Anh Mat : « Parce que l’écriture porte en elle-même sa propre condamnation. » 14/02/2015 – Publié dans : Un texte/Une voix – Mots-clé : , , ,

Entretien mené par Jean-Yves Fick avec Anh Mat, à propos de Monsieur M.

JYF — Tu travailles beaucoup l’écriture, et dans le roman, un passage a beaucoup changé, c’est celui du procès de Mr M. , qui a d’ailleurs disparu de la version définitive… Tu saurais nous dire pourquoi ?

Le texte du procès

L’heure est aux aveux. Le visage blême, j’avance, certain de ne pas sortir indemne de cet orage s’apprêtant à éclater…

— Monsieur M., je vous en supplie ! Vous n’avez là aucune preuve crédible pour m’accuser ainsi ! Reprenez vos esprits ! La colère vous égare ! Je ne suis pas le coupable ! Non, ce n’est pas moi qui ai pressé la détente, vous entendez ? Ce n’est pas moi ! Vos soupçons sont injustes et font peser sur ma conscience un remord que je ne mérite pas de porter. Je ne saurai d’ailleurs supporter un tel poids plus longtemps ! Votre mémoire vous fait défaut ! Vous vous trompez à mon sujet ! Souvenez-vous donc ! Vous avez été victime de la pulsion de mort d’une foule humaine en délire qui est même allée jusqu’à vous torturer sous une pluie de crachats et de quolibets avant que l’un d’entre eux vous colle froidement une balle entre les deux yeux au beau milieu de la place publique d’un village dont j’ignore le nom. J’en ai moi-même été le témoin. Oui, je suis tombé bien malgré moi sur le lieu de votre supplice alors que je tentais de retrouver mon chemin. Veuillez me croire ! Ma présence en ce lieu n’était que pure coïncidence ! Je veux bien reconnaître devant vous, non sans honte, ne pas avoir eu le courage d’aller à votre secours. Mais sachez que quelque soit les mots que j’aurais crié pour tenter d’apaiser leurs esprits, la démence de leur rage commune à votre égard semblait à cet instant irréversible. Que leur aviez-vous fait pour qu’ils en arrivent à vous haïr à ce point ? Quelle parole dangereuse portiez-vous pour qu’ils désirent ainsi vous faire taire à jamais ? Vous êtes le seul à pouvoir répondre mais sachez qu’à mes yeux, rien ne peut justifier de telles atrocités. Alors certes, la peur m’a comme toujours paralysé et tout prétexte était bon pour ne pas vous venir en aide mais ma lâcheté, aussi basse soit elle, ne peut être seule responsable de votre assassinat. Croyez-moi monsieur M., ce n’était pas moi, c’était la foule.

Long silence de monsieur M. avant qu’il ne me réponde comme jamais auparavant, un léger sourire aux lèvres, comme si la vérité était de son côté et qu’il s’apprêtait, avec une délectation certaine, à me l’injecter dans le sang :
— Personne n’aurait dû faire de vous un homme. Au fond, on ne pouvait pas faire pire vous concernant. J’ai la nausée à vous écouter vous débattre avec votre conscience. Comment osez-vous encore nier votre responsabilité en pleurnichant ainsi, comme si vos larmes et votre ton aussi indigne que ridicule étaient là un gage de votre sincérité. Vous voulez donc des preuves ? Tenez ! Lisez ce qu’il y a écrit sur cette feuille de papier. En effet, chaque ligne confirme les faits que vous venez de m’énoncer mais vous passez malicieusement sous silence ce qui vous compromet…
— … ?
— Ne reconnaissez-vous donc pas votre écriture ?
— …
— Regardez, vous avez même signé de votre nom. Pire encore, vous vous êtes donné le droit, avec une indécence dont je ne vous croyais pas capable (et ce malgré le peu d’estime que je vous porte) de publier le soir même le récit de mon exécution, comme si elle n’avait pas été assez humiliante, comme s’il vous fallait en plus en rendre compte dans les moindres détails pour distraire l’ennui de la dizaine de lecteurs qui vous sont fidèles. Voilà, sous couvert de l’alibi d’écrire, vous avez consciemment fait de ma mort un spectacle des plus obscènes.
— …
— Cette foule c’était vous. Vous êtes l’auteur de ma mort. Et cette place publique n’était rien d’autre que l’espace obscur dans lequel vous avez publié mon exécution, cet espace que vous nommez les nuits échouées et qui n’est rien d’autre que mon personnage à la merci de votre minable et morbide mise en scène. Vos mots sont gratuits, et quand vous croyez en tirer une ridicule petite fierté, sachez que je suis encore là, tapi dans l’ombre de votre conscience, comme le soupçon d’un cancer des mots que vous tentez vainement de vous cacher malgré la douleur qui vous hante un peu plus chaque jour, chaque nuit. Aujourd’hui, vous ne pouvez plus vous défiler devant l’évidence de ma présence dans votre vie. Vous êtes cette fois allé trop loin. Vos jérémiades ce soir ne sont qu’une énième tentative vaine de vous disculper, de nier l’orgueil blessé à l’origine de votre fiction.
Mais m’abattre de la main anonyme d’une foule sauvage n’a pas suffi pour masquer votre propre désir de vous débarrasser de moi pour de bon et passer enfin à autre chose, peut-être un autre livre, une autre histoire, un autre chien sous le coup de votre bâton frappant au moindre signe d’indépendance, un autre pantin à martyriser de votre triste nature garnie de procès, de vengeances, de frustrations… Et bien non, je suis encore là, fin prêt à vous faire payer ce que vous m’avez fait subir, non seulement à moi, mais aussi à tant d’autres personnages issus de votre écriture et qui eux n’ont même pas eu le temps de se retourner contre vous et votre lâcheté. Allez ! Levez-vous de ma chaise ! Lâchez mon crayon ! Plus vite que ça ! À votre tour d’être à la merci de votre fiction. Il est grand temps de payer, de rendre justice aux heures tuées ces dernières années…

