l’écriture mise en fiction, et du fantastique à portée de main (droite)
Si la main droite de l’écrivain était un crabe, .
PDF écran et eBook (Sony/iPhone) 160 pages.
ISBN 978-2-8145-0018-1
Les premières pages à feuilleter librement ci-dessus.
Téléchargement texte intégral 5,50 euros.
Eric Chevillard | Si la main droite de l’écrivain était un crabe
Mais c’est peut-être un bon point de départ : pour se constituer funambule, encore faut-il la mettre en travail, l’écriture, la décortiquer jusqu’à croiser notre animalité, et fissurer ces faux miroirs de son statut dans la société. Et lui, pour cela, il rajoute quelque animal supplémentaire, crabe, hérisson ou orang-outan, et c’est un presque lui-même qu’il livre aux jeux codés de la réception du livre : la fiction intégrant alors le livre qui vient d’être publié, le mettant aux prises avec son auteur, et amorçant une nouvelle traversée...
C’est à cela que nous vous convions ici, trois fois.
Eric Chevillard, depuis Mourir m’enrhume en 1987, publie aux éditions de Minuit une étrange et très singulière piste où la rhétorique, le bestiaire, mis en miroir par constante réflexion sur l’écriture, ouvre à un nouveau fantastique, dont il serait temps qu’on prenne conscience de la cohérence et de l’ampleur.
On visiter aussi sa page auteur sur le site des éditions de Minuit, mais surtout la vue d’ensemble que propose Even Doualin sur le site eric-chevillard.net.
Eric a été un des premiers à répondre à ma toute première lettre concernant le projet de diffuser ici quelques-uns de nos textes ateliers, nos textes inédits.
Alors, le premier diffusé, mais sans savoir vers où on partait et comment on irait. Malgré tout, un des textes qui a été depuis lors le plus demandé... Légitime aujourd’hui d’en proposer une version révisée, mise en page reconditionnée au mieux pour l’ordinateur selon ce qu’appris durant ces trois mois, avec sommaire interactif, version eBook et quelques autres détails.
Maintenant, le contenu.
S’il s’agit de se dire : ce qui est bien, on le garde pour l’édition traditionnelle, et le fonds de tiroir va pour l’Internet, merci (mais c’est bon, on sait reconnaître !).
Les travaux de commande sont toujours ambivalents, d’abord parce que l’auteur les provoque lui-même : on ne vous dit pas, à la radio, « écris nous sur ça... », on vous accueille lorsque vous venez dire, au contraire : « Je souhaite des voix et la radio pour ce texte, là... »
On a tous écouté, sur l’autoroute, du mauvais France Culture (j’ai trop de passé avec eux, et du meilleur, pour dire autrement...). Des voix un peu satisfaites, parlant des monceaux disparus de leur oeuvre éternelle, avec animateur dans le même ton de discours.
Alors, impudence de la part de Chevillard à venir à France Culture et fabriquer un vrai faux, une fausse émission littéraire montée de toute pièce ? Presque à cracher dans la soupe ? Oui, sauf si tout se dédouble aussitôt : la satire, la double face qui devient à son tour affronter le mystère d’écrire, la vanité où on se prend, le doute qui ne se surmonte pas, et à quoi bon...
Alors, d’un coup, on retrouve Chevillard tout entier.
Dans la première fiction, celle dont nous avons choisi de donner le titre à l’ensemble, il est question du roman, du travail de l’écrivain, bref extrait en fin de page. Dans la seconde fiction, reprend ce roman de 1999, L’œuvre posthume de Thomas Pilaster, qui se présente comme le recueil des inédits d’un écrivain fameux, édité, préfacé et annoté par son ami, écrivain lui aussi mais demeuré obscur, Marc-Antoine Marson, et c’est lui, Chevillard, qui assure la mise en ondes qui complète le dispositif : où est alors son propre livre, sauf à nous faire sans arrêt traverser le miroir nous aussi ? Dans la troisième, on s’en va en sciences-fictions pures sur la notion de frontières : et chaque frontière définissait, dans l’éclatement du monde, une planète tout entière ?
