[REVUE DE PRESSE] Local Héros, de Benoît Vincent 29/06/2016 – Publié dans : La revue de presse – Mots-clé : ,

Billet initialement publié sur le blog de critique littéraire L’or des livres, merci !

Les lecteurs qui ont été bercés par la musique de Dire Straits (1) goûteront sans doute plus particulièrement cette petite fiction de Benoît Vincent, mais nul besoin d’appartenir à sa génération ni d’avoir jamais écouté la moindre note de ce groupe rock pour être séduit par Local héros.

« Seule l’ironie peut convertir l’existence en biographie », affirme l’épigraphe empruntée à Pierre Senges (un patronage prometteur), et ce petit ouvrage mené par l’auteur avec une constante ironie qui «devance la moquerie et fait naître la compassion» s’avère bien plus qu’une biographie - même romancée – de Mark Knopfler (2). Car s’il décrypte l’aventure de MK et celle de son groupe DS, il utilise les différentes étapes de leur parcours et les titres et les paroles de leurs chansons (intégrés dans le texte en italique) comme matériau d’une fiction. Déclinant « des » biographies envisageant tous les possibles - et même les impossibles - en mêlant le réel à l’imaginaire, l’auteur nous entraîne dans une errance poétique et ludique jubilatoire en développant en creux une réflexion sur notre monde, sur notre manière de l’affronter et d’y exister. Laissant son esprit divaguer et sa langue explorer, il nous offre ainsi plus largement une « écriture de la vie », tout «un monde  serti dans une coquille de noix».

1) https://fr.wikipedia.org/wiki/Dire_Straits

2) https://fr.wikipedia.org/wiki/Mark_Knopfler

 

 

Après (3) nous avoir conté la geste fabuleuse de Farigoule Bastard, berger provençal quittant ses rudes terres épineuses et rocailleuses pour monter à Paris avec sa mule, Benoît Vincent s’attache ici au parcours d’un jeune héros s’arrachant à une «maigre terre d’Ecosse» chargée de mémoire, non moins «rustre» et «majestueuse» que cette Provence profonde, pour «aller voir ailleurs». Car il lui faut «l’ambition d’une terre vierge» et le dessein d’y bâtir une nouvelle ville  pour fonder sa présence au monde. Pour exister. Mais ce petit Perceval en quête du Graal parti affronter la «terrifick mer du Nord» n’arrivera pas pour autant à combler son vide, son manque.

«On t’acclame, tu imites, tu te conformes pour plaire.»

Pris dans l’engrenage d’un succès précoce aussi énorme qu’épouvantable, il est ainsi conduit vers un ailleurs qu’il n’a pas choisi, perverti par l’industrie du spectacle, par la perfection numérique des enregistrements en studio et le gigantisme inhumain des concerts donnés dans des stades. Oubliant sa quête personnelle au profit d’une course matérialiste dans un monde désenchanté, dans «un quotidien empesé, vivarium décoré de poncifs à la chaîne», il y perdra son âme. Les dés étaient sans doute pipés, ce rock n’était pas le Graal et la stature de grand homme révélera toute sa vanité.

Un échec que, multipliant les hypothèses, l’auteur analyse non seulement avec ironie mais avec une imagination et une fantaisie galvanisant la langue. Variant et brouillant les points de vue (4), il adopte de plus une structure impulsant au texte un mouvement de flux et de reflux comme celui de la mer - celui de la vie - qui nous fait naviguer «entre Charybde et Scylla», «entre les crocs du loup et les pinces de la nuit» jusqu’à ce que nous disparaissions dans sa «courbure féline».

3) Le texte, remanié, est en fait paru initialement en ligne en 2012/2013, parallèlement  semble-t-il à l’écriture en  ligne  de Farigoule Bastard 

4) En faisant intervenir notamment celui de son frère via des mails, et en recourant à divers pronoms narratifs, jouant de l’ambiguïté du « on » et du « nous »  – occasion d’un jeu supplémentaire entre le « us » anglais et les US -, et passant de la proximité du « tu » de l’adresse à un « je » semblant impliquer l’auteur dans un narrateur ne se privant pas non plus de distiller entre parenthèses ses commentaires laconiques …

Une chanson de geste rock

Local héros (4) est un ouvrage « rock » par son sujet mais surtout par son écriture car il « balance », il oscille entre l’élan, la vitesse, entre cet éclair qui ébranle et pousse en avant et l’ancrage millénaire dans cette terre, dans cette « roche » (5) témoignant de temps mythiques immémoriaux. Ce n’est pas un récit linéaire mais une chanson de geste moderne déclinant la réalité d’un parcours, d’un «walk of life», en multipliant les histoires «comme une aventure de bouche en bouche transformée», en variant les tonalités fictives et les styles.

