de l’avant-récit au livre, quels matériaux, quelles étapes
Une guerre. Détruire – les soldats, .
Edition numérique Fred Griot pour publie.net.
PDF écran et eBook (Sony/iPhone) 140 pages.
ISBN : 978-2-8145-0142-3
Les premières pages à feuilleter librement ci-dessus.
Téléchargement texte intégral 5,50 euros.
Le dossier numérique inclut en outre :
Le roman est-il concevable ?, étude sur La fin du roman d’Ossip Mandelstam, et Matériaux pour un roman, esquisses préalables du Risque de l’histoire, PDF écran 106 pages, PDF eBook.
Et, dans le même dossier téléchargement, lecture du chapitre 7 du Risque de l’histoire par Laurent Grisel, dans le cadre des Nuits de la Pleine Lune, Grapoule, le 18 juin 2008.
Dominique Dussidour | Le risque de l’histoire
à propos des « Matériaux pour un roman », et de « Une guerre »
En préambule, pour qui voudrait directement savoir de quelle nécessité ou de quelle urgence, ou de quelle langue il est traité ici, se rendre directement au fragment 11.
Depuis que nous avons lancé l’expérience publie.net, nous avons l’impression d’un domaine extensible, où chaque nouvelle mise en ligne vient ouvrir un nouveau possible.
Avec ces Matériaux pour un roman, nous souhaitons inaugurer un nouveau partage, un nouveau risque (sans jeu de mots avec le titre du livre : Le Risque de l’histoire).
Donc remercier d’abord Dominique Dussidour et son éditrice, Laurence Teper, qui depuis quelques années effectue un travail remarquable, avec de nombreux noms amis au catalogue.
Le risque est double : d’abord, en septembre 2008, voici, parmi 676 autres livres, un roman. Il est capital pour son auteur, qui termine avec lui une trilogie, quinze ans de vie. Capital aussi parce qu’il affronte la peau du monde, la guerre, nos routes et nos destins. Mais dans une société de loisirs et d’industrie qui consommera en huit semaines ces 676 livres, et ne s’intéressera plus qu’à une poignée. Ça, c’est le risque négatif. Le risque positif, c’est de dépasser le livre comme objet, et le restituer dans l’atelier de l’auteur, la complexité d’une démarche, la pluralité des registres.
Ce n’est pas une nouveauté pour Dominique Dussidour : écrivain, évidemment, mais par sa profession impliquée dans les rouages de l’édition – comme lectrice-réviseuse, lexicographe côté des dictionnaires, ou tiens, à réviser la biographie de Led Zeppelin d’un certain etc... C’est sans doute pour ce rôle, de chaque côté de la frontière d’écrire, que Dominique Dussidour a très tôt rejoint l’équipe de remue.net. Je ne me souviens plus de l’occasion : nous ne nous connaissions pas, et probablement il devait s’agir de coquilles laissées sur le site, et que je n’avais pas su voir. Depuis deux ans responsable de la revue en ligne et du comité de rédaction de remue.net, ses Petits récits de penser et d’écrire ou bien, à propos déjà de ce livre Le Risque de l’histoire, ce Journal du compte à rebours en décrivant le quotidien d’écriture, sont une réflexion en acte : comment associer l’expérience Internet au travail de fond de l’écriture ?
Le risque est dans l’expérience même. D’autres œuvrent dans le même sens : ainsi Place des Libraires, qui souhaite associer aux ouvrages vendus en librairie des dossiers numériques conçus par l’éditeur comme un ensemble autonome, prolongeant le livre ou l’accompagnant, et où la déclinaison du texte dans ses formats numériques n’est pas l’essentiel. C’est cette articulation du livre et du numérique, avec l’assentiment et l’amitié de Laurence Teper, que nous voudrions inaugurer.
Ainsi, la question de fond pour nous tous : le roman, qui aborde les lois et les mouvements du monde, se saisit de nos représentations mentales pour un travail d’illusion avec présence, des lieux, des personnages, des relations, et qui – par la pâte langue, le chant langue – met en question cette représentation même, pour nous autoriser retour sur nous-mêmes, nous réaffirmer à notre présence au monde, le roman n’est littérature qu’à cette condition de rejouer la littérature comme question au monde.
