Mahigan Lepage | Carnet du Népal

Un Québecois découvre-t-il le Népal autrement que nous-mêmes ? Mais c’est écrire qu’on questionne.

Carnet du Népal, Mahigan Lepage. PDF écran et eBook (Sony/iPhone) 78 pages. Les 16 premières pages à feuilleter librement ci-dessus. Téléchargement texte intégral 5,50 euros.

Carnet du Népal, Mahigan Lepage

Il faut bien s’y faire : ce qu’on expérimente avec l’édition numérique, c’est comment tous les critères changent.

Non pas reproduire sur Internet la façon dont s’éditait le livre, mais se saisir de l’outil pour scruter de plus près l’écriture. Et, forcément, comment elle raconte le monde.

Mahigan Lepage est de l’extrême est du Québec, son prénom n’est pas étymologiquement de la langue que nous avons en partage. L’an dernier, il est venu en France pour un séjour long. Nous avons souvent échangé sur la spécificité de notre rapport au temps, à la mémoire ou l’histoire, à l’espace, et au statut de la langue qui nous sert à dire, à penser. Lit-on de la même façon, lui et moi, les livres de littérature qui nous servent de référence, et pour lesquels l’amour est le même ? Ou lit-on si différemment les grands bousculeurs modernes, et notamment les Américains comme William Faulkner ?

J’avais pris l’habitude de demander à Mahigan des nouvelles de ses études, mais est-ce que les études lettres ne devraient pas pour tout le monde conduire à ce qui les nie, c’est-à-dire la pratique même de la littérature ?

Dans le bousculement ou l’instabilité que devenait le séjour en vieille Europe (cette génération-là sait utiliser les billets d’avion qui coûte moins cher que moi mon train pour Paris, j’ai vu Mahigan revenir de Berlin, de Barcelone, d’Italie), c’est à un travail de littérature que s’est attelé Mahigan. Et dans le cours de ce travail, qu’il a décidé brutalement de résoudre cette opposition entre l’Amérique et l’Europe en partant un mois au Népal.

C’est juste donc du contexte, que je parle. Les notes de ce carnet, contrairement à ce qui serait la démarche de l’édition traditionnelle (mais chez moi, j’ai plusieurs tomes de cette collection Le tour du monde, dans les années 1860-1880, qui publiait, à raison de 2 volumes par an, les récits d’expédition de l’autre côté du monde, les traversées d’Australie, les cheminements vers l’Afrique, les marches vers le grand Nord : il y a même fort à parier que, si Jules Verne nous embarque si fort, c’est qu’exprès il se démarquait très peu de ces récits, à nous invérifiables...), ces notes les voici donc toutes fraîches : texte communiqué après mise au propre au retour, lecture et correction par Sarah Cillaire, et j’y insère quatre photos prises par Mahigan lui-même.

Ce qui importe : voilà des notes qui, bien sûr (depuis Ecuador de Michaux, comment faire autrement ?) concernent d’abord le regard et l’écriture, la posture même d’écrire, et son geste. Ce qu’elle interroge, et comment elle l’interroge. Mais les questions de temps et d’espace, ici, sont d’une autre référence que la nôtre : il s’agit d’un natif de l’autre côté de la mer, et ce que nous lisons de sa perception de l’Asie, pour le temps, pour l’espace, pour la langue, nous met en mouvement vers ce qui nous rejoint et nous sépare.

Souplesse de l’outil numérique : voilà ces notes en circulation, quelques semaines après leur rédaction.

C’est le premier texte, sur publie.net, d’un Québecois. Qu’on se le dise : c’est un début j’espère...

Et pour Mahigan Lepage, d’accord ou pas avec ses options littéraires (quelques débats ouverts !), rendez-vous pris pour le manuscrit en cours.

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Mahigan Lepage | Carnet du Népal

extrait

 

J’ai fini de manger. Dans un instant, je marcherai dans les rues de Katmandou pour regagner ma chambre d’hôtel. Rudoyé par les autos, les motos, je devrai serrer l’extrême bord de la chaussée et marcher dans les eaux sales de la ville – dans les sécrétions du sommeil.

Là où j’écris, ce sont des terrasses. Le mot n’est pas toujours exact, mais il est juste (et de toute façon, c’est juste un mot). Ce sont des lieux ouverts, couverts. On s’y assoit. On y mange, on y boit. On s’y repose, on y cause. On y lit, on y écrit.

L’important, c’est que s’y trouve un pan de mur ou de toit. Mais un toit demeure une sorte de mur plus ou moins incliné. Le petit pan de mur jaune de Proust est en fait un petit pan de toit – et ça n’a aucune espèce d’importance.

Devant moi, j’aperçois un pan de mur, non pas jaune, mais rouge-brun. Il est de brique. Il est doré de soleil.

Quand je dis le mur, même mal, même insuffisamment, j’invoque l’appui minimal contre quoi écrire. La page, la toile sont des murs. Il y a un mur, ce n’est déjà pas rien. Si en plus le mur est texturé ou lumineux, c’est encore mieux. Peu importe alors s’il n’y a rien de l’autre côté, si je dis qu’il n’y a rien de l’autre côté. Quand j’écris au recto des pages de mon carnet, il n’y a encore rien de l’autre côté.