L’auteur nous conte ainsi l’histoire de MK, cet antihéros affrontant le monde, en la rejouant à chaque piste, les chapitres semblant s’opposer, se dymamiser deux à deux dans une sorte de va-et-vient entre réminiscences d’un lointain passé et rêve d’une génération récente (01/02), aventure familiale et quête personnelle (03/04), ou entre tragédie et western (05/06), mode virtuel et mode naturel (07/08), la neuvième et dernière piste pouvant résonner comme un épilogue.

4) Local hero est le titre d’un film tourné dans les beaux paysages d’Ecosse, dont Mark Knopfler a composé la musique, une fable écologique opposant les valeurs de la société marchande à celles d’une société traditionnelle :

https://fr.wikipedia.org/wiki/Local_Hero

5) En anglais , « to rock » signifie « (se) balancer », « ébranler » et « rock » désigne la « roche »

Un éloge à contrario de l’authenticité

La quête de ce héros local (né à Glasgow), de ce héros «d’ici» malicieusement déboublé, notamment en Perceval, si elle fut vite détournée par l’immédiateté et l’énormité de son succès «là-bas» (aux Etats-Unis), s’affirmait au départ comme une aspiration à exister (non par l’avoir mais par l’être), à s’améliorer. A partir ailleurs pour se trouver. Devenu millionnaire sans en branler une», il abandonne son rêve de perfection qui est apprentissage prenant du temps - comme celui des Compagnons durant leur tour ou des chevaliers du Graal approchant peu à peu leur idéal de pureté.

Local héros fait ainsi l’éloge à contrario de l’authenticité, cet enracinement, cette consonnance intérieure. Une authenticité perdue par MK et son groupe DS qui ont même effacé leur accent dans une musique de plus en plus aseptisée : «Ce manque d’accent est peut-être le signe d’un manque d’enracinement, ou l’expression d’un étrange exil intérieur». Et le narrateur ne cache pas sa préférence pour les concerts artisanaux dans les pubs écossais à taille humaine, pour une musique incarnée, «plus vulgaire mais plus authentique, une voie qu’il conviendrait de suivre».

 

Du rêve d’Amérique

Avec lucidité et malice l’auteur aborde ce rêve d’ailleurs, ce rêve d’Amérique poussant l’homme à avancer qui devient un simple «rêve américain», et même un trivial désir «d’US» (United States), rêve formaté partagé par des millions d’adolescents, et d’adultes immatures. Et c’est ce « rêve d’ailleurs » avorté qui nous emporte sur les traces de ces grands guerriers ou explorateurs mythiques qui ont suscité tant de fictions. Car ce livre est aussi ancré dans toute cette littérature fictionnelle. 

«Tout ceci n’était qu’un songe», un rêve d’Amérique - « ce mot (…) résumant toutes les fictions possibles et l’idée même de fiction »,  écrivait Pierre Michondans ses  Vies minuscules . Et au-delà de l’aventure revisitée d’un musicien et d’un groupe de rock mythiques, Local héros résonne à mon sens avant tout comme une Odyssée de la fiction - qui n’est pas sans évoquer certains merveilleux passages de Giono (6).

6) Dans les deux derniers paragraphes de l’extrait cité ci-après (piste 06) Perceval semble se dédoubler en Ulysse, celui de Giono dans son roman Naissance de l’Odyssée

Local héros, Benoît Vincent, éditions Publie.net (version numérique incluse), 102 p.

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A propos de l’auteur :

En 2015 paraît son premier roman Farigoule Bastard (Le nouvel Attila), mais d’autres projets sont en cours : mise en livre de l’hypertexte Genove, ville épuisée (2012), Bornes, sur territoire ( publication en cours sur remue.net).

 

EXTRAITS :

 

Piste 01 – Solide roche

p.13/14

La vue est violente, elle est fouettée par les embruns de la terrificque mer du Nord qui extirpent des archipels leur lot de roche pulvérisée. Les falaises s’élèvent des eaux, parfois à peine rugueuses, mais le plus souvent rageuses, des eaux qui sont froides.

Là-dessus des bruyères, des genets, des ajoncs s’entremêlent et figurent une résille colorée qui serre la terre, se colle à elle. Peut-être les crêtes, peut-être les embruns de la mer chargés de rocaille qui fouettent la vue, pourquoi pas ?

Les courants polaires, ceux de Norvège, de Russie même, ceux d’Islande (pourquoi pas) viennent enrober l’ensemble ; aussi le mouvement ici, la vitesse, est-elle une stratégie, une lutte, pour la survie, le mouvement est d’insecte, précis, saccadé, mécanique.

L’homme a conçu des villes ici, adaptées à l’ici, des villes encastrées dans la roche, dans le grès(rouge), des villes dont la mémoire surpasse les mémoires des hommes même, des villes où se croisent les armées romaines et les celtes des légendes, des villes où aujourd’hui le football et la bière ont remplacé l’épée et la cervoise. Naître ici, pourquoi ne pas aller voir ailleurs ?

