Thierry Beinstingel | Feuilles de route, 2000-2003

3 ans d’accumulation Internet sur la littérature et l’écriture

Feuilles de route, accumulations Internet 1, 2000-2003 Thierry Beinstingel. PDF écran et eBook (Sony/iPhone) 720 pages. Les 100 premières pages à feuilleter librement ci-dessus. Téléchargement texte intégral 5,50 euros.

Thierry Beinstingel | Feuilles de route

Avec ces Feuilles de route de Thierry Beinstingel, voilà le troisième grand ensemble d’écriture avec Internet que nous rassemblons, après Désordre de Philippe De Jonckheere et les Notules dominicales de culture domestique de Philippe Didion.

Il y a des ancrages communs à ces trois ensembles : Perec en est un, certainement. La curiosité des autres, aussi, certainement. Et que cette curiosité croise ou traverse sans cesse le chemin des livres.

Ce qu’il y a de spécifique à Thierry Beinstingel, c’est la publication, au cours de ces trois ans de chronique, de ses deux premiers livres chez Fayard.

Beinstingel, on le sait par Central, le premier de ces livres, travaille à France Telecom, ce n’est pas un secret. Il assumera, jusqu’à aujourd’hui, l’étrange situation de travailler en entreprise et de publier des livres, cela parfois ne lui rendra pas la vie facile, ni dans l’entreprise, ni dans l’écriture. Mais c’est cet ancrage, cette route droite, qui lui a permis à l’automne dernier d’écrire cette réflexion romanesque sur les chemins de vie associés au travail, dans CV roman.

Au début, je croyais un peu naïvement que c’est ce travail qui avait donné à Thierry son goût d’Internet, et nous avoir rejoint si tôt dans les expériences en ligne. Aujourd’hui que je le connais mieux, je serais plutôt à le titiller pour qu’il dote enfin Feuilles de route d’un flux rss...

Ce qui est passionnant dans l’expérience d’écriture en ligne de Thierry, c’est qu’elle trouve très tôt ses principales figures : notes de lecture, et quel lecteur, de Claude Simon et Marguerite Duras à Salvaing ou Christine Angot, via Moitessier, Joinville, ou, au hasard des librairies, des étals, de Detambel à Beckett, via René Fallet ou Charles Juliet ; notes d’écriture, l’accompagnement permanent de la gestation des livres, heurts, pannes, soubresauts, mais aussi la fabrique du livre, le service de presse, les émissions à France-Culture à parution, ce qui vient dans le carnet, ou par les discussions, les rencontres ; enfin les étonnements : vie professionnelle, vie familiale, la curiosité d’être, l’observation, les routes qui le ramènent au pays de Rimbaud.

Comment ne pas penser, dans ces entrecroisements, aux Carnets de notes de Pierre Bergounioux ? L’outil a pu changer, avec la publication en ligne, mais le travail de celui qui chemine vers un livre, entre lecture, écriture, saisie du monde, est la même discipline pour chacun. Et c’est ce que Thierry Beinstingel nous donne à lire.

Un autre tome suivra, avec les trois années suivantes. Mais nous avons choisi de respecter l’intégralité du parcours : voilà 440 pages de ce que le journal en ligne de Thierry Beinstingel a rassemblé au fil des jours, quatre années consécutives, dans une période où les sites littéraires étaient plus rares – on ne s’étonnera donc pas de quelques croisements.

Feuilles de route : c’est le titre d’un livre de Cendrars. Et Thierry Beinstingel met en exergue ce poème de Cendrars, sur les îles. Peut-être que c’est une clé pour entrer dans ce journal : île de l’écriture, îles de la vie professionnelle, familiale, île que représente chaque livre ouvert.

Pour cela qu’on en propose, en libre accès, de larges pans. Autre chose : nous sommes, à publie.net, une équipe bénévole. Nous proposons téléchargement gratuit de Feuilles de route à qui accepterait de dresser un des index que nous souhaitons y joindre : auteurs cités, livres lus, lieux traversés... Nous prévenir si volontaire !

Un merci particulier à Sarah Cillaire pour relecture, composition et mise en page.

FB


Thierry Beinstingel | fragment du journal de 2003

 


En compagnie de mes morts bien-aimés, nous nous promenons depuis près de vingt ans dans un petit cimetière de Haute-Marne. C’est un endroit villageois à souhait, avec des chats furtifs, de l’herbe ensauvagée. Au fil des ans s’y sont rajoutés quelques proches passés de l’autre côté, autant de prétextes à venir. Et mes enfants, qui connaissaient à peine ces parents, m’accompagnent car, comme tous les enfants, ils aiment les cimetières. Nous nous arrêtons auprès de Marcelle Bazar, 1903. Voilà.
Et comme à chaque fois, nous nous demandons quand Marcelle Bazar va se décider à mourir, elle qui a déjà fait graver le principal de sa vie sur sa pierre tombale. Bien sûr, les années passant, on se demande si Marcelle, au seuil des centenaires, n’est pas déjà morte et que ses proches ont tout simplement oublié la date. Ou peut-être l’a-t-on retrouvée il y a bien des années, réduite à l’état d’un parchemin, oubliée de tous au fond d’un jardin… Ou peut-être était-ce un bébé à peine né ? Marcelle Bazar déclenche notre imagination.
Et finalement, la tentation est grande de résumer sa vie à un nom, une date de naissance et un tiret. Car la date de mort n’intéresse jamais le principal concerné, le seul intérêt réside dans le tiret, petit résumé de vie et qui est tout. Et ce qui est en dehors de ce millimètre d’encre plat, tout ce grand vide nous semble une biographie étonnamment superflue et nous fait profondément réfléchir : c’est notre complexe de Marcelle Bazar et que nous aimons retrouver régulièrement.
E 12/06/2002

