La lettre d’info : novembre 2015 21/11/2015 – Publié dans : La lettre d'info – Mots-clé : ,

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Chers amis,

Avant d’écrire ces mots il a fallu prendre la mesure du temps. Le temps de se dire faut-il dire, faut-il laisser place au silence ? Les évènements du vendredi 13 novembre ne sont pas derrière nous, ils sont encore sur nous et personne ne fera semblant d’ignorer la poussière présente sur nos vêtements, la salive dans nos bouches et le vide en nos yeux. Et cette question qui est revenue plusieurs fois, dans mon esprit comme, je l’imagine, dans tant d’autres : faut-il laisser place au silence, vaut-il mieux ne rien se dire, laisser le temps ensevelir ce qui nous recouvre encore en partie ? Par exemple : lorsque lundi matin (en réalité dimanche soir) il a fallu raccrocher les wagons du livre de la semaine, nous nous sommes demandés : quels sont les mots qui peuvent nous inspirer cet élan de tendresse, de bienveillance, de sérénité dont nous, fort égoïstement, nous avons besoin ?

Ce n’était pas formalisé, ce n’était pas conscient, c’était là dans un entre-deux de parole intérieure, mais il a bien fallu l’entendre cette tentation du silence, comprendre d’où elle venait et surtout quoi en faire. Partout évidemment, mais tout particulièrement sur les réseaux, de silence il n’y en a pas eu tant que ça durant les heures et puis les jours qui ont suivi les premières annonces, vendredi soir, puis les suivantes et les suivantes. Beaucoup de tumulte, beaucoup de colère, beaucoup de tendresse aussi, beaucoup. Et le recours aux mots, souvent, un élan spontané vers des littératures ouvertes, plurielles. Partager la traduction du poème de Dylan Thomas par Lionel-Édouard Martin sur Twitter, et c’était plusieurs messages spontanément venus d’ici ou là et par différents biais pour partager d’autres poèmes et d’autres horizons et citer d’autres mots, publiquement ou non, avec ou sans phrases d’accompagnement, parfois juste comme ça, comme un geste. C’est le message de quelqu’un qu’on n’a jamais rencontré mais qu’on suit depuis des années (elle se reconnaîtra) qui disait avoir vu tant de monde en librairie chercher du réconfort, ou plutôt, non, c’était un autre mot : un refuge. Qu’on ne se méprenne pas : ce n’est pas l’acte d’achat, évidemment, c’est lire. C’est le mot spontanément. C’est avoir lu par hasard que ce refuge était là, qu’il existait, et que c’était une émotion en soit que de le découvrir. C’est ce passage de Navigations aperçu par hasard sur la timeline, partagé dans le flux continu des paroles du week-end. Et ce sont des centaines de choses que vous avez peut-être vécues chacun de votre côté et que vous choisirez de taire ou non en vous posant peut-être, à un moment donné, la question du silence.

Nous nous en sortons toujours. Tant bien que mal, nous nous en sortons. Nous sommes de perpétuels rescapés d’une catastrophe répétée. Malgré la violence, la terreur, la fin de tout, nous nous en sortons. L’homme est sans doute un animal résistant, il résiste à ce à quoi il ne faudrait pas pouvoir résister. Il est toujours là. Et il s’émerveille d’être encore vivant — de ne pas avoir succombé à l’effondrement généralisé qu’est chaque jour qui passe, chaque perte, chaque deuil, chaque mort, chaque séisme. La douleur et la souffrance n’ont rien d’héroïque car tout le monde peut en sortir presque indemne. Les signes du désespoir s’effacent rapidement, tout rentre dans la normalité, dans la banalité la plus étonnante. Rien n’est arrivé. Il ne reste qu’un souvenir sourd, sans couleur, tranquille. J’ai regardé les photos d’une tempête : six mètres de vagues, vent force sept, le bateau semblait devoir couler d’un moment à l’autre. Dans la photo tout est calme. Que la peur peut être ridicule !

Écrire ici, évoquer nos sorties à venir, évidemment que nous y croyons, évidemment que c’est important à nos yeux ; bien sûr que c’est dérisoire. Articuler nos mots les uns avec les autres pour faire face à la tentation du silence, c’est encore autre chose. Non comme un acte de résistance ou un quelconque rempart à la peur, non pas pour répondre aux injonctions des uns et des autres, des « sinon ils ont gagné » ou que sais-je, mais comme un geste nécessaire à nous-mêmes, un effort de toujours, nos quelques pas dans le sable qu’il nous faut bien continuer à semer. Ce que Climats nous dit du monde présent, passé et futur, oui, c’est important. Ce queLe cercle du rivage et mondeling éprouvent de nos élans à percer les frontières, à écrire les langues et les images, je l’espère, c’est important. Éprouver et mesurer nos Longs silences, ceux des autres, ceux qu’on ignorait être à leur place en nous mais que nous découvrons ces jours-ci, de façon douloureuse et spectaculaire et violente, c’est important. Nous retrouver lors de prochaines lectures et rencontres, bientôt, dès la semaine prochaine, comme c’est important… Nous n’ignorons pas le silence ou la tentation du silence : nous cherchons, nous aussi, à notre façon, comment vivre avec lui, dans cet équilibre fragile ou précaire mais capable, on le sait, de nous porter dans l’écriture, dans la lecture, dans l’échange de nos voix et de nos maux.

D’ici-là, j’espère que vous allez tous bien. Mais alors à un point…

Sincèrement,

Guillaume Vissac