On n’en est pas certain, mais on aime à croire que l’histoire commence ici (ou là), figée dans le givre, grisée dans le grésil, et la vitesse, le mouvement ne sont pas faciles, soit ils sont happés par les vents polaires, soit il faut aller voir ailleurs.

De toute façon, nous allons quitter ces espaces de landes, ces crêtes écorchées et ces embryons de fjords, ces troupeaux de lochs, parce qu’en vérité il nous faut aller voir ailleurs et d’autres paysages nous sont beaucoup plus familiers, ou bien nous faisons mine de le croire, il nous faut d’autres crêtes, d’autres lochs appelés bayous d’autres fjords appelés mangroves.

Parce qu’en vérité, nous avons de l’ambition.

Nous avons l’ambition d’une terre vierge — et le dessein de bâtir ici — oui — une nouvelle ville. Faire sa maison dans le sauvage. Construire une échoppe et un comptoir. Labourer la terre le long de la rive du lac gelé. Voilà notre secret désir. Fonder une ville nouvelle ; connaître la sensation d’être de quelque part, et toutefois choisir le meilleur endroit.

Alors nous partons, nous allons partir.

*

Piste 04 – Quête personnelle

p. 41/42

(…)

Il faut se rappeler quelques évènements avant d’aller plus loin. Le groupe se forme en 1977, enregistre quelques démos, et ces démos atterrissent sur la table de la radio et du producteur de l’émission Honky Tonk, Charley Gillett, sur la BBC. Celle-ci diffuse abondamment Sultans of swing, si bien que plusieurs producteurs veulent d’emblée signer le groupe. C’est finalement Phonogram qui remporte la mise. Voilà pour la légende. Passons aux faits, nom de Dieu, aux faits !

Pour ce faire, je vais interroger mon frère, critique de rock dans un prestigieux magazine londonien et qui a réalisé pour un site internet tout aussi prestigieux de longs papiers et publié une biographie d’Elvis mais Costello et une autre de Gang of Four.

*
Mail de mon frère sur le cas Knoplfler contre Knopfler

J’ai reçu son mail un soir d’été (je lui avais envoyé au moins trois mois avant). Je pose tout l’attirail (carnet de notes et ordinateur) sur la table dehors, et je laisse passer le fleuve. Ce sont vraiment les derniers feux qui crachotent, ça lui fait une peau de félin, au fleuve.

Le mail de mon frère est très long, il s’est pris au jeu. C’est un peu sec, comme recension, mais ça nous servira pour l’instant. Je dois dire que devant un tel sujet, trouver de la place pour des enjolivures et des ornements relève du surnaturel.

« Première pièce à conviction

1977-1978, ce sont les années d’explosion du punk. Sid Vicious, Joe Strummer ne sont que les faces les plus bavardes d’un mouvement général de désambiguïation, disons, dans le grand cirque promotionnel du rock’nroll. Ce dernier s’est en effet totalement essoufflé et complètement fourvoyé dans un excès parfois très romantique (le rock dit progressif, incarné par les plus mauvais parangons de Pink Floyd : le nouveau Genesis, Yes, The Eagles…), parfois très pragmatique et commercial (le disco qui apparaît comme la version politiquement correcte du funk, duquel on aurait ôté la recherche musicale et sensible essentielle pour ne garder que le battement binaire et les paillettes les plus vulgaires). (…)

 

 

Piste 06- Il était une fois dans l’Ouest

p.61/62
La terre est épuisée de trop d’allers-retours, trop d’incessants va-et-vient entre ce qui serait une maison et d’autres lieux, lieux où l’on va travailler, où l’on se réfugie, lieux où jamais on ne sent complètement at ease. On use aussi la terre en la parcourant, tous les chevaliers (et leur cheval, leur harnachement, leurs armes lourdes et leurs sacoches de cuir ) vous le diront.

Trop de murs effondrés parsèment la lande, trop d’épines sur les roses ou les ajoncs, trop de mémoire. Trop de mémoire portée en bandoulière pour le voyage, ça fait beaucoup de kilogrammes ou de livres, des livres de livres, de récits, de chansons de geste et de mythes.
L’aventure est narrée par de doctes exégètes, des ivrognes usés, souvent les mêmes, dans les tavernes bruyantes et fumeuses. Qui sait ce qu’elle perd d’aspérités, de vocabulaire, de rebondissements, de patronymes, entre deux cervoises, et de bouche en bouche transformée.
Qu’à cela ne tienne. Lorsqu’il s’assoit à la table chaude et accueillante, Perceval est curieux d’entendre ce qui est dit sur lui, et c’est ainsi qu’il se prend au piège de son propre récit, spectateur de lui-même, et qu’on ne s’étonne pas s’il ne pose aucune question.