Cathie Barreau | Résonnent les voix des hommes

la fiction pour pousser à l’extrême contradictions et mémoire d’un atelier d’écriture en prison

Résonnent les voix des hommes, Cathie Barreau. PDF écran et eBook (Sony/iPhone) 145 pages. Le 1er des 7 chapitres à feuilleter librement ci-dessus. Téléchargement texte intégral 5,50 euros.

 

Cathie Barreau | Résonnent les voix des hommes

J’ai mené des ateliers d’écritures dans au moins 6 établissements pénitentiaires, entre 1988 et 2001, dont un hiver entier d’intervention hebdomadaire au Centre de jeunes détenus de Gradignan : jamais il ne m’a été possible d’entrer sans gêne, sans une émotion particulière, dans aucun de ces établissements, pour aucune des rencontres.

La densité de ce qui se passe pour un intervenant, artiste, écrivain, enseignant, et probablement aussi pour les autres accompagnants, est terriblement complexe, parce qu’elle nous dérange dans notre corps, son territoire, ses repères temporels, son rapport aux autres évidemment, et encore plus, sur le fond, la question morale.

On doit intérieurement affronter ce qui tient à la violence, à la culpabilité, et à ce qui nous fonde comme communauté parce que nous partageons le monde : ici on a été mis à l’écart du monde. Et, pour l’intervenant, le temps de la séance, même s’il y a une sonnette d’appel au secours (magnifique 6ème chapitre du texte de Cathie Barreau, lorsque la tension dégénère en violence), on est soi-même enfermé à clé sans recours.

Alors, ces dernières années, s’est prolongée, ou est née, une littérature particulière : celle qui fait trace ou exploration de cette confrontation. Vous avez peut-être lu Le bruit des trousseaux de Philippe Claudel, La grande maison de Michèle Sales, Fragmentation d’un lieu commun de Jane Sautière... Pour ma part, l’écriture de Prison (verdier, 1998), quoi qui ait pu en résulter, était une explication nécessaire avec ce qui avait été hors toute commune mesure, et notamment le décès d’un jeune détenu qui avait fréquenté plusieurs mois mon atelier, Frédéric Hurlin (dans le livre, Brulin).

Cathie Barreau prend une autre piste, parce qu’elle affronte, dans ce texte, peut-être moins la condition pénitentiaire elle-même (omniprésente, évidemment), que ses fantasmatiques, ou ses instances symboliques. Parce que ce sont 2 femmes qui interviennent dans la réclusion des hommes, et que la question du rapport aux corps est sans cesse posée, jusqu’au danger ou à la bascule. Parce que l’atelier d’écriture fait partie du récit, et que ce qu’on interroge, c’est ce que déplace la langue quand on la convoque volontairement.

Cathie Barreau se saisit donc de la fiction, et la construit en 7 figures. À chacune, magistralement, correspondra une figure de l’atelier d’écriture ou sa restitution. On retrouvera, dessiné de tout près, les personnages dont chacun d’entre nous a eu à négocier : le gardien, l’instituteur, chacun avec sa logique propre.

Mais elle affronte, avec l’outil de la fiction, la question qu’on nous demande précisément de taire : travailler ou échanger avec, toucher qui violé ou tué, quelle est part obligée de compromis avec soi-même, et quel rapport avec l’instance même qui nous amène ici, à savoir qu’on écrit, qu’on peint ? Ainsi :


— Vous êtes tristes, les filles, arrêtez de vous torturer l’esprit. Foutez-leur la paix, vous êtes pas leurs mères, ni leurs frangines, ou leurs maîtresses. Vous finissez par n’exister que par eux, cassez-vous quand il est encore temps. Vous cherchez le sens de la vie dans un endroit de mort. Vous n’allez rien trouver, moi je vous le dis. Et puis vous exercez un pouvoir sur eux. C’est malsain, ça. De quoi vous voulez vous venger ? Les autres hommes ne vous suffisent pas, ils sont pas à votre goût ? Vous les tenez là, ils vous obéissent, ils écrivent, vous déversent leur talent, et ça vous fait jouir.
— Salaud.
— Laisse Irène, vas-y, continue…
L’homme regarda Clara, interrogateur, et se mit à rire.
— Tu veux la vérité, c’est ça, hein, tu veux que je te crache ce que tu ne peux pas te dire ? Que vous avez peur d’avoir quarante ans en l’an 2000, qu’il n’y a de l’avenir que dans la mort. Vous ressemblez aux petites sœurs de la charité, tiens voilà, mère Thérésa, ah, vous êtes belles ! Ou à des petites bourgeoises qui font leur bonne action, avec le sourire s’il vous plaît...
— Tais-toi, en ce moment tu vois, tu n’es qu’un pauvre type, t’es jaloux en plus, oui t’es toujours jaloux, tu nous fais chier avec ta bêtise, tu comprends rien, tu pavanes en ville, sur la scène comme si tu savais tout sur tout, mais ce que tu sais moins que tout c’est ce qu’est une femme, ça mon vieux t’es complètement à côté, tu me ferais dégueuler, tu peux pas raisonner autrement qu’en dénigrant ce qu’on fait, on a forcément tort parce qu’on n’est pas dans le bon schéma, on est hors les lois tacites des vies pèpères qui se posent pas de question, nous on cherche et on dit pas qu’on a trouvé, sous prétexte qu’il faut avoir réponse à tout.

Ajoutons pour finir que le récit s’étend sur la durée d’une année d’intervention en prison, avec le passage des saisons, et que sans cela il ne serait pas littérature.

Cathie Barreau a publié 3 livres aux éditions Laurence Teper : Journal secret de Nathalia Gontcharova, Trois jardins, Visite aux vivants.

Elle a fondé à La Roche-sur-Yon en 1998 la Maison Gueffier, lieu consacré à la pratique de l’écriture créative, devenu lieu de résidence d’écrivains, de lectures et d’exposition, et où j’ai eu plusieurs fois le plaisir d’intervenir. Elle a quitté la Maison Gueffier au printemps 2008 pour se consacrer à son activité d’écrivain.

Voir aussi dans Inventaire/Invention un autre texte sur l’expérience de détention, cette fois hors fiction : Cellule.

FB


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