Monique Agénor | Fils de la nuit

la langue au crible des mythes de l’océan indien

Fils de la nuit, trois récits, trois îles, Monique Agénor. PDF écran et eBook (Sony/iPhone) 98 pages. Les 30 premières pages à feuilleter librement ci-dessus. Téléchargement texte intégral 5,50 euros.

 

Monique Agénor | Fils de la nuit, trois récits, trois îles

Je n’utilise jamais le mot francophonie, pas plus que je n’utilise des termes genre musique du monde pour ce qui n’est pas la part dominante du monde.

Mais je sais bien, et depuis longtemps, ce que la langue que nous avons en partage a à gagner, lorsqu’il s’agit pour elle, comme l’indique Patrick Chamoiseau dans un de ses plus forts livres, d’écrire en pays dominé. Les universels sont les mêmes, nous sommes égaux devant la lecture. Seulement, nous ne sommes pas égaux devant l’histoire.

Les chemins sont parfois presque symétriques, pour se rendre au même front de travail. Nous avons à nous dépouiller de vieilles loques. Ceux qui ont inventé le créole pour tenir dans l’exil forcé, ou contre ceux qui venaient dans leurs îles asservir, éprouvent la langue dont ils sont désormais les tout aussi légitimes porteurs à des forces que, de notre côté, nous ne savons plus apprendre ni connaître. Les questions d’espace, de temps, mais aussi ces grandes forces vivantes aux bords de la nuit, aux frontières du surgissement animal, et le statut même de la grande oralité du conte, ce sont eux qui nous l’enseignent, et l’imposent dans notre pays de langue le plus contemporain. Nous avons en responsabilité d’affirmer présence commune (oh, conférences promises et attendues de l’ami et frère Patrick Chamoiseau !).

Heureux donc d’accueillir ces trois textes de Monique Agénor : comme les livres de Xavier Bazot, publiés d’abord au Serpent à Plumes, ils ne sont plus disponibles.

Trois récits, mais chaque fois le risque pris d’un univers particulier de mythologie : les Seychelles, Madagascar, l’île Maurice tour à tour accueillent le même renversement de la langue, son envers mystérieux. Alors la notion récurrente, l’île, dans la diversité des mondes dits, devient comme la langue offerte, le questionnement qui nous rejoint, en nous cernant de ces frontières closes.

Bonne découverte.

FB


Monique Agénor est Réunionnaise.

Elle a publié principalement :
- BE-MAHO, les effets de la 2nde guerre mondiale à la Réunion, lointain pays, ignoré de tous dans ces moments troubles, Le Serpent à Plumes, 1996.
- COMME UN VOL DE PAPANG, la mémoire des Malgaches et Créoles de la Réunion à l’aube de la colonisation de leur pays, Le Serpent à Plumes, 1998.
- COCO-de-MER, mythes et légendes de l’Océan indien : Madagascar, La Réunion,les Seychelles, lîle Maurice, les Comores, les îles Rodrigues, Le Serpent à Plumes, 1999.

Elle a aussi écrit pour la littérature jeunesse, et collaboré à plusieurs films documentaires.

Voir biographie et bibliographie complète sur le site D’île en île, ainsi qu’une lecture par l’auteur.


Monique Agénor | Madagascar, fils de la nuit

extrait du 2ème récit

 

I

Le père avait été trouvé mort sous le gros tamarinier.

Le guérisseur avait conclu à une mort par asphyxie. Malgré toutes sortes de plantes, de mixtures et de frictions magiques, l’homme-médecine ne put rappeler le mort à la vie. L’âme, l’avelo du défunt avait rejoint le Pays des Ombres pour toujours. Comme il n’était pas encore vieux, la famille s’était persuadée que des puissances maléfiques l’avaient ensorcelé et lacéré son coeur à coups de nerfs de boeufs.

Le père avait été un homme plein de sagesse. Un homme juste et équilibré. Respectueux des tabous et interdits. Sa dévotion au dieu Zanahary et aux ancêtres, sa ferveur pour les festivités religieuses étaient connues et appréciées des paysans et villageois. Sa femme et ses six filles n’avaient jamais eu à se plaindre de lui, tant il s’était toujours montré travailleur, prévenant et tendre.

Le malheur était entré dans la case, une nuit de cyclone, emportant le toit de chaume, détériorant les plantations de riz, tuant les volatiles de la basse-cour en même temps que naissait le septième enfant de la famille. Un garçon.

Le garçon tant désiré par le père et pour la venue duquel il avait parlé à l’étoile du matin, pleuré sous les arcs-en-ciel, prié le Dieu Zanahary et les ancêtres de lui accorder un tel bonheur. Et il était né ce fils. Né une nuit de cyclone, sous le mauvais signe du destin, celui du vent sauvage et dominateur, du vent annonciateur de calamités. Pareil à l’oiseau aux ailes d’acier qui décapitent les terres, déchirent les âmes et font mugir les mers, l’ouragan de la nuit était venu frapper le fils, encore tout chaud sorti du ventre de la mère.