Écrire sa biographie, son autobiographie donc. Et qu’en dire ? On peut faire comme François Bon, proposer trois biographies de simple à très complète. Bien entendu, il y a la solution de facilité : reproduire la petite phrase succincte de présentation de l’auteur qui se trouve sur la quatrième de couverture. On peut y rajouter quelques interviews. C’est ce que j’ai fait pour la précédente page autobio et que l’on reprend largement par paresse.
Quelques traits d’humour ont fini par me lasser (virée la photo de soi en clown, ça fait Effroyables jardins de Michel Quint - voir en Notes de lecture du 05/06/2002) car les plaisanteries les plus courtes sont les meilleures. Parler de soi est toujours très complexe (même si comme le dit la chanson « parlez-moi de moi, y’a que ça qui m’intéresse… »). Finalement, nous avons une vision complète et historique de nous - pour glisser dans Lapalissade – et nous n’avons pas toujours conscience que le lecteur ou autre qui vous découvre n’a qu’une vision partielle, celle laissée uniquement dans les mots et que le « né à Langres en 1958 » ne révèle pas le petit grain de beauté posé délicatement sur la fesse droite de votre serviteur. Voilà bien le problème : restituer l’image en mouvement que l’on connaît de soi par un cliché fixe et c’est peut-être pour cela qu’il y a des photographes spécialisés en écrivains (voir même rubrique juste ci-dessous) afin de laisser entrevoir la vie passionnante et trépidante de ces étranges coléoptères.
Donc, découvrez en rubrique Bio le coté biologique et sans OGM de votre serviteur.
Et en rubrique Biblio, le début d’une œuvre comparable à la Sagrada Familia de Gaudi, kitch et inutile, mais quand on bâtit son église...
NE 12/06/2002

Autoportrait au radiateur - Christian Bobin, Gallimard
Cet autoportrait est en fait un journal qui commence le samedi 6 avril 1996 et se termine le vendredi 21 mars 1997. Christian Bobin n’y raconte ni un déroulement chronologique ni son regard du monde en mouvement (comme dans Le Théâtre des opérations de Maurice Le Dantec, Note de lecture du 24/01/01), il se place volontairement dans une introspection où la plus infime particularité des jours constitue l’évènement : bouquet de tulipe, regard d’un enfant, temps qu’il fait, musique écoutée… (C’est en quelque sorte ma rubrique Etonnements qui devient ici quotidienne). Tout est prétexte à des réflexions philosophiques qui mêlent à l’envi la rhétorique, thèses et antithèses (« Ce n’est pas un journal que je tiens, c’est un feu que j’allume dans le noir. Ce n’est pas un feu que j’allume dans le noir, c’est un animal que je nourris. Ce n’est pas un animal que je nourris, c’est le sang que j’écoute à mes tempes… ») ; les effets de style « pensée de Confucius » et les références mystiques abondent (« La bêtise est comme un roc sur lesquelles les eaux de Dieu viennent battre en vain… »). Il faut dire que cet ouvrage suit le deuil d’un être cher à Christian Bobin et qui fut raconté dans son livre précédent en 1996. On y retrouve d’ailleurs le tutoiement destiné à « La plus que vive ». Ainsi, le côté qui peut nous paraître égoïste, retranché du monde, indécent (voire presque jaloux qu’on serait en regard de l’apparente délectation de cet état par l’auteur) est-il finalement qu’un livre des passages en face d’un évènement important de la vie, le genre de journal qu’on ne relira jamais, mais sans doute était-il important, vital de le faire pour Christian Bobin. On a tous notre Autoportrait au radiateur, pétrifié dans l’immobilité et la mélancolie.
NL 12/06/2002

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« Quand Gaudi mourut en 1926, il était une relique embarrassante, quoique sainte, qui errait dans les rues de Barcelone, ses vêtements usés pendant le long de son corps affaibli, demandant l’aumône afin de pouvoir achever sa Sagrada Familia. Le catholicisme en tant que base de la renaissance du régionalisme perdait de son influence au fur et à mesure que le catalanisme était de plus en plus repris par la gauche ; les courbes organiques du modernisme furent remplacées par les lignes droites du style international. » (La République des Lettres)
La semaine dernière, en faisant une allusion à la Sagrada Familia (voir en Note d’écriture), je me suis naturellement intéressé à la biographie d’Antonio Gaudi et cette fin de vie minuscule au sens de Michon m’a rappelé cet épisode de la biographie de Bernard Moitessier qui, pareil à Gaudi, errait sur les quais de Papeete à la recherche d’un bout de cordage, d’une récupération pour permettre à son voilier de rester à flots et pourquoi pas espérer une nouvelle Longue route. Gaudi, Moitessier : on imagine aussi les dégaines d’un Céline retranché à Meudon. Je ne sais pas pourquoi je ne retiens que les épisodes d’ermites de ces deux héros. Peut-être par romantisme. Peut-être pour le partage de cet ascétisme, qu’il soit religieux ou maritime, vivre de l’air du temps. Et l’austérité qui m’obsède souvent est dictée par la recherche d’une écriture épurée, en quelque sorte ce qui resterait après évaporation du sel sur un quai brûlant de Tahiti, ce qui demeurerait tout en haut des tours effilées de la Sagrada et ne pas voir en dessous les lignes droites du style international.
E 19/06/2002

