explorations langue et métropole urbaine, avec triptyques photographiques
Jusqu’où cette ville ?, .
PDF écran, 22 planches.
ISBN 978-2-8145-0133-1.
Les premières pages à feuilleter librement ci-dessus.
Téléchargement texte intégral 1,30 euros.
Fabienne Swiatly | Jusqu’où cette ville ?
A ce qui concerne la ville et l’écriture on doit une attention systématique, une place au centre du dispositif des recherches et tentatives que nous rassemblons.
Ainsi a-t-on New York, Los Angeles, ou la radiale ferroviaire de Paris à Saint-Quentin en Yveline.
Ici, la ville n’est pas nommée. Mais c’est la métropole d’aujourd’hui celle qui dérange les lignes, nous saisit par où nous sommes corps ou attention poétique. Le système d’écriture, par sa contrainte même, devient alors l’outil optique, qui révèle les figures, permet qu’elles nous surprennent.
Fabienne Swiatly vit dans cette ville, connaît aussi ses chemins d’eaux. Elle a publoié à la Fosse aux Ours, en 2006, Gagner sa vie qui participe de la même attention subversive à la société contemporaine. Après avoir longtemps collaboré à Aleph Ecritures, elle est membre du comité de rédaction de remue.net.
Et puis l’échappée : l’écran devient la page. Entre les pages surgissent les triptyques d’un photographe, intitulés murs, dessous le fleuve, rues... On trouvera ici sur le Net les galeries virtuelles de Jean-Pierre Maillet. Nous entrons ainsi dans d’autres articulations sensibles, que le support numérique autorise, à condition qu’on lui accorde confiance.
J’ai voulu être précise en m’appuyant sur du flou. Une tentative d’écriture qui m’amène à écrire : j’ai rêvé une ville. Elle a un nom. Je le garde à distance pour rester dans la fiction.
Fabienne Swiatly
Fabienne Swiatly | Jusqu’où cette ville ?

Jusque dans les camionnettes rouillées sur le terrain chaotique des chantiers, ville éventrée. La terre qui remonte à la surface, obstination des machines dans l’éboulis des cailloux. Là des femmes ouvrent leur sexe pour quelques euros. Bougies allumées derrière le pare-brise pour signaler la disponibilité. Madones des terrains vagues qui attendent les hommes le long des entrepôts abandonnés. Peinture écaillée sur des murs taciturnes. D’autres hommes ici, avant, raffinaient le sucre, fabriquaient le ciment, chargeaient les péniches. Aujourd’hui le commerce des corps sur le quai qui échappe aux regards.
Jusque sous le drapeau français où attend la file des visiteurs de la prison qui porte le nom d’un saint. Mouvement paresseux du tissu tricolore malgré le vent. À bout de bras des sacs plastiques aux couleurs vives, la marque lisible au centre. Le linge propre amené aux hommes que l’odeur de lessive émeut sans qu’il puisse trouver un lieu où pleurer. Le muscle énervé du peu d’espace. Cour de promenade plus petite que la fosse aux ours du parc. Sous le ciel prisonnier du grillage, des hommes réunis avec ce qu’il y a de plus difficile à partager en eux.
Jusque dans les cours rénovées du vieux quartier, à l’image des prospectus où l’on invite à découvrir la pierre figée de l’histoire. Le passé mis au propre. Et l’on vient voir, l’œil collé au viseur. Puis l’on s’arrête devant les tourniquets alignés sur le pavé, qui proposent la vieille ville en carte postale - cadrage impeccable. Et on achète par cinq ou par six pour se souvenir et envoyer aux autres. Faire signe à ceux qui sont restés, donner une preuve et dire j’étais là - dans la vieille ville. La photo à la marge blanche et le nom inscrit comme un sourire sur le côté, l’emplacement du timbre pré-imprimé. La ville vendue aux touristes.
Jusque sur le parvis de la cathédrale, la lumière qui se libère enfin des ruelles étroites. L’esplanade où les voitures cherchent malgré l’interdit à se faire une place. Et la scène ancestrale des pauvres réunis à l’extérieur, devant l’immense porte qui mène vers la croix. Groupe de jeunes aux chiens sans laisse qui boivent à même la bouteille l’alcool acheté dans un hard discount. La main tendue vers ceux qui marchent persuadés que Dieu saura les entendre malgré le vacarme des moteurs. Et sous les gargouilles aux visages de la peur, le monde semble aussi vieux que les pierres qui le cernent.
Jusque dans la vitrine des magasins qui aspire l’en dehors, ouverture automatique des portes. On entre malgré la fatigue du trop à voir. Du changement espéré dans l’achat d’un nouvel objet qui se fait accessoire. Le prix indiqué sur l’étiquette, sur le code barre thermocollé, sur l’écran numérique de la caisse et sur le faible imprimé du ticket. Le prix qui ne se dit plus à voix haute. L’argent qui circule ailleurs qu’entre les mains. La rue piétonne qui impose l’objet du désir et nous entraîne là où il y a de quoi acheter.
Jusqu’aux femmes des affiches qui se livrent sans se donner. La bouche entrouverte sur un désir au prix sans comparaison. Les mâles dont le mystère se gonfle au-dessus d’une marque déposée. Et que les panneaux de la ville nous ramènent sans cesse aux corps retouchés qui rétrécissent les rêves à hauteur de vitrine. La vie au commerce magnifié qui barre l’horizon d’images à zéro défaut. Pour se détourner, il ne suffit pas de baisser le regard.
Jusqu’à l’esplanade de l’Opéra où des jeunes garçons dansent la saga urbaine – gestuelle resserrée qui pourtant fait décoller du sol. Les corps offerts aux yeux des passants. Mouvements saccadés des bras et des jambes qui s’achèvent sur la lenteur d’un torse à la renverse. Tee-shirts mouillés qui glissent sur le sombre d’une aisselle ou le granulé d’un ventre. Puis la vitesse qui remet les hommes debout. Des mains se touchent pour exprimer le c’était bien. Des hommes jeunes qui dansent à l’ombre des déesses sculptées.
Jusqu’à l’écriture des façades qui voudrait que l’on nike sa race avec l’orthographe du commerce. Des mots au sens dérobé qui sous-tendent l’indifférence des murs. Inconnus qui se signent sur l’espace public en des gestes rapides, bombes de peinture à la main. Visages à l’abri d’une capuche, bras souples sous les vêtements larges. Leur dos offert aux passants pendant qu’ils couvrent la ville d’idéogrammes. Lecture en biais de ceux qui préfèrent les murs silencieux repeints à la norme.