L’astrologue avait prévenu le père : né sous de funestes auspices, l’enfant n’engendrerait pour sa famille et son village que détresse et malheur. Destructions et dévastations. Avant qu’il ne fût trop tard, Il fallait noyer le nouveau-né dans une cuvette d’eau chaude aux piments.

Mais il n’était pas question pour le père de se séparer de son fils d’une si cruelle et inhumaine manière. Durant des jours et des nuits, il l’avait promené sous son manteau de larmes, à la recherche de la force sacrée où puiser l’amère décision de rendre le nouveau-né aux limbes de l’éternité.

À l’heure où la lune s’enroule dans ses plis, le père s’était adressé au prophète du pays. Celui-ci lui avait indiqué le chemin à prendre pour essayer de sauver l’enfant des griffes d’un si mauvais destin. L’âme humaine est née des racines de la terre. S’il doit y avoir renaissance, c’est à la terre et à ses racines qu’elle doit y retourner.

Le bébé, bien enveloppé dans une peau de cabri, comme il avait été enveloppé dans le sein de la mère au cours de la gestation, devra être déposé à l’entrée du parc à zébus. Déposé avec soin au creux d’un trou fait de pierres sacrées. Si l’enfant devait mourir, il deviendra divinité. S’il devait survivre, il deviendra roi de la tribu.

Pour le père, un immense espoir se glissa dans sa vie. Certes, être livré aux pattes des troupeaux de zébus était une atroce expérience dont l’enfant supporterait à jamais les blessures s’il en réchappait, mais dû moins ne se seraient-ils résignés, ni le père ni le fils, à une mort vide de sens et sans lendemain.

Dans la case fleurie et parfumée d’odeurs d’herbes et d’arbres, le père avait tenu, étroitement serré contre sa poitrine, le nouveau-né encore heureux de vivre. Il s’était imaginé que de le presser ainsi, il allait pouvoir transmettre à l’enfant son propre fluide vital si nécessaire au prochain combat dans l’arène des zébus. Il en était si convaincu qu’il portait toujours son fils attaché sur son coeur comme la mère avait porté ses filles attachées sur son dos. Et jour après jour, nuit après nuit avant la date fatidique imposée par le prophète pour le sacrifice de l’enfant, il s’était plié aux rites enseignés des anciens : les cérémonies de la vie à l’envers si les divinités l’engloutissaient et celles de la vie à l’endroit si son destin devait être celui d’un roi. Le père avait alors insufflé au fils les fondements de la connaissance et de la parole, car seule, la parole peut aider à garder ses moeurs et coutumes, même dans l’au-delà. Juste au moment d’emmailloter l’enfant de sa peau de bête, il avait léché le corps nu du nourrisson et dans son douloureux amour, avait pris entre ses lèvres, la langue du bébé.

Ainsi, avait pensé le père, par l’intermédiaire de sa chaude salive, la parole serait donnée au fils et rien ne l’arrêterait dans son évolution vers sa nouvelle vie. Il avait ensuite enduit le petit visage d’argile blanche pour le préserver de la mort, et enduit les mains et les pieds d’argile rouge pour sa résurrection.

Quand il eut déposé son enfant dans le trou de pierres sacrées, quand il eut ouvert la barrière libérant le troupeau de zébus, abandonnant l’être né sous de funestes auspices aux piétinements des bovidés, le père avait senti dans son corps fiévreux les spasmes des tam-tams qui allaient prendre possession de ses sens et faire de lui l’instrument des divinités.

 

II

Toute la case, les filles et la mère, tout le village, les amis et les voisins avaient cru, durant neuf lunaisons que le père avait perdu la raison.

Hébété, pris d’agitations continuelles, de tremblements convulsifs, le jour, il ne sortait de la cabane que pour ramper dehors, scrutant la terre, le nez dans la boue et la poussière. Il reniflait comme un chien avec des mouvements ondulatoires entre les cailloux et l’herbe sèche. Puis il disparaissait pour ne rentrer qu’à l’aube.

Le prophète avait alors déclaré au village et à la famille que le père cherchait son fils aux quatre points cardinaux et que si les ancêtres divins avaient attiré l’enfant en eux, d’une manière ou d’une autre, son fils lui serait restitué.

Et dans le silence parfait d’une nuit, juste à sa neuvième lune et juste à la frontière du monde des vivants et de celui des morts, le père était rentré à la case-bambou, le front haut, le regard droit, la poitrine gonflée du chant des esprits. Cette nuit-là, s’élevèrent en pleine brousse, les rythmes sonores d’un tam-tam qu’accompagnaient de fortes incantations.