Il y a toujours d’inévitables moments où il faut parler de « son » écriture à vos collègues de travail. La dernière fois, c’était pour prévenir de ce jour de liberté envisagé pour aller à Paris « m’occuper de mon deuxième métier ». J’ai pris l’habitude de nommer ainsi ce travail « d’écrivain » et de le nommer ainsi aisément (même si, certains, comme Michel Chaillou, par exemple, se demandent qui peut bien mériter ce vocable « d’écrivain »). Et la locution « deuxième métier » place d’entrée de jeu cette occupation à pied d’égalité avec celui, le premier métier, donc que je partage avec mes collègues et notre fâcheuse habitude, éthique, à le considérer comme le plus sérieux du monde. D’abord parce qu’il permet de gagner sa vie ce qui n’est pas franchement le cas de l’écriture. Il est ainsi nécessaire en employant « deuxième métier » de couper court aux clichés de ce qui ne devrait être qu’une passion, un machin sans importance et non lucratif, un amusement comme un autre, comme on ferait de l’aquarelle dans un cercle de peinture ou du vélo dans un club de sport. Car comment faire comprendre que l’écriture ne nous amuse pas et qu’on ne la prend pas par-dessus la jambe. Comment faire passer cette idée que cette « occupation » est une question de vie ou de mort pour soi, sans doute la chose la plus importante de notre vie.
Et on sent bien qu’il y a silence autour : un écrivain, ça impressionne comme un martien, un type un peu bizarre. On me demande alors ce que j’écris, combien j’en vends (ça, c’est une question récurrente et qui me désarçonne toujours, tant n’est pas là ma préoccupation), ce qui va sortir, de quoi ça parle et c’est là que les choses se gâtent : comment dire qu’on écrit des trucs un peu bizarres, pas communs, un peu ennuyeux ? On s’en tire par une pirouette : tu vas rire, c’est l’histoire d’un type qui… Et ça s’arrête presque aussitôt car mes intrigues sont maigres, ça ne m’intéresse pas tant que de raconter l’inracontable : situations banales, gens à qui il n’arrive jamais rien. La vie quoi… Je perçois alors le gouffre entre l’image vivante, agréable (j’espère) qu’on peut avoir d’un collègue, et celui qui prétend écrire des trucs chiants. Je sens bien qu’on me regarde bizarrement, je force le trait, je plaisante sur le peu d’intrigue, je me brocarde Et j’entraîne mes collègues à croire que ce n’est pas important alors que c’est tout pour moi et je loupe mon coup. Mais comment l’intégrer à ce rapport quotidien que l’on a avec ses collègues, qui vous regardent rire, bosser, exactement comme eux et essayer de leur faire croire que pour vous il y aurait un quelque chose en plus que vous aimeriez partager tant cela déborde. Autour de moi, on change de sujet, on reparle de boulot, le vrai, le premier, celui qui rapporte, je me sens malheureux.
NE 19/06/2002

Le Vagabond des mers du sud - Bernard Moitessier, J’ai Lu Poche
Comme beaucoup d’entre nous, j’ai eu plusieurs fois de ces beaux rêves romantiques et le désir d’embarquer pour traverser un océan, une mer, une vaste étendue d’eau, me retrouver seul face aux éléments comme on dit. Et puis le rêve a pris fin après quelques tours de voilier, quelques dessalages en catamaran sur de l’eau douce et même si le lac en question était le plus grand lac artificiel d’Europe, même si des rafales d’orage de force 6 ont parfois singulièrement compliqué les choses, il n’empêche que je me suis tout de même rendu compte que finalement, le vent, la mer et moi n’étions pas faits pour vivre ensemble. Maintenant, je me contente simplement de jouer avec mon cerf-volant, d’aimer la mer et les poissons en plongée sous vingt mètres d’eau.
Mais, de ces rêves abandonnés, il reste tout de même la nostalgie de quelques lectures comme Le bonheur sur la mer de France et Christian Guillain et bien sûr, les livres de Bernard Moitessier. J’ai choisi de citer Le Vagabond des mers du sud pour la beauté du titre, j’aurais pu tout aussi bien y rajouter les mémoires du navigateur avec Tamata et l’alliance ou La Longue Route. Tous les livres de cet extraordinaire navigateur - qui refusa de terminer une course en solitaire alors qu’il se trouvait en tête et décida de continuer, racontent la même aventure humaine, mais sans jamais lasser car il était un conteur hors pair. En effet, il faut saluer l’exploit de faire partager l’univers somme toute restreint d’un bateau et décrire sans lasser cette répétition des jours sur la mer, en attendant l’escale bienvenue. Bernard Moitessier y arrive en démontrant jusqu’à la précision de la vis les éléments techniques qui composent son bateau (« les lattes en cuivre de la coulisse tenaient encore par les quelques vis des extrémités… »), et fait un roman passionnant de la conception à la réalisation d’un voilier. Et bien entendu, l’imaginaire fait le reste avec les analogies entre écriture et navigation que cette passion inassouvie a laissé en moi (« Je suis entré en écriture au long cours ! Soulagement que cette respiration lente, puissante, régulière, phrases quotidiennes retrouvées avec plaisir. Ecriture au long court, voilier équipé première catégorie pour traverser les océans, on irait jusqu’au bout du monde… » - Notes d’écriture du 21/06/2001). Merci donc à Bernard Moitessier d’avoir prolongé l’infini de nos mers du sud à tous.
NL 26/06/2002

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C’est un soir à Paris. On erre un peu avant d’entrer rue de Verneuil (la maison « Ginzburg » et ses tags, les antiquaires du quartier…). Tous sont déjà là : trente, quarante… On fait un signe à la cantonade puis on choisit de serrer la main à tout le monde en signe d’amitié. C’est un monde virtuel qui se réunit en vrai pour la première fois. Que dire, comment parler quand on échange seulement dans le silence de courriers électroniques en temps ordinaires. En plus, il y a du bruit dans la cour, il faut forcer l’attention pour saisir les phrases échangées (on plaisante : il nous faudrait chacun un micro portable et discuter sur le net pour se comprendre !). On est content, cependant. Sourires partout.
Un peu plus tard, il faut bien expliquer, mettre les formes qui conviennent à une assemblée générale. Le débat, les sollicitations suscitent peu de réactions : a-t-on du mal à se sortir du silence de nos habituels échanges virtuels ? Mais il y a ceux qui n’ont pas hésité à faire 800 bornes pour cette soirée, tous ceux qui sont là, attentifs : le moment est important, on oserait dire historique, du moins on le perçoit comme tel.
Plus tard, on ne parlera guère plus. C’est comme cela, on préfère écouter, retenir cette ambiance du premier soir d’été, le bruit d’un repas, la rectitude habituelle d’une table, des plaisanteries. Le temps passe vite, on se quitte déjà et c’est à regret. On arpente encore un peu les rues ensemble. C’est la Fête de la Musique, il y a des orchestres aux coins des places. Puis on se sépare encore, pour de bon cette fois. Il fait doux, on flâne un peu tout seul. Rires : on retrouve un des participants devant une librairie de nuit qui s’apprête à fermer. Décidément, on ne peut se passer des livres et ceux-ci finissent toujours par nous réunir !
Enfin, on décide de rentrer à pied. Encore des orchestres un peu partout. Sur un banc, trois djembés à l’unisson des rythmes. Plus loin, sur un trottoir des danseurs esquissent une ronde celtique. On arrive à l’hôtel dans cette rue tranquille à l’écart des bruits. Dans la chambre, on ouvre la fenêtre, on s’attable, on écrit ceci. Il est une heure du matin, on n’a pas sommeil. On commence à lire Ecrire de Marguerite Duras. On détache l’étiquette code-barre du livre de poche et on la colle sous la table de chevet comme on si on voulait garder quelque part et pour des années le souvenir de cette soirée, de cette rencontre importante.
E 26/06/2002


