Un texte/Une voix — Le Shnorrer de la rue des Rosiers/Michèle Kahn 26/05/2013 – Publié dans : Un texte/Une voix – Mots-clé : , ,

Ce dimanche, dans notre toute nouvelle rubrique Un texte/Une voix, c’est Michèle Kahn, avec le bouleversant Shnorrer de la rue des Rosiers, qui a accepté de répondre à nos trois questions.

Ce livre n’est pas une fiction, ce qui lui donne sa force de témoignage. « L’important […] c’est d’avoir la mémoire longue et de veiller à transmettre » dit l’un des personnages.

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kahn-smallQuelle est la phrase/anecdote/situation qui déclenche l’écriture du Shnorrer de la rue des Rosiers ?
C’était un dimanche de Pentecôte. Depuis des années, nous nous retrouvions le dimanche, dix personnes environ, pour une balade à vélo d’une trentaine de kilomètres.
Ce jour-là, étrangement, nous ne sommes que deux. L’autre est S***, mon aîné de vingt ans, un ami que je fréquente en diverses occasions.
Nous partons sous un soleil pâle. Il me demande si j’écris en ce moment. Je lui parle d’ Hôtel Riviera. C’est l’histoire d’une éditrice, la quarantaine, qui fait le point sur sa vie, s’aperçoit que le cours de son existence aurait été bien différent si ses parents, déportés, n’avaient pas disparu pendant sa petite enfance.
S*** se tait. Pas un mot. Il n’est pourtant jamais en retard de commentaire. Cette histoire doit l’ennuyer, mauvais présage pour le succès du roman. Ou peut-être ménage-t-il son souffle pour négocier la grimpée qui s’annonce.
Arrivé au sommet, il lâche :
- Tu sais que j’ai été déporté ?
Je tombe des nues. Il n’en a jamais rien révélé. Ni à vélo, ni à table, ni en randonnée pédestre. Même lorsque nous parlions de cette satanée guerre dont il ne semblait rien ignorer.
Il commence à raconter. Je suis estomaquée. Des histoires de camps, j’en connais, mais je n’ai jamais entendu pareil périple. Pendant vingt kilomètres, il pédale et il raconte, je pédale et je pleure. Son histoire si cruelle, si belle, si forte, a une puissance romanesque telle que je suis aussitôt dévorée par l’envie de l’écrire. Désir exacerbé lorsque ce récit fait pleurer ma famille à son tour. Mais je m’en abstiendrai, bien sûr. C’est l’histoire intime de mon ami. Je n’ai pas le droit d’y toucher. Pendant des heures je me répète que je n’ai pas le droit d’y toucher.
Le lendemain, nous nous retrouvons exceptionnellement car c’est le lundi de Pentecôte. Cette fois, aucun des compagnons n’a manqué le rendez-vous cycliste. Nous partons. S*** papillonne de l’un à l’autre, parle auto, vélo, lecture de journaux, bricolage et cinéma. Il parle à tous sauf à moi. Regrette-t-il sa confidence ? A-t-elle ravivé la douleur ?
J’ai envie de parler à S*** mais crains de le blesser. Parler ou se taire ? À la fin de l’équipée, je décide de l’embrasser comme à chaque fois, chaleureusement, mais sans un mot. Les autres cyclistes s’envolent vers leurs domiciles, affamés, et nous voici seuls. S*** alors questionne :
- Tu te souviens de ce que je t’ai raconté hier ?
Je suffoque :
- Comment aurais-je pu oublier ?
- Tu veux l’écrire pour moi ?

Si Le Shnorrer de la rue des Rosiers était une personne ou un personnage, qui serait-il ?
Un jardinier qui cultive une plante nommée « chance » et qui en offre les graines.

Quel passage/mot/extrait du Shnorrer de la rue des Rosiers vous tient le plus à cœur et pourquoi ?
Chaque fait, chaque phrase, chaque mot de ce livre me tiennent à cœur. Après avoir beaucoup hésité, je retiens : « Quant à la vengeance, elle n’est pas de notre ressort. »
Cet homme a vu et vécu le pire qui puisse arriver sur Terre. Il a failli mourir mille fois. Sa jeunesse lui a été volée. Ses proches ont disparu. Or, il comprend que la haine et le désir de vengeance achèveraient de le détruire. Il ne se construira qu’à force d’amour.
Notion qui me paraît primordiale de nos jours où un ado prendra un couteau pour se venger d’un prof ou du garçon qui lui a chipé son amie, où tant d’êtres dits humains se vautrent dans la haine, la possession à tout prix, l’opposition systématique, alors que l’amour des autres pourrait soigner la planète…

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Michèle Kahn est aussi l’auteure de Cacao, des Prunes de Tirana et de KKK, le Grand Dragon.

À dimanche prochain, pour un nouveau texte, une nouvelle voix !