[REVUE DE PRESSE] Légendes, de Daniel Bourrion, sur Mobilis 16/04/2018 – Publié dans : La revue de presse – Mots-clé : ,

Merci à Claire-Neige Jaunet pour cette chronique à retrouver sur Mobilis.
 

Légendes, de Daniel Bourrion, évoque, dans une belle prose poétique, ce que peut être la perte de la "langue première" et son remplacement par une autre, apprise par nécessité, et venant gommer "les mots premiers" qui permettaient de borner l'univers à la mesure de ce qu'on était. Tout un pan de passé, de ce passé qui constitue la "part première" de soi, se trouve alors renvoyé dans le "flou que gardent les choses ennoyées". Une occasion fortuite peut faire ressurgir la saveur de cette "langue perdue", "enfuie", qu'on croyait oubliée, et c'est alors un véritable retour chez soi qui se produit. Mais à partir de cet instant, il y a la langue du dessous, présente "comme une ombre", et la langue du dessus, la "langue d'emprunt". C'est avec cette langue-là, "langue de maintenant" habitée de traces, que l'on part à la quête de soi, dans les chemins confus de la mémoire où s'élaborent nos "légendes" — car "on oublie tant, même quand on croit se souvenir"... Les détails infimes, épargnés par le temps, côtoient les incertitudes et les choses enfouies "dans les souterrains des jours", et tout cela tisse des récits qui font figure de réalité. 

Donc, "légendes" que ces espiègleries d'enfants de chœur qui désacralisaient les rituels religieux, que ces albums où les photographies attestent des disparitions plus qu'elles ne les annulent. 

"Légendes" aussi ces discours qui transforment en "paradis perdu" les "tristes cabanes à peine chauffées" où l'on vivait... La plupart des souvenirs s'impriment dans le "disque mou" de notre tête, il leur arrive même d'être "de seconde main", voire "simplement juste inventés". Tenter un retour dans un endroit marqué par un épisode particulier de notre passé — tel cet achat d'un livre d'Echenoz — nous expose à constater qu'on "mélange les époques", que les lieux qu'on croyait connaître sont devenus étrangers, et que nous nous embrouillons dans une "sorte de soupe de souvenirs".

Légendes nous installe au cœur de ce qui nous donne une identité : la langue et la mémoire. Sa publication par publie.net offre l'avantage de laisser le lecteur libre de choisir son support de lecture : papier ou écran. Un choix qui n'est pas sans nous renvoyer à la problématique du texte : opter pour le support qui prétend fixer, ou pour celui qui nous laisse dans le fugace ici et maintenant.