« La tentation de l’île déserte » : il y a un chapitre de Composants qui commence comme cela. Pourquoi ai-je choisi cette phrase obsessionnelle et quel rapport avec ce livre ? Je n’y avais jamais vraiment réfléchi, cela faisait partie pour moi des mystères de la création comme on dit - et il faut qu’il y en ait, c’est vital -, une de ces phrases qui viennent et qui vous tombent dessus. Et puis, par quel autre mystère je me suis mis à penser au rôle de défricheur, rôle quasi obligatoire et convenu, qui convient de tenir quand on associe les deux mots : littérature contemporaine. Oui, ce rôle de défricheur, ce mot me plaît. Aller au-devant de la forêt des mots. Tailler à grands coups de machette pour se frayer un passage dans une jungle. Des images bien sûr. Et derrière, sentir le poids des sentiers battus et rebattus, étendues policées, chemins, routes, autoroutes. Plutôt que de désapprendre, empêtré de réflexions passées à vouloir recréer, projeter ce qui finalement existait déjà, en quelque sorte aller vers une large et consensuelle transamazonienne, mieux vaut finalement le rôle du naïf, de l’ignorant, celui qui fonce dans l’action et taille dans la forêt des mots. Sans cette fraîcheur, le Douanier Rousseau aurait-il pu imaginer son tigre ? Et tout cela, finalement, cette difficulté à avancer, manier la machette, contre toute fatigue, je m’en aperçois maintenant, se résume dans cette locution « la tentation de l’île déserte ». Oui, tentation d’avancer encore et toujours, se retourner et dire à ceux qui attendent que le passage soit praticable, à vous donc : venez ! nous allons faire encore ensemble quelques mètres…
NE 26/06/2002 Un cachalot sur les bras - Bernard Mathieu, éd. Joëlle Losfeld 2002, éd. Presse de la Renaissance 1992
Mais comment font les Editions Joëlle Losfeld pour sortir de l’ombre des écrivains comme Bernard Mathieu ou Michel Quint (Notes de lecture du 05/06/2002) ? Les articles qui encensent Bernard Mathieu sont devenus nombreux suite à cette réédition. C’est le juste retour d’un roman, passé quasiment inaperçu, le premier que j’avais découvert de cet auteur, il y a plusieurs années et qui m’avait poussé à acquérir d’autres ouvrages comme Cargo, Sahara été hiver et Dépeçage en ville.
Ce qu’il y a de fort dans ce récit, c’est le sujet qui est l’archétype de l’idée géniale dont rêve chaque romancier. En effet, quoi de plus fort d’imaginer un pauvre flic, seul représentant de l’administration, perdu sur une île tropicale, confronté à l’échouage d’un énorme cétacé, à l’indifférence et la passivité de la population. Obligé donc de trouver un moyen de se débarrasser de cette viande encombrante qui va pourrir très vite sous le soleil. Ajoutons à cela, les tribulations de ce pauvre flic, toujours perdant et perdu, jamais à sa place dans la vie entre ses collègues et sa femme qui vient de le quitter. L’évidence, la force de cette intrigue nous obligent à constater que le véritable cachalot dont il faut se débarrasser est le poids de ses désillusions. Mais l’inconvénient d’un sujet aussi génial tient justement dans sa clarté : on attend l’auteur au tournant, saura-t-il être à la hauteur de son histoire ? La réponse est oui, indiscutablement.
Ajoutons à cela que Bernard Mathieu, en véritable globe-trotter, sait très bien nous restituer cette ambiance particulière, cette léthargie quasi permanente, cette façon de tourner toujours en rond que j’ai toujours trouvée un jour ou l’autre chez chaque îlien qu’il soit corse (et le souvenir de cette soirée à jouer au tarot avec l’instit du village et ses copains dans les hauteurs de la Balagne) ou qu’il soit guadeloupéen (et, quand on les reçoit en métropole ou quand on part là-bas, très vite cette inévitable mélancolie même dans la joie des retrouvailles). On pense à ce qu’on nomme le « fiou » à Tahiti ou aux Marquises, cette envie de ne rien faire.
Donc, Bernard Mathieu mérite qu’on le lise. Et c’est tant mieux qu’il ait réussi à refiler son « cachalot » qu’il avait sur les bras depuis dix ans pour une nouvelle édition.
NL 26/06/2002

