[NOUVEAUTÉ] Surveillances 11/05/2016 – Publié dans : Notre actualité – Mots-clé : , , , , , , , , , , , ,

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Avec ce livre collectif aux énergies plurielles nous mettons un pied dans la surveillance de masse. C’est un choix consenti. Ouvrage dirigé par Céline Curiol et Philippe Aigrain (lire par ailleurs sa présentation sur son site), Surveillances permet d’inverser les rôles pour mettre la figure de la caméra ou de l’espion au cœur de nos attentions. Habituellement sur nos traces, voire à nos trousses, la voici désormais observée à son tour.

 

Fais gaffe, le monde est à tes trousses

On dit que Lou Reed a écrit la chanson « Sunday morning », qui figure sur le mythique album à la banane The Velvet Underground and Nico, sur une suggestion d’Andy Warhol : « Pourquoi n’en ferais-tu pas une chanson sur la paranoïa ? » De là viendrait la phrasewatch out, the world’s behind you. Littéralement : fais gaffe, le monde est derrière toi.

Près de cinquante ans plus tard, le monde n’est plus réellement le même. En 2013, Edward Snowden rend publiques des informations sur l’espionnage généralisé effectué aux États-Unis sur les populations, au nom de leur protection. À supposer que nous n’y vivions pas déjà, nous entrons dans une ère de l’absurde : pour sauvegarder notre liberté et nos modes de vie, nous mettons en place des dispositifs qui vont à l’encontre de notre liberté, faisant mine d’oublier au passage que, dans le langage, il existe une nuance non négligeable entre veiller sur et surveiller. Le monde a changé. La perméabilité de ses réseaux de communication est flagrante. Pourtant, rien n’a changé : non seulement les pratiques dévoilées par Snowden ou WikiLeaks se perpétuent depuis des années mais, dans les faits, l’onde de choc supposée de ces révélations sur l’opinion publique est minime. Au mieux, un léger inconfort, au pire, cet étrange raisonnement qui nous pousserait à croire que seuls ceux qui ont quelque chose à cacher ont intérêt à s’opposer à de telles pratiques.

Cette apparente indifférence du public vis-à-vis de la surveillance de masse vient peut-être du fait que cette surveillance-là se dévoile sous un costume qui nous est familier, aux mêmes motifs que ceux qui figurent dans nos sciences-fictions préférées, de George Orwell à Alain Damasio en passant par Philip K. Dick. C’est un décor qui est aussi entré dans nos quotidiens et dans nos gestes, le plus souvent de façon consentie : déplacements géolocalisés via toutes sortes d’applications espions, hyper publicité de nos moindres faits et gestes sous forme de tweets ou statuts, appareils connectés en permanence utilisés pour surveiller nos données biologiques (fréquence cardiaque, respiration, monitoring du sommeil, nombre de pas)… Ces nouvelles pratiques que l’on pouvait difficilement prévoir (il n’était pas du tout évident que le Big Brother annoncé dans 1984 prendrait ainsi la forme d’un abandon consenti des populations à une interface privée, générant, grâce à l’enthousiasme de ses utilisateurs, un herbier gigantesque d’identités numériques) vont dans la même direction que l’espionnage d’État généralisé sur les populations (écoutes téléphoniques, vidéosurveillance, contenus de correspondance électronique analysés par l’algorithmie moderne, etc.). Au bout du compte, notre présent correspond à un portrait plutôt fidèle de ce que la SF d’hier nous promettait pour demain : un monde de schizophrènes aux mains de quelques corporations surpuissantes, dont l’équilibre repose sur le renseignement et la publicité.

 

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Fut un temps où la sauvegarde de nos vies (sauvegarde au sens informatique qu’on lui prête aujourd’hui) était l’apanage des artistes, et notamment des écrivains. Mais si nos vies sont suivies en temps réel, serons-nous encore capables de les écrire ? Née dans un contexte sécuritaire particulier où, de New York à Paris, sous prétexte de lutter efficacement contre le terrorisme, l’état d’urgence est devenu la norme, cette question nous concerne tous.

Parce que la pratique de l’écriture se heurte tout particulièrement à ces enjeux, et dans le prolongement d’un symposium organisé en novembre 2014 dans le cadre du Festival du Film de Lisbonne sur le thème « Créateurs et surveillance », Céline Curiol et Philippe Aigrain ont invité dix écrivains contemporains à donner corps à cette question.

