin Crenn réinvente l’écrivain arpenteur, l’écrivain pedibus jambonneau, déjà expérimenté avec la nouvelle Passerage des décombres et la novella Les Héros et les autres (toutes deux aux Éditions Lunatique), avec cependant plus de souffle et sans doute de confiance dans ce nouvel ouvrage. Mais la même retenue. Les sentiments ici se suggèrent, ils résident tout entier dans un geste, une chaleur, dans les silences plus que dans les paroles, surfaces peinant à traduire les ressorts des dessous.

Antonin Crenn, avec sa délicatesse sans emphase, est à la fois un impressionniste qui écrit par accumulation de touches, un topographe, un entomologiste qui se refuserait à punaiser des insectes morts, préférant les regarder vivre avec bienveillance. Chez lui, on observe, on écoute, on décompose pour trouver l’unité – de la vision, du lieu, et aussi de celui qui le parcourt.

Et puis, il n’y en a pas tant que ça, des écrivains qui peuvent se permettre d’écrire « C’est beau », et que ça sonne juste et non creux. Une question de ton, de placement. On trouve aussi chez lui, parfois, un jeu au charme délicieusement désuet avec le vocabulaire, qui nous fait retrouver par exemple l’adverbe « drôlement » de notre enfance avec un grand sourire, ou écrit « à l'entour » comme il y a un siècle.

Antonin Crenn est en train de se construire un style qui, derrière la modestie du bonhomme, révèle un dessein tout de même précis. Comme il a cette façon de raconter bien à lui, c’est presque naturellement qu’il vous fait glisser dans un petit monde avec des règles propres. Un peu étrange, un peu réel. Tenez, il suffit de courir assez vite quand vous sautez dans un train pour le faire démarrer et partir par monts et par vaux. Vous saviez ça, vous ? Il y a du Queneau, là-dedans, dans la poésie de la situation initiale, bien sûr, mais peut-être surtout dans l’art de dire les choses vraies avec simplicité, justesse et tendresse.

Et si vous ne me croyez pas, peut-être que vous ferez confiance à ce qu’écrivait Claro dans Le Monde.

PS: pour éviter tout procès d'intention en copinage, oui, je connais Antonin, il a même réalisé la couv' de mon dernier petit bouquin chez Lunatique (et il sera même un peu embarrassé s'il lit tout ça, ha ha ha), mais je ne pousse pas le masochisme jusqu'à me tartiner quasi 200 pages en caractères pas très gros et à en parler si je n'en ai pas envie, sans compter que ma voix compte relativement peu dans les jurys des prix littéraires...