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Boursicotons, boursicotons ! Ce mot d’ordre à la Zébulon et qui encense l’économie dite « de marché » n’est pas une idée de droite, contrairement à ce qu’on pourrait penser. Historiquement, c’est aux environs de 1997 que se répand le concept de faire participer massivement les salariés à la marche des entreprises qui les emploient. Le gouvernement de l’époque (Jospin et Strauss-Kahn à l’économie) ne ménage pas ses efforts pour faire passer cette idée à grand renfort d’une éthique qui se veut égalitaire : la bourse, c’est pour tous, les « pauvres » aussi y ont droit (dans le domaine boursier, le pauvre, c’est la classe moyenne…).
Comble de satisfaction, la Bourse de Paris, que l’on croit faussement dopée par cette soudaine générosité, progresse constamment, laissant croire que les valeurs informatiques, technologiques représentent un nouvel Eden et, de plus, accessible à tous. Optimisme partout donc, prompt à faire oublier les avatars d’Eurotunnel, coup d’essai des petits porteurs, quelques années auparavant.
Ainsi, de nombreuses entreprises ouvrent ou étendent leur capital à leurs employés. On prend des actions et l’on regarde mûrir le pactole, imaginant la voiture rutilante, la maison magnifique que l’on pourra s’offrir quand les délais légaux des « plans d’épargne d’entreprise » à 5 ans pourront être soldés. Aveuglés par la brillance de l’or, rendus sourd comme Harpagon par le tintement de cette monnaie virtuelle, bien peu écoutent les mises en garde des syndicats les plus à gauche qui répètent que boursiers et ouvriers ne font pas bon ménage. Allons, allons, ce sont de vieux discours militants, dignes du Front Populaire, propres à effrayer le pèlerin. À bas la lutte des classes, soyons pacifiques : tendons nos poignes rudes aux mains délicates et blanches des habitués de la Corbeille.
Moi aussi, j’y ai cru pour ces deux principes : égalité et pacifisme de classe.
Cinq ans après, la réalité pécuniaire nous rappelle que la place de Paris que l’on croyait majeure, reste sous la tutelle d’une économie américaine qui tousse. Envolés les rêves : la voiture rutilante est une vieille occase et la maison magnifique se résume à un deux pièces au sixième sans ascenseur.
L’œil morne, tous des pourris, on s’imagine qu’il faut renouer avec la lutte des classes. Mais quelle lutte ? L’ouvrier contre son cadre, son directeur ? Le boucher contre le médecin ? Et si c’était l’argent facile qu’il faille combattre tout simplement, cette utopie qui laisse entendre à chaque coin de rue : j’ai une combine pour ceci, un plan pour cela, qui rive les gens à leur écran pour ne pas perdre une miette de lofteurs, de « c’est mon choix », de jeux paradisiaques, bref, tout un marketing ambiant et soporifique. Et si c’était aussi tout cela qui avait fait perdre la gauche ?
E 03/07/2002

Écrire est une imposture. Il y a des phrases qui vous viennent comme cela, comme des conclusions. Celle-ci, je m’en souviens très bien, m’est venue alors que j’arpentais une rue de Paris, enfoncé dans mes pensées. Et conclusion de quoi ?
Plutôt une impression diffuse, presque un malaise que l’on ressent quand on écrit et que l’on pourrait résumer par : et de quel droit, j’utilise les mots pour écrire ? Ce matériel noble que je triture sans vergogne, que j’agence en phrases, que je monte en paragraphes comme on bâtit un mur, de quel droit donc achever ces maisons bancales ?
Un peu plus tard dans la soirée, je m’en suis ouvert à un autre écrivain, d’une autre manière, en disant que « j’avais l’impression de voler les mots en écrivant ». Elle m’a juste répondu : Toi, tu dois être d’un milieu populaire… Ce qui est vrai. Et les images d’une bourgeoisie d’écriture ont défilé devant moi, un monde heureusement en voie de disparition, mais que je perçois sans doute encore comme interdit.
NE 03/07/2002

Graveurs d’enfance - Régine Detambel, Folio Poche
Au hasard d’une librairie, j’ai feuilleté cette édition-poche et tout de suite j’ai su que ce serait un livre pour mon fils. Lui, grand déplaceur d’objets devant l’Eternel (Ah ! le couteau à huîtres que l’on retrouve régulièrement dans des endroits incongrus – hier encore c’était dans le jardin - ou le gant de vélo qui réapparaît sur le sol du garage…) – et on le comprend, à son âge, on était pareil, même plus jeune à quatre pattes devant le tiroir de la cuisine déballé, on se souvient que le batteur à œufs était un avion. Donc, il a suffi de feuilleter le sommaire de ce livre (« le stylo à bille cristal, le porte-mine à crayon rentrant, la colle-pâte en pot et autres sous-main décor planisphère ») pour savourer à l’avance cette complicité qui nous unirait père et fils autour de ce livre. Ainsi, pendant plusieurs soirs au coucher, nous avons instauré ce rite : je lui énumérais la liste magique et il choisissait les chapitres et l’ordre dans lequel je devais les lui lire : par exemple, d’abord « le bracelet caoutchouc blond » puis « la perforatrice à récupérateur de confettis ». Car bien que du haut de ses onze ans, ce soit un fervent lecteur solitaire, on peut trouver aussi beaucoup de plaisir à partager ensemble la lecture d’un texte agréable. Et combien sont frais et ciselés ces petits chapitres propres à tromper l’ennui des heures de cours au travers des objets d’écoliers. Comme Prévert quand le porte-plume redevient oiseau, Régine Detambel sait rendre « au Rapporteur sa poésie d’arche, au compas son allure de lent patineur ». Merci donc pour ces irremplaçables moments de lecture tissés avec mon fils.
NL 03/07/2002

