[REVUE DE PRESSE] Si La Fontaine avait connu Facebook, quelle fable aurait-il écrite ? 17/10/2016 – Publié dans : La revue de presse – Mots-clé : , ,

ARTICLE PUBLIÉ LE VENDREDI 9 SEPTEMBRE 2016 sur RADIO-CANADA par Martin LESSARD, à retrouver ici

Classiques connectés, d’Olivier Ertzschied, aux éditions Publie.net
Classiques connectés, d’Olivier Ertzschied, aux éditions Publie.net   PHOTO : PUBLIE.NET

Dans le livrel Les classiques connectés, sorti aujourd’hui, Olivier Ertzscheid propose d’amusants pastiches de classiques de la poésie, de la littérature et de la chanson française. Il adapte allégrement ces œuvres pour illustrer notre nouvelle condition humaine à l’ère numérique. Premier remix littéraire ?

Olivier Etrzscheid, maître de conférence en sciences de l’information et de la communication à l’Université de Nantes, propose un exercice de style à la fois hilarant et inquiétant, où une quarantaine de classiques de la culture française, dont des textes de La Fontaine, sont revus et augmentés.

L’internaute, ayant publié et partagé toute sa vie, se trouva fort dépourvu quand d’autres que ses amis firent le portrait d’icelui : pas un seul petit morceau de sa vie qui n’échappa au regard d’autrui. Il alla crier « droit à l’oubli »

La cigale, la fourmi et le droit à l’oubli, d’Olivier Ertzscheid, d’après Jean de La Fontaine

Comme dans la fable originale, cela se termine plutôt mal pour la cigale. « Nuit et jour, à tout venant, je publiais, ne vous déplaise », dit-elle. « Vous publiez? Eh bien, oubliez, maintenant! », répond la fourmi.

Et que dire de la fable où Maître Usager, sur son arbre perché, tenait en son bec des données? Voilà que Maître Algorithme, par l’odeur alléché, lui dit : « Sans mentir, si votrebranding se rapporte à votre ranking, vous êtes le Phénix du graphe connecté. »

L’humour est bien évidemment au rendez-vous. Pourtant, ces palimpsestes qu’offre Ertzcheid nous inquiètent aussi par leur lucidité crue sur l’état de nos relations avec le numérique, induite simplement par quelques mots remplacés dans des textes d’une autre époque.

Le réseau d’abord

Réactualisant la célèbre chanson de Brassens Les copains d’abord, l’auteur en fait un portrait sans concession de notre société connectée. On entend presque les accords de guitare du chansonnier en lisant :

Tout en se vautrant dans le luxe, ces petits Castor et Pollux, ces gens de Sodome et Gomorrhe, Sodome et Gomorrhe, c’est notre attention qu’ils voulaient, les données qu’on leur confiait, sur chaque trace qu’ils construisaient, leur réseau d’abord.

Le réseau d’abord, d’Olivier Ertzscheid, d’après Georges Brassens

Le fil conducteur de ces classiques adaptés passe par la narration d’un mystérieux ingénieur littéraire de l’an de grâce 4097, où le fantasme de la bibliothèque universelle de Borges est réalisé (celui où tous les livres possibles, passés et futurs, ont été écrits).

Au début de chaque chapitre, cet ingénieur littéraire, Mitono, raconte le cheminement de l’humanité vers une espèce de singularité technologique appelée NetWorld 2 à travers les extraits d’un livre, Les Classiques connectés, qu’il a repéré dans les entrailles de la bibliothèque.

Contes des jardins fermés

Dans ce monde, la chanson d’Alain Souchon Allô maman, bobo devient Allô maman, FOMO, qui traite de cette terrible envie de ne rien vouloir manquer (en anglais, Fear of Missing out).

J’navigu’ seul le long de mon fil d’infos, dans ma tête y’a plus d’réseau. J’cliqu’ dans l’vid’ sur une petit’ boîte en fer, dans ma tête y a rien à faire. J’capt’ mal en campagn’, j’capt’ mal en ville. Cherche un signal bien trop fragile. Allô maman, FOMO

Allô maman, FOMO, d’Olivier Ertzscheid, d’après Alain Souchon

Même Antoine de Saint-Exupéry voit son Petit prince transformé en Petit internaute, qui cherche à apprivoiser non pas un renard, mais un moteur de recherche.

Ce dernier lui livre son secret : « Il est très simple. On ne prévoit qu’avec les données. L’essentiel est prévisible pour les moteurs. Les hommes ont oublié cette vérité. Mais tu ne dois pas l’oublier ». Et le petit internaute de répondre : « Je suis redevable à ma plateforme ».

Ce remix du Petit prince à la sauce Ertzscheid se réclame davantage de la critique sociale que de la poésie. « C’est le temps qu’on perd sur la plateforme qui fait cette plateforme si importante… » Mais au fond, pourquoi la poésie d’aujourd’hui ne pourrait-elle pas aussi être une critique sociale?

Odes aux algorithmes

Dans le livrel d’Ertzscheid, Charles Baudelaire voit aussi plusieurs de ses poèmes remaniés.

Du célèbre Spleen (« Je suis un vieux moteur plein de pages oubliés où gît tout un fouillis de modes surannés ») à À une passante (« Le profil d’une femme fixa mon attention, d’un Instagram furtif et d’un Tinder coquet; Agile et noble, un simple selfie, un statut »), Ertzscheid remixe ses poèmes comme un terroriste détourne un avion et l’envoi sur des tours jumelles. Ce qui s’effondre devant nous, bien sûr, c’est l’utopie que les algorithmes sont à notre service…

Classiques connectés est un prolongement artistique des écrits d’Olivier Ertzscheid sur son blogue Affordance, qui décryptent minutieusement avec éloquence les mutations numériques de notre société depuis plus d’une décennie.

Les classiques connectés, d’Olivier Ertzschied, aux éditions Publie.net. Préface de Lionel Maurel (format epub, 5 €)

 

Les classiques connectés, d’Olivier Ertzscheid, sur Publie.net