Dans cette question est le travail de chacun, qu’il s’enracine dans la poésie, la théorie, le récit. Mais justement, en amont, notre atelier est d’abord cette question. Le roman, le poème, le récit ou l’intervention orale pourquoi pas, ne sont que l’achèvement éphémère de cet atelier.
Allons vite : le livre que publie Dominique Dussidour chez Laurence Teper, en septembre 2008, sous le titre Le Risque de l’histoire, est un roman de 253 pages. Ce que nous proposons ici n’appartient pas au livre : cela l’annonce, le prolonge, en est la racine et aussi la perspective.
Aux lecteurs de Le Risque de l’histoire, les 2 ensembles proposés ici seront un accompagnement, une façon de rester avec le livre, de l’interroger autrement. À ceux qui attendent ce livre et le liront en septembre, c’est une façon de dire, avec gravité même : voici la question que pose la littérature au monde. Voici les strates du travail, et le prix qu’intérieurement on le paye.
Ajoutons que le livre lui-même fait récit de sa genèse (voir par exemple chapitre Engendrement des récits, couloirs obscurs, ou même le chapitre qui l’ouvre : Construire – le travail. Mais, dans le livre, les personnages qui croisent directement le récit de Une guerre le font dans un chapitre de 5 pages, Liza pour son fiancé Ronaldo, p 181.
Nous vous proposons, accompagné des premiers carnets d’esquisse, réflexions et approches des personnages de Dominique Dussidour pour Le Risque de l’histoire, ce récit d’un bloc de 11 chapitres brefs, Une guerre, sous-titre Détruire. – Les soldats, qui est un seul creusement dans le territoire qui deviendra celui de la fiction. Une montée en intensité, en matériau, en présence : le récit pour convoquer le monde fictif, celui où naîtra ensuite le livre.
Si nous décidons ensemble, Dominique Dussidour et publie.net, de proposer ici ces textes, c’est parce qu’ils nous interrogent comme forme – qu’est-ce qui est littérature, qu’est-ce qui est la trace vive, dans l’expérience de la langue, de ce qu’on y laisse de nous-mêmes, de ce à quoi on accède d’imprévu arraché au monde ?
Nous remercions Laurence Teper de bien vouloir accepter cet accompagnement de Le Risque de l’histoire. Il n’y a pas d’un côté l’atelier virtuel, de l’autre côté l’objet typographié et imprimé – il y a un ensemble complexe, où le livre ne peut être séparé de ce mouvement qui y a conduit. Quand bien même il est autonome, a lâché toutes amarres, a été débarrassé de tous échafaudages parce que c’est la loi, cruelle, élémentaire, haute du roman.
Nous souhaitons que cette expérience ici inaugure, se prolonge.
Râper la réalité (les souvenirs, par exemple) pour en faire advenir les mots de la formulation.
Je me suis appris à formuler, une image après l’autre, chacune dévolue à l’espace, ce pré carré des formules dont la racine carrée est le temps mais le temps perturbe, est à manier avec précaution comme une caisse d’explosifs abandonnée après une très ancienne guerre, un pis, deux enfants démodés, un vestibule obscur, un couple sensuel, des tarentules et des baleines qui traînent aussi poussives que des mots, et qui resurgit à la faveur d’un seau de plumes qu’on a prises pour le cauchemar des jours, les deux enfants se tiennent la main, la formulation n’est pas la vérité, seulement le leurre se donne ces allures-là, de vérité, et de vérité de la vérité, les deux enfants ne s’engouffrent pas dans cette citadelle, trop enfants, trop lucides, se tiennent la main pour la contourner, traverser le vestibule obscur et déboucher sur les pins où debout, la formulation évite la vérité comme la peste, un écueil, la formulation des images dévolues à l’espace s’accomplit lentement, d’une forme à l’autre, d’une couleur à l’autre, sautent d’une à une autre comme la traversée d’un gué houleux, car les mares ont débordé, le vestibule obscur sous ses dehors idylliques est le lieu d’une houle savante en écueils, en gouffres profonds et en dangers mythiques, à quoi déclencher les secousses du temps quand déjà l’espace.