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D’abord, il y eut cette réunion de travail prévue à Charleville et qu’on savait à l’avance difficile. Elle fut rapide, mais dense et l’on s’est retrouvé tendu et préoccupé en fin de matinée presque par hasard devant le vieux moulin qui abrite le musée Rimbaud. On a pris un billet, écouté les explications qui précisent que le billet est valable aussi pour le musée Arts et traditions populaires (qu’on préfère nommer ainsi plutôt que musée municipal ou musée d’histoire, jugés certainement trop rébarbatifs ou fonctionnarisés…). On connaît le musée Rimbaud, c’est au moins la quatrième fois qu’on le visite, mais là – était-ce cette tension du matin qui empêchait de l’apprécier ? – on l’a trouvé vieillot – pas suranné, non, ce qui aurait pu avoir du charme – comment dire, poussiéreux, pas mis en valeur, sans ordre, décousu, vitrines rectilignes, moquettes passées, bien en deçà de ce que représente le poète et qu’on pourrait attendre. Les pièces originales sont rares, à part le sonnet Voyelles, quelques étoffes africaines et la fameuse valise de Rimbaud dont les étiquettes laissent encore lire Aden avec émotion. On reconnaissait toute cette rudesse bien ardennaise dans l’agencement de ce musée et l’on ne pouvait s’empêcher de penser à cette rigueur provinciale, ce manque d’imagination que Rimbaud a reprochés à ces habitants et qui le lui ont bien rendu en l’ignorant la plupart du temps. On est ressorti suffisamment vite d’ailleurs pour avoir le temps de traverser la place Ducale, dont c’était jour de marché, et de parcourir au pas de charge avant la fermeture, l’autre musée Arts et traditions populaires, moderne et spacieux, celui-là. Sans doute est-il plus facile d’obtenir des subventions pour mettre en valeur les collections paléontologiques, numismatiques, et autres expositions de vieux pistolets que de s’échiner à valoriser l’embarrassant garnement qui a bien égratigné ses compatriotes en son siècle. 
Et c’est midi à l’horloge de la place. On redescend lentement vers ce bras de la Meuse qu’enjambe le musée Rimbaud. On achète un étonnant sandwich à l’omelette au lard dans une boulangerie. Il fait beau, on regagne la voiture garée le long de la rivière. Il y a quelques bancs au bord de l’eau. On s’assoit pour manger. Un vagabond, homme aux semelles de vent, mange une boîte de pâté sur le banc voisin, il fait signe, aimerait engager la conversation. Derrière soi, on entend le bruit furieux des voitures qui regagnent les domiciles pour le repas. A droite, le vieux moulin, tranquille, bel écrin vert de carte postale, enferme dans son silence et sa poussière un Rimbaud bâillonné. Combien de fois, le jeune Arthur qui vécut sur ce quai presque en face d’où je suis a-t-il contemplé le lent courant de la rivière ? Deux cygnes s’approchent, puis une famille de canard, le père, la mère, les enfants. Puis, un peu après encore, une mère avec des canetons minuscules, attendrissants. J’ai mangé tout mon pain, je n’en ai même pas pour eux. Je m’éloigne vers la voiture. Dans mon dos, je devine le vagabond qui fouille la poubelle dans laquelle j’ai jeté le papier, la maison d’enfance de Rimbaud nous toise de son regard de Vitalie.
E 10/07/2002

SP, Service de Presse, c’est bien sûr le choc de découvrir ses bouquins ! Cette joie que l’on partage et puis, parce qu’il faut bien s’y mettre, s’asseoir, se tourner vers le mur, et commencer ce travail de dédicace. Journalistes, libraires, écrivains, des connus, des inconnus, ceux auprès de qui l’éditeur a recommandé le bouquin, les noms que l’on apporte avec soi. Et pour chacun d’eux trouver la formule, les usages, l’hommage, la signature. Mais comment faire passer dans quelques mots manuscrits tout ce qu’on pourrait croire contenu dans le livre mais qui apparaît presque subitement comme insuffisant ? Comment dire dans l’écriture crispée (on n’a plus l’habitude d’écrire autant) que ce livre est le plus important qu’on ait fait, comme était le précédent, comme sera le suivant ? Comment imprégner l’encre, en faire le prolongement de son sang, parce qu’écrire est une question de vie ou de mort. Certains le savent, des amis, des gens avec qui on a pris l’habitude d’échanger ou simplement parce qu’ils ont déjà écouté, compris ce que vous aviez à dire. Mais les autres ? Ecrire à un nom inconnu de vous, mais en deviner d’après la sonorité, la couleur, l’accueil qu’il réservera à votre livre, y mettre tous ses espoirs. Le savent-ils qu’écrire, pour vous, c’est ne pas mourir ? Mais tout cela se fait dans l’allégresse, joie de préparer son stylo préféré (à la fin de la journée, le réservoir d’encre était vide…), plaisanteries qu’on lâche entre deux dédicaces, réponse au téléphone (la fille qui demande conseil pour faire cuire le rôti à 200 km de là !). On reprend un exemplaire, on écrit « hommages à… ». On est heureux.
NE 10/07/2002

Écrire - Marguerite Duras, Folio poche
Il y a ce titre implacable et la belle photo de Duras en couverture, stylo plume entre deux doigts, main cachant la bouche, et cette extraordinaire impression, vague au fond du regard, yeux sans voir, tournés vers les mots au fond du crâne.
Écrire c’est quatre textes regroupés par MD en 1993. Ecrire, ce sont d’abord ces notes d’écriture, certaines suffisantes ou naïves qui énervent un peu comme son caractère obstiné, sûre d’elle et d’autres plus intimes, sentimentales – place des maisons, des appartements dans l’écriture, d’autres encore, raccourcis saisissants d’émotion, de vie et de quotidien en une seule phrase (« Moi, qui ne prie pas, je le dis, et certains soirs j’en pleure pour dépasser le présent obligatoire – à travers une télévision de publicité, maintenant orientée vers l’avenir des yoghourts et des automobiles »). Ces notes jalonnent le texte Écrire bien sûr mais aussi La Mort du jeune aviateur anglais, qui au départ est un film. Ici, c’est une nouvelle, très belle, et l’on retrouve avec plaisir et intérêt ce qui motive également une recherche personnelle (Vers Aubervilliers par exemple) : comment rendre un moment fugitif en quinze ou vingt pages, c’est-à-dire comment extrapoler en une lecture de trente ou quarante minutes un évènement qui a duré dix fois moins. Pour Marguerite Duras, la répétition de la scène initiale (la tombe de l’aviateur au cimetière de Vauville) s’entrelace avec le souvenir du jeune frère mort et placé dans une fosse commune en Indochine et tente d’épuiser toute l’émotion ressentie. Le texte qui suit, Roma, est un dialogue entre un homme et une femme, inconnus « de passage » dans un hôtel, un texte qu’il conviendrait de jouer ou au moins de lire à haute voix et qui garde une sorte de nostalgie comme on peut en éprouver en visitant des villes en touriste, être comme on dit « de passage » (on retrouve un peu le thème de Dix heures et demie du soir en été avec l’Espagne). Le Nombre Pur et L’Exposition de peinture semblent légèrement effacés en regard des textes précédents.
NL 10/07/2002