Les textes rassemblés dans ce recueil mettent en œuvre différentes approches, la richesse des auteurs choisis et de leurs univers respectifs permettant de développer un prisme large d’écritures qui ont pourtant leurs points de convergence. L’anticipation en fait partie. Que se passera-t-il, par exemple, lorsque nous franchirons le pas de la vidéosurveillance en salle de classe (« Voyant rouge », de Céline Curiol) ou lorsque les géants de l’Internet marchand se mettront à cartographier les possibles évolutions d’un individu à l’aide d’algorithmes (« WeSiP » de Catherine Dufour) ? Quel genre de créatures élaborons-nous en abandonnant toute notion d’intimité à des corporations comme Facebook (rencontre avec un diable en forme de drone, ou inversement, dans « Ladykiller » de Miracle Jones) ? Quelle sera la probabilité pour qu’un individu non fiché puisse apparaître au détour d’une rue et quelles en seront les conséquences dans un État pas si lointain où tout comportement déviant sera, en soi, suspect (« Dimenticator », de Bertrand Leclair) ? Cécile Portier, dans « Inter(faces) », s’interroge quant à elle sur la notion d’identité numérique que nous endossons chaque jour sans forcément toujours nous en rendre compte : c’est le concept de profil.

Ce serait un piège de considérer la surveillance sous son seul aspect technique. Au-delà de la technologie et des gestes utilisés pour l’effectuer, la surveillance se loge dans les intentions et les conséquences psychologiques qu’induisent les outils qui la créent.

Dans le judas d’Isabelle Garron, par exemple, l’espionnage commence par le voisin de palier. Voire par soi-même, comme ces boîtes élaborées par les introspecteurs de Philippe Aigrain, ou les « 37 millions de mots » qui composent le journal hyper-documenté de Robert Shields, dans « Une interview » de Christian Garcin. La question n’est pas seulement posée du point de vue du surveillé, elle concerne également la figure du surveillant, jeu de miroir que retourne Carole Zalberg pour montrer qu’il existe une possible symétrie des regards qui rend à la situation, elle-même inhumaine, sa part d’humanité. Mais cette symétrie existe-t-elle encore à l’heure des drones espions ?

 

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Comme l’écrit Noémi Lefebvre en préambule, la langue veille, elle aussi. Que ce soit par le biais de la dérision (face à l’absurdité des situations chez Claro : « Hadès n’en réclame pas moins ces rites »), ou du questionnement quasiment mot à mot (« si Louis XIV avait eu un téléphone portable… » nous dit Marie Cosnay), le langage nous permet de comprendre des situations choisies par les auteurs. C’est l’un des enjeux de ce recueil. D’un texte à l’autre, des interrogations croisées naissent et se répondent : à quoi s’en trouve réduit le concept d’intimité ? À quelle(s) identité(s) correspondent les personae numériques que nous construisons tous en ligne, le plus souvent sans nous en rendre compte, et en quoi savent-elles s’émanciper de nous ? Comment reconfigurer l’acte d’écrire dans des conditions où l’écriture de nos vies est devenue un enjeu marchand qui dépasse notre propre représentation dans l’espace numérique ? Ce que l’on vend de nous, sur ces réseaux, ce que l’on suit de nos échanges lorsque nous communiquons les uns avec les autres, ou de nos trajectoires lorsque nous nous déplaçons, ce n’est pas tant leur contenu que leurs échos et leurs résonances : la NSA n’écoute pas les conversations téléphoniques elles-mêmes, elle interprète les liens des interlocuteurs entre eux et la fréquence de leurs contacts, de même que les algorithmes espions de nos données géolocalisées interprètent moins les déplacements des personnes que la possibilité que ces déplacements sortent d’un schéma préétabli. Qu’en est-il du contenu, des données au cœur des métadonnées ? Au-delà d’un simple état des lieux, tous les textes présentés ici se retrouvent, sans que cela soit par ailleurs conscient, sur une dynamique commune : comment subvertir ce monde qui nous regarde et qui sait tout de nous ?

 

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Watch out, the world’s behind you. La chanson date de 1966. Sur une mélodie légère, la voix androgyne de Lou Reed pose sur le monde un regard bien amer. On le sait, depuis 66, le monde qui était déjà derrière nous depuis un certain temps a changé. On nous répète à longueur de temps qu’il est plus sûr. Mais sûr de quoi ?

 

WeSiP, extrait audio par Catherine Dufour (mis en son par Floriane Pochon)

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