Je remercie profondément Eric d’avoir bien voulu être présent dès le début de l’expérience publie.net... Et visitez en passant Dans la zone d’activité, du même : mêmes miroirs, durcis... et sur le site des Editions Argol
Première diffusion sur France Culture, Atelier de Création Radiophonique, le 6 octobre 2002
Nous assistons au travail d’un écrivain, à ses séances d’écriture, à la naissance de son personnage. Puisque sa main qui écrit se déplace latéralement sur la page comme un crabe, ce personnage sera nommé Crab, projection ou extension de sa personne (et personnage de deux de mes romans, La Nébuleuse du crabe et Un Fantôme). Parfois, l’écrivain fait absolument corps avec lui, parfois, il le renie, il le tient à distance, il se désolidarise. Tantôt, il semble presque inconscient de ce qu’il écrit, il n’est plus que le secrétaire de ses voix intérieures qui dialoguent ou se disputent et pourraient être aussi bien celles de psychiatres, de policiers, d’historiens, de spécialistes en tout genre, examinant le cas de Crab, et donc le sien par le fait même. Tantôt, au contraire, l’écrivain redevient maître de la situation, il interroge lui-même sa conscience lucide (cela prend la forme d’un entretien avec une journaliste) et s’explique alors sur le sens de son travail, expose avec autorité ses conceptions sur la littérature – puis il reprend naïvement ses travaux d’écriture.
En toutes lettres
Première diffusion sur France culture, le 18 mai 2004
J’ai publié en 1999 un roman, L’œuvre posthume de Thomas Pilaster, qui se présente comme le recueil des inédits d’un écrivain fameux, édité, préfacé et annoté par son ami, écrivain lui aussi mais demeuré obscur, Marc-Antoine Marson. Au fil des pages, il apparaît que ce dernier ne rate pas une occasion de dénigrer l’œuvre de Pilaster et nourrit à l’égard de celui-ci une haine mêlée d’envie et d’amertume. Je reprends ici ces deux personnages dont l’antagonisme ne saurait apparaître plus nettement et violemment que dans leur correspondance. Il est cette fois question, en effet, de la publication de leurs lettres croisées à l’instigation du même Marson. Correspondance posthume en ce qui concerne Pilaster et que Marson est invité à présenter lors d’une émission radiophonique consacrée justement au genre épistolaire. Il s’agit, d’une part, du récit par le biais de leurs échanges épistolaires des relations entretenues sur une période de quarante ans par ces deux hommes que ne lie que leur inimitié, qui forment néanmoins ou à cause de cela une sorte de couple inséparable et même inextricable (ils pourraient ne former qu’un seul homme en guerre contre lui-même). D’autre part, la pièce traite de cet objet singulier que constitue un volume de correspondance, les lettres croisées de deux écrivains, comme il s’en publie souvent, accompagnées d’un appareil critique de notes et de renvois qui viole sans vergogne l’intimité et les secrets des épistoliers comme s’il allait de soi que tout cela appartient désormais à tout le monde. Ces livres qui échappent complètement à leurs auteurs et ne comptent pas parmi leurs œuvres assumées, revendiquées, n’en sont pas moins pour certains les plus beaux ou les plus étonnants de leurs livres.
En suivant les pointillés
Première diffusion sur France culture, le 26 octobre 2004
Au Centre d’étude et d’observation des phénomènes sismiques, on est inquiet. Depuis quelque temps, les appareils de mesure enregistrent des secousses telluriques très inhabituelles. La terre bouge. Des lignes de faille apparaissent qui épousent exactement le tracé arbitraire des frontières. Peu à peu, le globe terrestre semble se disloquer. Des fossés de plus en plus larges et profonds se creusent entre les pays. Le sol s’ouvre partout où passe une frontière. C’est une implosion lente et irréversible. Bientôt le globe éclatera et les pays un à un seront projetés dans l’espace comme autant de planètes bizarrement contournées, informes et aberrantes. Fable développant jusqu’à l’absurde la logique même de la frontière qui proclame une autonomie risible à l’échelle du cosmos, cette fiction met en scène la catastrophe pressentie puis vécue depuis le Centre d’étude et d’observation.
extrait : le roman...
(la journaliste)
– Pourtant, votre goût pour la forme narrative est évident, vos livres sont remplis d’historiettes en tous genres. Comment expliquez-vous cette contradiction ?