 

III

Ce fut ainsi qu’à la neuvième lune le serpenteau nouveau-né se réveilla dans un trou, sous une pierre plate devant le parc à zébus. Ce furent les tintements métalliques de ses écailles qui le sortirent de sa torpeur. Il était tout enroulé sur lui-même comme s’il sortait du ventre de la pierre plate. Une pierre légèrement phosphorescente dans l’obscurité du trou qui lui fit prendre conscience de son corps long et noir, mince et recouvert de fines écailles argentées, ou paraissant telles dans la lumière émise par la roche. Il s’étira paresseusement et s’aperçut qu’il se déplaçait à l’horizontal en ondulant et en traînant après lui cette interminable cordelette visqueuse mais souple et articulée qu’était sa personne. Histoire de tester ses performances, il se mit à ramper de plus en plus vite, de plus en plus loin, glissant entre les pierres, fouillant le sol de sa tête plate, renversant sur son passage, monticules terreux, fourmilières et autres obstacles indésirables. En peu de temps, il se retrouva hors de son trou, dans un espace clair, ce qui l’étonna un peu et sous une chaleur qui réchauffa sa carcasse froide. Il allait jouir de cette brûlure inconnue lorsqu’une cavalcade effrénée venant de l’enclos d’en face ne l’avait subitement obligé de se mettre en boule sous une racine. Des monstres effrayants, avec des bosses et des cornes, des pattes et des queues se précipitèrent vers lui et l’auraient réduit en bouilli, pauvre serpenteau nouvellement-né, si son agilité et son adresse ne lui étaient pas venues en aide.

Emu et impressionné, le coeur battant la chamade, une fois le danger écarté, il sortit prudemment la tête, risqua un oeil au-dehors, inspecta autour de lui, et comprit.

Sa mémoire, d’abord floue, ne lui rapporta qu’un temps extrêmement court. Il se souvenait avoir passé toute une nuit dehors, recouvert d’une peau de cabri et il avait eu froid. Les monstres qui venaient de passer l’avaient enjambé cette nuit-là et il avait eu très peur.

« Le père, fort heureusement était venu me chercher et m’avait couvert de baisers pour me réchauffer. De retour à la case-bambou ce fut la mère qui m’avait serré contre elle avec des larmes et des cris. Des larmes et des cris de mère, depuis mon entrée dans la vie, je commençais à en avoir l’habitude. Aussi avais-je seulement fermé les yeux, heureux de me laisser ranimer et dorloter. Le froid et la peur m’avaient en effet engourdi les membres au point de ne plus les sentir et je me suis cru têtard dans une goutte d’eau. Curieusement, il est vrai, dans les instants qui ont suivi mon retour à la case familiale, alors que j’étais toujours agrippé au sein de la mère, j’essayai de me mouvoir dans une bulle transparente. Mais dépourvu de mains et de pieds, je gesticulai en grouillant ma petite queue de têtard pour tâcher d’avancer. Je me heurtai hélas aux parois de la bulle et je voyais très nettement au travers, le père, les soeurs, les voisins accourus, me regarder en se lamentant et en lançant les bras au ciel. Moi, je m’efforçais de nager à contre-courant sans lâcher le sein de la mère dont le tétin était resté accroché à ma bouche. Après avoir avalé une large goulée de lait pour me donner du courage, je lâchai le tétin et me propulsai en avant, fracassant de mon crâne chauve la bulle d’eau qui éclata. Aussitôt emporté comme par un torrent furieux, je fus soulevé, roulé, entortillé et précipité en une descente vertigineuse vers je ne sais quelle profondeur, dans le silence de la terre et des pierres, des souches et des racines. Je me retrouvai dans une sorte de labyrinthe où je m’égarai sans trouver de sortie. Mon désarroi fut profond. Je pensai au père et à la mère et compris mal qu’ils aient pu m’abandonner au sortir de ma bulle. Je rampai longtemps, longtemps à travers les pierres et les racines, mon petit corps de têtard, fatigué, se refusant à me suivre, je finis par trouver refuge sous une pierre accueillante et m’y ensevelis.

« Neuf lunes, je crois, sont passées depuis, et je ne sais comment, ou avec l’aide de qui, je suis sorti du labyrinthe. J’étais resté sous la même pierre, dans ce même trou, et me voici me découvrant métamorphosé en reptile noir aux écailles d’argent. »

Tant et tant de temps dans l’ombre et le silence, tant et tant de temps dans l’antre de la terre et des pierres avaient brouillé la mémoire du serpenteau.

Sa soudaine rencontre avec les zébus lui procura pourtant une indéfinissable impression : celle d’avoir déjà senti sur son corps le piétinement de leurs pattes, la douloureuse sensation d’avoir été déchiré vif, broyé, moulu, et n’avoir plus rien été qu’une masse sanguinolente dans un trou. Tué à l’aurore de sa vie.


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|Agénor Monique|

Monique Agénor | Fils de la nuit




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