On ne traverse pas le temps en traversant le vestibule obscur.
Le temps se traverse-t-il ?
Existe-t-il un autre temps que le temps de la formulation ? (Je ne traverse que le seul temps de la formulation mais le temps me traverse, auguste, augustin.) Formuler, c’est, aussi, créer un temps : le temps de la formulation, le temps de la représentation.
On traverse dans l’obscurité le vestibule de la formulation.
Peur panique.
Outil de combat.
DD
Dominique Dussidour | Une guerre
extrait : le fragment 11
(avant longtemps personne n’aura de mots pour raconter ce qui s’est passé. De nombreux villageois ont disparu, ou sont morts. La douleur paralyse la bouche et le cœur des survivants muets, épuisés.
À l’arrivée des soldats les mots se sont repliés au fond des gorges, dans les bois alentour, au cœur des pierres, sous les planchers, dans les armoires.
Ne résonnent plus dans les maisons et dans les rues que le silence ou les cauchemars et il faut réapprendre les mots, il faut réapprendre le langage, il faut réapprendre à parler, à placer à nouveau dans sa bouche des syllabes, des voyelles – pas des hurlements -, des consonnes et des phrases – pas des supplications.
Le poète croyait les mots pérennes, il les a vu fuir et déserter les regards et les gestes, il a vu fuir et déserter le sens.
Aujourd’hui
la nuit il grave de son unique main des mots dans les murs des maisons
afin que le langage habite à nouveau le village
afin que le langage habite à nouveau le temps
afin que le jour où on pourra à nouveau parler, on sache où retrouver les mots
la nuit il la croise)
Les mots ont froid. Ils se terrent entre les pages des livres. Car on n’a plus de mots à disposition, ici. On n’a plus que des gémissements, on n’a plus que des cris.
Comment désigner ce temps où les cris en disent plus long que les mots ? où les gémissements sont plus près de dire la vérité que les mots ? où le silence qui succède aux cauchemars est plus près de dire la vérité que les mots ? où les mains tranchées, où les ventres déchirés touchent plus exactement la vérité que les mots ?
Le temps de la défaite, l’appelait-elle.
Où est le lecteur inconnu qui maintient les livres et les mots à flot ? Où brûlera la flamme du lecteur inconnu ? La haine et la douleur vont-elles se répandre au point qu’un jour personne ne saura plus lire ? La haine et la douleur vont-elles se transmettre au point qu’un jour personne ne se souviendra plus d’aucun mot ? au point que personne ne saura plus parler – seulement gémir et hurler
le monde est fait de tout, de ce qui est dit et de ce qui n’est pas dit, de ce qui est écrit dans les livres et de ce qui n’y est pas écrit. Je me de-mande s’il y a plus de choses écrites que de choses existant dans le monde, ou le contraire.
Où en est le compte ? je demande chaque soir.
Y a-t-il davantage d’aubes et de crépuscules écrits dans les livres ou qui se sont levés sur le monde ?
Y a-t-il davantage de mots dans les livres ou dans les bouches ?
Combien d’hommes, de femmes et d’enfants sont morts à la guerre, dans les livres et dans le monde ? combien ont survécu ?
Et les paroles d’amour, y en a-t-il davantage dans les livres ou dans les cœurs ?
Où en est l’équilibre aujourd’hui, entre le monde et ce qu’on écrit du monde ? De quel côté la balance penche-t-elle ?
Combien ont écrit aujourd’hui ? je demande chaque soir.
Qu’est-ce qui balbutie le plus fort ? Qu’est-ce qui crie le plus fort ?
Qu’est-ce qui gémit, se murmure, se plaint, exulte le plus fort ?
Où le silence le plus profond règne-t-il, dans le monde ou dans les livres ?
Je sais qu’aucun poème n’efface, ne résout, ne rédime la mort d’un enfant,
je sais aussi que Primo Levi récitait des vers de Dante dans le camp d’extermination.