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Cette semaine, il ne devait pas y avoir de Note d’étonnement. Et tout cela à cause de l’ennui. Il suffit d’un léger relâchement du temps, de l’air, les enfants en colonie de vacances, par exemple, une pression moindre dans les habitudes, le travail et très vite l’ennui s’installe, prend la place. Donc rien n’étonne, ce qui est l’essence même de l’ennui, donc pas de rubrique. Mais l’ennui justement… Et l’effort qu’il faut pour dépasser cette exaspérante vacuité, en parler. Car l’ennui draine l’ennui, attire le vide comme ces trous noirs dans l’espace : on se retrouve en très peu de temps englué dans une inactivité idiote, un manque de courage. Et bien entendu, cela énerve, mais le terme est mal choisi, car ce serait déjà avoir une réaction, lutter contre le vide. Donc, cela déprime au sens atmosphérique, comme une pompe à vélo inversée qui retirerait l’air des pneus du petit vélo de Perec à guidon chromé au fond de la cour pour l’empêcher d’avancer. Ainsi, nous voilà bien mal. « L’homme est né pour vivre dans les convulsions de l’inquiétude ou dans la léthargie de l’ennui » comme disait Voltaire, raisonnement très juste mais qui ne résout rien. Alors on sait bien que seule la poésie peut nous tirer de ce mauvais pas. Pour se secouer faisons nôtre l’admirable énergie de Rimbaud : « Allons ! La marche, le fardeau, le désert, l’ennui et la colère ».
E 17/07/2002

Ce sont trois expressions glanées dans la revue MUL (Macramé, Urbanisme, Littérature).
Deux définitions proposées par le créateur de la revue, Marc Alizart :
« USINE : […] Expression et lieu incontournable du mal-être social à la fin des années 90, alors que 80% de la population travaille désormais dans le secteur tertiaire… »
« BLANCHE (écriture) : Concept théorique justifiant l’absence de talent littéraire et/ou l’intérêt que l’écrivain porte aux classes défavorisées. Ex : J’ai fait la vaisselle. »
Une, rapportée d’Olivier Cadiot, dans la même revue : « Je n’aime pas la maladresse surjouée. Le héros moderne idiot. Roman néo-réaliste french-touch : dernière figure du héros idiot. Version délavée, délavée de Beckett. L’Innommable en Tintin. »
Et pourquoi, on en parle :
Les deux premières m’interpellent car d’une part, mes bouquins Central et Composants décrivent un monde d’ouvriers, donc, plus ou moins d’usines. D’autre part, on y trouve par exemples des phrases du genre : « Hier soir, en touillant les haricots et les restes du rosbif du midi… », donc des considérations identiquement minimes à « J’ai fait la vaisselle ».
Et la pensée d’Olivier Cadiot enfonce le clou : « héros moderne idiot, roman néo-réaliste… » 
Je ne sais pas pourquoi je vous parle de cela, personne ne m’a demandé de comparer mes bouquins et surtout pas à ces phrases, mais quand on écrit et que l’on doute (ce qui me semble étroitement enchevêtré), on éprouve le besoin de chercher des points d’appui, de savoir à qui l’on ressemble, à quelle « école » on appartient, même si l’on s’insurge en théorie contre tout classement ou toute comparaison.
On cherche donc de vagues analogies comme celles contenues dans ces phrases, du moins, il semble…
Et on prend en pleine poire l’acidité contenue dans ces formules lapidaires : la phrase que l’on a extraite, isolée d’un bouquin que l’on a conçu, pour lequel on a peiné, semble idiote, on voudrait presque la retirer, on se sent minable. Ces trois phrases enserrent, classent, trient : 80 % dans le tertiaire, mais mes oncles, mes parents, mes voisins, électriciens, boulangères, soudeurs, retoucheuses, routiers, faut-il que je restreigne les pages que je consacre à ces anonymes en vertu de la sacro-sainte statistique qui répartit nos vies et comble nos vides ? Et la fameuse écriture blanche, quelle est la couleur de celle que l’on fait ? Rouge ? Noire ? C’est sans doute la « blanche » parce qu’on porte un intérêt à une « classe défavorisée » - de n’être que 20%… - (on dit « France d’en bas » maintenant). Donc, on n’a pas de talent, puisque c’est le corollaire de l’écriture blanche…
D’ailleurs « blanche », c’est une couleur, une consistance, peut-être devrait-on appeler cette écriture une écriture transparente, celle qui ne rend compte de rien de digne d’intérêt. Mais qui juge au fait de ce qui est digne d’intérêt ? Et Beckett, n’a-t-il raconté que des héros idiots ?
De même que les péripéties de Don Quichotte, Pantagruel et Gargantua ne seraient que des idioties héroïques ? Et Proust, qui passait son temps à regarder sa madeleine et sa tasse de thé avant qu’elle ne plonge dans l’eau de vaisselle, faisait-il de l’écriture blanche ?
Donc, ces déclarations péremptoires ont l’immense avantage de provoquer moult questions sans réponse. Avec elles, rien ne permet de se situer, de retirer ses doutes, de se rassurer. C’est sans doute certainement mieux puisque, au fond, on n’aime pas les comparaisons.
Au final, ces trois expressions nous entraînent à nous souvenir d’une visite chez un voisin, la semaine dernière, un ouvrier d’usine d’origine étrangère, qui me racontait tous ses efforts pour discuter, raisonner ses collègues tous perméables aux discours extrémistes (tiens, on retrouve les 20%, score FN aux élections…), mais sans doute n’est-il que le « héros idiot d’un mauvais roman néo-réaliste french-touch… ». Et en plus, je suis sûr qu’il « fait la vaisselle »…
NE 17/07/2002

