[NOUVEAUTÉ] Je suis un écrivain, de Laurent Herrou 20/06/2018 – Publié dans : Notre actualité – Mots-clé : ,

Certains d'entre vous ont déjà pu le découvrir en avant-première sur notre stand au dernier Marché de la poésie, où Laurent Herrou était en signature durant le week-end, mais c'est bien aujourd'hui que paraît cette réédition de Je suis un écrivain. Publié à l'origine en numérique il y a dix ans, avec une première édition imprimée est parue en 2013, Je suis un écrivain est le récit d'une résidence dans un village du sud de la France. Écrit de façon incisive, sous forme de questions-réponses, Je suis un écrivain raconte avec beaucoup de minutie, et avec humour, la rencontre entre deux univers qu'a priori tout oppose et les difficultés qui se présentent : incompréhensions, incommunicabilité, solitude. C'est aussi une mise à nu des dispositifs aidant la création artistique en général, et littéraire en particulier, et une vraie porte d'entrée dans l'écriture de l'auteur, dont la publication de ses Journaux, chez Jacques Flament, mérite qu'on s'y attarde.

 

Extrait

Tu ne t’es pas présenté à eux ?

Non.

 

Pourquoi ?

Je ne savais pas comment faire. Je ne savais pas comment les approcher, je ne savais pas ce qu’il fallait dire.

Bonjour, je suis Laurent Herrou.

Bonjour, je suis un écrivain.

Bonjour, c’est moi qui habite la maison, au bout de l’avenue. La maison avec la vue magnifique. La maison des artistes. Bonjour, c’est moi le nouvel artiste in town. Bonjour, vous vous appelez comment ?

J’ai essayé le premier jour. J’ai souri. J’ai fait des sourires, des tentatives de sourires et des tentatives de communication. L’homme qui partage ma vie était redescendu à la ville, j’étais seul au village. Je me suis forcé, je suis allé boire un Ricard sur la place du village. J’avais emporté un livre. Il y avait une table occupée par des gens du coin. J’ai choisi la mienne à deux tables de la leur. Ils m’ont souri. J’ai répondu. J’ai commandé un Ricard, la fille m’a servi et est allée s’asseoir à l’autre table. C’était moi contre eux. Eux contre moi.

D’un autre côté elle n’allait pas s’asseoir à ma table.

J’ai plongé le visage vers mon livre en sirotant distraitement mon Ricard. Je ne lisais pas vraiment, je n’étais pas concentré.

 

Combien étaient-ils ? Tu les avais déjà rencontrés ?

Trois. Non, quatre. Il y avait, maintenant que tu me le rappelles, la patronne, la plus âgée. Il y avait la fille — ou la petite-fille, je n’ai pas encore compris si c’était trois générations. C’est elle qui m’a servi, la plus jeune. Il y avait l’ami de la fille, en tout cas celui qui ne la quitte pas. Qui me sourit vraiment, lui. Me regarde quand il sourit. Il y avait un vieil homme aussi, qui devait être le mari de la patronne. En vérité il n’y avait pas de clients ce soir-là. Il était sept heures du soir, il n’y avait personne. Le vieux m’a dit au moment de fermer, une demi-heure plus tard : il n’y a personne au village.

Et : ils doivent boire un coup à l’autre.

L’autre ?

L’autre café. Le bar-tabac qui fait dépôt de pain aussi. C’est là que je suis allé ensuite. Quand ils ont fermé le café sous les tilleuls. Le vieux m’a demandé ce que je lisais. J’ai voulu faire mon intéressant, j’ai dit que c’était une histoire d’écrivains kidnappés pendant une résidence d’artistes. Ça ne l’a pas fait tiquer, il a juste dit : ha, un policier. Il a ajouté : moi j’aime pas les policiers. Ou au contraire : moi les policiers, je les regarde à la télé. Il a peut-être dit qu’il aimait les policiers, qu’il en lisait, je n’ai pas fait attention. Les femmes fermaient le café et je sentais qu’il fallait que je paye. Je me suis levé à la suite du vieux, j’ai demandé combien c’était, il a fait un signe de la tête, du genre : voyez à l’intérieur. C’était dérisoire.

 

Quoi ?

Le prix. Le prix des choses est dérisoire dans les villages. C’est une chose étonnante : dans les cafés, rien n’est cher. Dans les épiceries au contraire, les prix sont multipliés. Il n’y a pas de logique des prix dans les villages. L’inflation, ça ne veut rien dire. Le pouvoir d’achat non plus. Pourtant ils fonctionnent comme les villes : il y a les riches et les pauvres. Même avec trois maisons, il y a les beaux quartiers et les HLM.

 

Toi, tu vis où ?

Dans les beaux quartiers, je pense. C’est résidentiel. Ce n’est pas un jeu de mots.

 

Tu as payé ? Tu as dit qui tu étais ?

Oui. Non.

 

Tu as souri ?

Oui. J’ai rapporté mon verre. Et la carafe. Toujours me faire bien voir. Ils m’ont remercié, mais j’imaginais que derrière mon dos ils se disaient : qu’est-ce qu’il croit ? Parce qu’il nous rapporte la carafe et le verre, on va l’aimer davantage ?

 

Tu es paranoïaque ?

Oui.

 

 

240 pages
ISBN papier 978-2-37177-556-5
ISBN numérique 978-2-8145-0125-6
20€ / 5,99€

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