Je sais qu’aucun poème n’efface, ne résout, ne rédime la souffrance dans les camps staliniens
je sais aussi que la fille de Marina Tsvetaeva attendait les lettres de Boris Pasternak.
Je sais tout cela.
Je sais que les poèmes écrits par Robert Desnos n’ont pas empêché sa mort au camp de Terezin.
Je sais que Maïakovski s’est suicidé
je le sais.
Pourtant, chaque matin je demande : approche-t-on du jour où le poème résonnera plus fortement que la bombe ? approche-t-on du jour où le poème donnera davantage espoir que le monde ? approche-t-on du jour où il y aura davantage de paroles d’amour dans les cœurs que de cris de haine dans le monde ? approche-t-on du jour où il y aura davantage de feux d’artifice dans les livres que de bombes dans le ciel ?
Je sais que les mots n’effacent pas, ne résolvent pas, ne rédiment pas ce que nous avons vécu dans ce village
je sais aussi que seul un poème nous sauvera.
J’ai connu trop de jours de guerre, j’ai vécu trop de nuits de guerre pour imaginer qu’un poème mettra fin à la haine et à la souffrance
j’ai entendu trop de cris
j’ai lu aussi trop de guerres pour ne pas imaginer qu’ils se hissent, peu à peu, vers le sommet des guerres afin de modifier la perception que nous avons du monde.
Où en est la lutte, entre le poème et le monde ? je me demande quand je parcours les rues désertes du village. Je mets mon oreille contre les portes, contre les volets, et j’entends les sanglots qui n’arrivent pas à se calmer, les cris des cauchemars, j’entends le silence dans les maisons vides où aucun n’a survécu
j’entends aussi les premières pages d’un livre de poèmes qu’un doigt tourne, peut-être encore sans le lire, peut-être encore dans l’impossibilité de fixer ses yeux et son esprit sur des mots, mais déjà à nouveau capable de prendre un livre entre les mains et d’être rassuré, apaisé par le contact du papier
j’ai survécu, dit le lecteur solitaire
le monde est détruit
mais les mots semblent exister toujours
je veille
je parcours du même pas les nuits et les rues, avec le même espoir, dans le même désespoir
je veille sur les mots
je grave des mots dans les murs des maisons, chaque nouveau mot gravé
est un talisman, est une bénédiction, est une prière, est un pardon
les mots veillent sur les rues où ne repose plus aucun cadavre
les mots veillent sur les nuits que ne déchire plus aucun râle
j’entends les cris, les cris des cauchemars, les cris des souvenirs, les cris des corps qui souffrent, c’est pourquoi je grave les mots du monde sur les murs des maisons
arbre
ciel
visage
soleil
paix
le monde est fait de tout
du monde, tout est à dire
un poème peut-il détourner le cours du monde quand celui-ci se précipite vers l’effroi ?
je sais aussi qu’un poème est l’effroi de la langue quand celle-ci ne connaît plus que la haine
le monde est fait de tout
du monde, tout n’a pas été dit
le corps qui marche dans la nuit, la main qui grave une pierre – voilà le raisonnable d’une existence humaine
où en sont les comptes entre le monde et le poème ? je demande chaque matin en refermant ma porte sur la nuit du monde pour entrer dans la nuit des mots
où en est la fuite du monde ?
où en est la force du poème ?
le poème comblera-t-il un jour les trous par où le monde fuit à sa perte ?
le monde est un gigantesque effroi
le monde est un gigantesque poème
le poème est un gigantesque tour de force pour desserrer la contrainte du monde autour des corps
trop vieux et trop jeune
trop silencieux et trop assourdissant
trop brutal et trop délicat – le poème
le monde est fait de tout
et des poèmes
le monde impose sa lecture à coups de guerres et de diktats
combien de mondes possibles, combien de mondes envisageables les poèmes devront-ils avoir proposé pour tenir tête au monde tel qu’il existe ?
dire le monde c’est se tenir dans le monde, et comment s’y tenir sans le dire ?
Qu’est-ce que le monde a dans le ventre ?
Mon poème va y voir.