– Ces petites histoires procèdent souvent d’une intention parodique agressive, ou alors ce sont des situations catastrophiques comme celles qui mettent en scène le personnage de Crab, avec un effet de chute brutal qui signifie aussi sèchement la fin du récit. Je ne suis pas un romancier, il faut bien en convenir… Le roman défend une vision enfantine ou religieuse de notre condition, comme si le monde n’était que la somme des réalités humaines. Il est asservi, structurellement, il est du côté des forces de l’ordre. Le souffle narratif et la tension dramatique ne tiennent pas compte des énergies divergentes, contradictoires. Le point de vue de la taupe m’intéresse aussi, et le projet à court terme de la puce… J’éprouve un curieux sentiment de honte – le mot n’est pas trop fort – lorsque l’on dit de moi que je suis un romancier. J’entends prêtre et valet. Et je n’ai accepté que cette infamante mention roman figure sur la couverture de mes livres que pour m’introduire, ainsi masqué, dans les intérieurs bourgeois des lecteurs de bons vieux romans, et là, dans la place, arracher enfin ce masque niais, montrer mon visage défiguré par l’effroi et le rire, et que tous les miroirs de la maison grimacent avec moi – à tant grimacer, qu’ils se brisent !
Le roman nous endort, nous abrutit, nous traite comme des chiens : la chaîne mesure trois mètres, chacun peut faire librement le tour de sa niche. Le roman défend et illustre l’ordre des choses qui est une tyrannie stupide et sanguinaire. Il consent même à ce qu’il dénonce en prenant l’homme tel qu’il est au lieu d’inviter sa pensée à des aventures vertigineuses qui le transformeraient. Le romancier est l’âme damnée de Dieu, un apparatchik, un fonctionnaire, un administrateur, membre de l’appareil et zélateur actif du système en vigueur – cette terminologie désuète est la seule qui convienne pour évoquer justement ce vieux métier de romancier. Au mieux, ce dernier écrira-t-il un livre de compassion pour le genre humain, manière généreuse de s’apitoyer sur soi-même sans compter.
Le roman s’inscrit de trop bonne grâce dans le temps. Il n’est pas moins unidirectionnel et irréversible. Il célèbre cet ordre comme il célèbre les autres lois qui nous contraignent – ainsi la loi de la pesanteur : le roman qui vous tombe des mains vous écrase l’orteil. Ce n’est pas pour rien que l’on vante souvent la minutieuse horlogerie de tel ou tel roman. Moi, il ne me plaît pas de vivre à l’intérieur d’une montre, on n’a pas une seconde à soi – en plus, c’est plein de petites roues dentées pareilles à des scies circulaires. Même les romanciers qui ont l’audace de s’écarter de la narration linéaire pour jouer avec la chronologie ne font finalement que tourner et retourner le sablier entre leurs doigts : ça va bien cinq minutes.
Le roman ne s’intéresse guère aux animaux. Le roman est la littérature de l’homme seul au monde. Il accrédite cette utopie sinistre. Ni hyène ni fourmi ni hérisson ni poulpe. Et je ne parle même pas du tangara doré. L’animal n’existe que comme gibier dans le roman, comme jambon. Toutes ces histoires d’hommes, encore et toujours, quel ennui – est-il impossible de faire advenir autre chose que l’homme (ce vieux bonhomme) dans la langue ?
Le roman aime le psychodrame familial et le mélodrame amoureux – ce que la vie de toute façon nous servira. On peut compter sur elle. A quoi bon dès lors ce destin redoublé par le roman ? L’avantage du roman sur la vie, si je comprends bien, tiendrait uniquement dans le fait que les temps morts en sont bannis. Une meilleure organisation, en somme. Ainsi, non seulement le roman ne conteste pas le système en vigueur, non seulement il en fait le jeu, mais il optimise au maximum ses potentialités, pour parler comme le promoteur d’un club de vacances à une île déserte. La petite entreprise vivotante où règne un certain laisser-aller et qui ne produit plus grand chose d’intéressant est enfin reprise en main vigoureusement par des gens compétents, des professionnels : les bons vieux romanciers. Ils ne vont pas laisser rouiller d’aussi beaux outils, des machines aussi performantes. Il faut que ça tourne, et ça tourne. On voit mal dès lors comment sortir de là, comment s’en sortir et résister à tous ces conditionnements psychologiques et culturels que le roman ne remet pas en cause et conforte, au contraire – spécieuse littérature de propagande.
Le roman étouffe toute velléité de révolte. On y vérifie à quel point notre imagination est vaine et comme notre pensée toujours bute contre l’os du crâne. Le romancier décrit avec enthousiasme le piège dans lequel nous nous débattons tous. L’écrivain n’a-t-il pas un meilleur usage à faire de son pouvoir ? Le crabe est-il armé de pinces pour tricoter la nasse ?
– Une petite histoire quand même, encore, voulez-vous, soyez gentil ?