Ainsi m’apparaissent les murs du Népal. Souvent ouvragés, souvent hauts et étroits, ils se détachent de l’ensemble de la vision en pans autonomes. Je me trouve sur la terrasse d’un restaurant dans la ville de Patan. Devant moi se dresse un composé complexe de maisons de brique newari. Certains murs sont ajourés de fenêtres de bois grillagées, d’autres de petites ouvertures alignées en forme de maison (un carré surmonté d’un triangle). Plusieurs murs montent au-delà des toits, s’achevant en balustrade de terrasse. Ces murs tendent à s’imposer en hauteur et en épaisseur indépendamment des toits, des planchers et des autres murs. Les temples népalais ont des géométries qui incitent à ne regarder qu’une face à la fois. Les angles sont aiguisés ; il ne fait pas bon s’y attarder. Alors on attaque frontalement, séparément les quatre ou cinq faces du temple. Et les murs sont si rapprochés, si serrés, si contraires à l’amplitude horizontale des toits doubles triples quadruples, qu’ils en perdent leur faculté de produire de l’espace. N’étant pas hindou, je n’ose pas pénétrer dans les temples. Mais je peux dire que l’espace que j’entraperçois entre les grilles est exigu, sombre et chargé. Les murs se rapprochent jusqu’à donner l’impression d’un seul pilier central équarri.

Pendant que j’écrivais, le soleil s’est caché, la pluie a commencé à tomber. Étonnamment, le pan de mur du début est resté doré. C’est précieux, un mur. On peut s’y appuyer, s’y abriter de la pluie. On peut même dormir à son pied. On peut aussi s’en servir pour se diriger à tâtons dans le noir, quand on est noctambule ou somnambule. Seul le mur me permet de me tenir debout quand je dors. Et de sentir sous ma main les reliefs de la brique, comme un tracé sur la page.

À cinq ou six heures du matin, les premiers derniers Éveillés reprennent possession de la ville. Il y a déjà de l’activité dans les marchés. Il y a des femmes aux portes, aux fenêtres, des femmes qui balaient la rue. Il y a des hommes qui se déplacent à vélo, à moto, à pied. À cette heure, la plupart des touristes dorment encore. Sur le trajet entre mon hôtel de Jochne et cette terrasse de Thamel où je prends mon café, on ne s’attendait pas à me voir de si bonne heure. On me regardait passer avec cette hostilité amusée qu’on réserve habituellement aux chiens. Hier j’ai vu un chauffeur de taxi ouvrir sa porte juste au moment où un chien passait par là : le pauvre l’a reçue en pleine figure. J’ai regardé le chauffeur : il riait. Les chiens n’ont rien fait qu’annoncer notre venue. Et pourtant ils trinquent à notre place.

L’autre jour, je rôdais dans la nuit à la sortie d’un bar de Thamel. Les derniers touristes se mêlaient aux chiens. À cette heure de la nuit, les Endormis prennent possession de la ville. J’ai rencontré un chauffeur de rickshaw, travailleur de nuit (qui donc a besoin d’un rickshaw après deux heures du matin, une fois les derniers bars de Thamel fermés ?). Il allait dans une ville à lui devenue étrangère. Il était comme sont les chiens le jour venu : méchant, méfiant. Il a insisté pour que je monte gratuitement à l’arrière de son rickshaw. Il a ainsi eu tout le loisir de me déverser sa colère. Vous les touristes vous n’avez rien à faire du peuple népalais. Vous venez seulement ici pour le haschisch et le boum-boum (c’est ainsi qu’on appelle la prostitution, mais qui vient au Népal pour la prostitution ?). Il me disait tout ça en pédalant. Il me traitait comme un chien tiré en laisse, sauvagement. Il m’a enfin relâché à un rond-point où il s’arrêtait pour boire le thé (mais qu’est-ce que ce thé de nuit servi au milieu des rues de la ville ?).

J’ai continué à pied comme le chien que j’étais, dans le noir profond des rues sans lampadaires. Est-ce le Sommeil qui a rendu ce chauffeur si amer, forcé qu’il est d’adopter le rythme nocturne des étrangers du dedans (les chiens) et du dehors (les touristes) ?

C’est dans les villages les plus reculés, là où les Éveillés sous-estiment encore la menace lointaine que représentent les Endormis, que j’ai eu avec les habitants les contacts les meilleurs. Mais là n’est pas notre temps. Sur les circuits touristiques, d’hôtels en restaurants, j’ai partout retrouvé cette hostilité, cachée souvent derrière les déférences, les révérences, les politesses. J’ai grandi sur une ferme : je sais d’expérience que ceux qui frappent hypocritement les animaux, les poules, les porcs, les chiens, sont ceux qui en vivent au plus près et en tirent profit.

Il est maintenant sept heures. Le jour assiège Katmandou. Mais la nuit résiste dans le quartier touristique de Thamel. Les étrangers du dedans et du dehors vagabondent dans la rue devant moi, cherchant à boire et à manger, l’air un peu perdu. Au centre de la rue principale, à quelques mètres d’ici, les autos et les motos impatientes savent parfaitement où elles vont. Elles fendent le sommeil de la rue en son centre, forçant les étrangers à raser les murs de la ville.

Je me rends et m’accule aux murs des terrasses. Tantôt il n’y en a qu’un seul, tantôt deux. Ici même, il y en a trois. Quand il n’y en a aucun, j’en repère un au loin et je m’y accroche. Un pan peut suffire, à condition qu’il ait assez de consistance pour me permettre de m’y retrouver un peu dans le noir.

J’écris le dos appuyé au mur. Quand j’aurai fini de boire, de manger, d’écrire, je me lèverai comme un somnambule. Je longerai les murs de Katmandou, les pieds dans les déchets, les secrets. Je ne suis pas bien différent des chiens du pays. Mais je peux m’offrir le luxe de la fuite. C’est ma dernière matinée au Népal : mon avion décolle en début d’après-midi. Je retourne au pays du Sommeil.


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