AM — Sincèrement, je n’ai pas de réponse. À force d’écouter le texte, son rythme, sa tension, les voix du « procès » ont quitté d’elles-même l’espace du livre. J’ai eu beaucoup de mal à accepter de m’en séparer. Je m’y accrochais comme à quelque chose d’essentiel. Et puis, est arrivé un instant, une nuit, où j’ai compris que c’était moi, et moi seul qui tenais à ce passage. Le livre en revanche, devait s’en débarrasser pour « tenir ». J’ai longtemps lutté en vain contre la volonté du livre, contre l’espace de sa loi. J’ai buté de longues semaines, retournais les phrases dans tous les sens, dans l’espoir qu’elles s’enclenchent avec le texte… Jamais je n’y suis arrivé.

Puis j’ai pris de la distance avec ce passage, plusieurs semaines. Quand j’y suis revenu, à la fois lucide et amer, je me suis rendu compte qu’il menait à une phrase, une seule, une phrase qui ramassait tout le passage dans son ensemble. La phrase en question est : Parce que l’écriture porte en elle-même sa propre condamnation. Une fois cette phrase trouvée, le texte s’est tendu de lui même. Le procès n’avait plus sa place.

C’est souvent ça l’écriture pour moi, de longues heures de travail, de nombreuses pages pour arriver, parfois, à une phrase qui a enfin sa place dans le texte. Et malgré mon regret personnel quant à ce « procès » que je voulais à tout prix garder, c’est le livre, la voix du livre qui elle seule doit décider. J’essaie d’interférer le moins possible. Plus le texte m’échappe, plus j’ai le sentiment d’être sur sa voie. Parfois à regret. Comme ici.

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JYF — Quelle place et quel rôle les tableaux viennent-ils jouer dans ce que tu nommes « l’espace du livre » ? Pourrais-tu nous dire comment les deux gestes s’articulent ?

AM — Difficile de répondre, d’expliquer des gestes, des actes de création…
Je crois que le trait nous trace… Les mots nous falsifient. La confusion pronominale dans laquelle est né monsieur M. - mais aussi mon nom d’auteur Anh Mat, et une autre voix importante sur mon blog, celle de l’apatride - m’a probablement poussé à chercher un visage, un seul. Mais pas un visage falsifié par les mots. Un visage de peinture. Je crois que le mot n’est que le masque de la voix. Le trait, en revanche, signe le livre de monsieur M. En fin de compte, c’est peut-être sa signature. C’est lui, et lui seul, le véritable auteur de ce livre.

JYF — Y’a t-il eu un moment où tu t’es dit, à partir de ton travail mis en ligne via les Nuits échouées, que quelque chose appelait la forme plus close du roman ?

AM — Au début, sur mon blog, monsieur M. prenait la forme d’un visage, puis d’un interlocuteur dans le néant. Il a ensuite pris la figure d’un double aux travers d’un « Je » toujours masqué. J’entendais sa voix, mais l’espace dans lequel il errait était encore assez trouble.
Puis la porte d’un récit s’est ouverte lors de la nuit échouée #144. Je l’ai écrite en reprenant un récit de rêve ancien. Étrangement, monsieur M. a trouvé immédiatement sa place dans le cadre du rêve.

C’est cette nuit-là qui a ouvert l’espace du livre. Je l’ai su tout de suite. C’est inexplicable ce moment où j’ai su que le livre était déjà là, en moi, quelque part. Il ne restait plus qu’à le retrouver.

JYF — Quel visage, quelle adresse écrire vient-il donner à la parole ? Ou autrement dit, qu’est ce qui donne leur unicité à toutes les voix, à tous les traits que tu mentionnes dans l’une de tes formulations ?

L’adresse de la parole ?

À qui parle t’on… à qui s’adresse une parole en fin de compte? On n’en sait rien… peut être est on un écho de ce sac de mots et paroles qui parle en nous, qui parle radote et nous échappe… à la fin, la main retranscrit ce qui vient « des mots »… la main qui m’appartient retranscrit dans l’écrit « le son des mots » qui résonnent en moi…

On n’a pas l’adresse de « ces » mots et de leurs sons… on ne sait pas… on raconte une histoire, on écrit une fiction de ces mots qui nous sortent… on se met à les écrire… bricolant leurs sons pour que résonne une mélodie, une musique qu’on essaie de mettre en forme… modestement.

Ainsi quel visage trace-t-elle ? un visage non connu, un inconnu pour moi, mais qui est en moi… Mr M ? Oui peut-être lui… ce Mr M, Mr M est une fiction de moi… Et ce moi est multiple…

Ce qui peut-être donne leur unicité à toutes les voix du livre, c’est la présence de l’Autre dans le texte, celui à qui s’adresse le « Tu » du récit, celui que je n’ai pourtant pas considéré une seule seconde pendant l’écriture de ce livre : le lecteur, cet inconnu de confiance dont l’existence est toujours remise en doute. L’ouverture du blog, d’un compte twitter, la publication de ce livre en particulier, sont peut-être des tentatives pour le rencontrer. Je me rends compte après quelques années de pratique d’écriture numérique que je doute toujours de son existence.

Si ce lecteur n’existe pas, à qui l’écriture s’adresse-t-elle ?

Croquis préparatoires d’Anh Mat

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