Le Nageur dans la mer secrète - William Kotzwinkle, Actes Sud Je relis rarement les livres et celui-là ne fait pas exception. J’aime au contraire me souvenir de l’impression, de la trace laissée par la lecture, quand on saisit à nouveau le livre dans la bibliothèque. Et cette lecture est déjà ancienne, vers 1998. Pourtant, il reste une langueur, une mélancolie surprenante de fraîcheur en tenant le format allongé, typique d’Actes Sud. Le très beau tableau de la couverture mate (La Présentation au temple d’Andréa Mantegna) y est certes pour quelque chose tant il correspond à la couleur du livre. Et cette couleur est pastel, sépia, demi-teinte avec une histoire bien triste, celle de l’enterrement d’un nouveau-né. William Kotzwinkle (né en 1938 et qui a également réalisé la novélisation d’E.T. de Spielberg) aurait pu tomber dans le pathos, le misérabilisme. Il n’en est rien et l’on garde le souvenir d’une belle sobriété et d’une efficacité qui rappellent celles de Raymond Carver. Sans relire, toutefois, on ne peut s’empêcher de feuilleter et de retrouver au hasard certains beaux passages : « - C’est une bien jolie boîte, dit Diane. Sa voix était calme à présent. Le cercueil se trouvait entre eux, sur la banquette, et l’espace d’un instant, Laski sentit l’odeur sucrée de la mort – ou était-ce celle du bois ? Ce parfum délicat lui parvint de nouveau alors qu’ils roulaient sur la route, longeant la rivière et les champs. La journée était d’une douceur inhabituelle pour la saison, des écharpes de brume grise flottaient sur la rivière, et la neige commençait à fondre sur les accotements de la chaussée. – Il n’y a plus que nous deux, de nouveau, dit Laski. »
NL 17/07/2002

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C’est le titre d’un fait-divers du journal local, horrible comme le sont souvent les faits divers : un enfant de dix-huit mois se noie dans le bras mort du canal. Bras mort. Et l’image qui vient, on imagine non pas un bras liquide comme une vague, un monstre du Loch Ness, qui émerge de l’horizontalité verte et qui cueille l’enfant, mais une chaleur moite, inquiétante, moussue, qui enserre et qui berce. Sollicitude mortelle. Le titre qu’on recompose : un enfant dans les bras de la mort au canal. Et la différence avec ce qu’on avait l’habitude de percevoir comme un lieu tranquille, oublié, bras mort d’une rivière, refuge de pêcheurs et de promeneurs, retrait du monde, un bonheur presque, un instant attendu, une pause, une respiration de la vie, promenade sous un dôme d’arbres, le soleil à claire-voie tachant l’eau comme une fourrure de panthère, ambiance sauvage et chlorophyllienne. Il y a quelques années, j’aimais pêcher dans tous ces bras morts, bout de canaux coincés entre écluses, voies ferrées, vieux ponts et chemins écartés. Nous partions avec mon fils pour une à deux heures d’ennui, mais rien n’aurait pu nous y faire renoncer. La pêche était un prétexte : nous ne rapportions jamais rien et quand par hasard, une ablette distraite venait se faire prendre, c’était dix minutes de distraction, le gamin accroupi au bord du seau à regarder le poisson tourner avant de le relâcher.
Banal canal : c’est le titre aussi d’une chanson composée à dix-huit ou dix-neuf ans, j’ai encore le refrain dans la tête, une des douze chansons d’un ensemble intitulé « de l’hiver », enregistrement maison sur la chaîne stéréo, un seul interprète pour le chant et la guitare et une cassette produite à au moins 2 exemplaires (une amie lyonnaise en avait une, l’autre doit être quelque part dans le vieux stock de cassettes oubliées au fond du garage). Bras mort aussi et on pense à Blaise Cendrars, sa « main coupée » à la Grande guerre et l’habitude qu’il avait pris de signer ses lettres par « ma main amie » (et contenu dans l’expression, la seule, l’unique, ouverte et pacifique, en face du fantôme de l’autre perdue au combat, celle responsable de « J’ai tué »…).
Beauté et laideur, donc, bras mort dans tous les sens, banal canal, fait divers et main amie n’empêcheront jamais le monde d’être monde : c’est-à-dire cruel et heureux à la fois.
E 24/07/2002

Je croise un collègue dans un couloir et qui me montre malicieusement sa sacoche : 
- Sais-tu ce que j’ai dedans ?
– Non (évidemment…).
– Eh bien, ton bouquin !
– Lequel ? (cette question qui me vient naturellement aux lèvres désarçonne toujours l’interlocuteur qui pense - comment dire - que l’on fait corps avec le livre au point qu’il ne peut en exister qu’un seul et il est vrai que j’ai déjà trois livres (et bientôt quatre !)).
– C’est La Réserve. C’est Untel qui me l’a prêté, alors tu vois, je l’emporte en vacances, je pars ce soir !
Une semaine plus tard, à la bibliothèque de ma ville, c’est une amie :
– Ah, dis donc, tu sais que je fais circuler ton bouquin, La Réserve. Je l’ai déjà prêté à…
C’est drôle comme les livres circulent, vivent en quelque sorte leur vie propre. Pour La Réserve, ce n’est pas trop étonnant : c’est un livre écrit pour les habitants de mon département, de ma région, une histoire assez reposante et drôle pour donner envie de faire circuler le livre à la famille, aux copains etc. Mais ce qui étonne, c’est cette faculté mystérieuse contenue dans les mots d’un livre, un machin invisible qui nous fait prendre un jour un bouquin pour le prêter. C’est à la fois très gratifiant car on ne prête que ce que l’on a aimé. On se sent donc bien naturellement fier. Mais les autres ? Central par exemple ? La lecture est certainement plus ardue et on va hésiter à le faire circuler, d’autant plus que l’on n’a pas forcément cherché à procurer du plaisir au lecteur, du moins pas en première intention comme pour La Réserve et ainsi, il devient plus difficile de trouver un motif pour prêter ce livre à moins de bien connaître l’interlocuteur et ses goûts. Ce que je raconte est bien banal, mais il n’empêche que ce qui m’étonne, c’est cette véritable vie multiple que possèdent les livres. Je croyais en avoir fait le tour un jour en retrouvant mon livre chez un soldeur (Etonnements du 03/10/2001), et ainsi avoir accompli le cercle total de la distribution : vente en neuf d’abord puis vente d’occasion, mais c’était sans compter les livres qui continuent de circuler avec les mots, libres comme l’air, imprévisibles.
NE 24/07/2002

Le Nom sur le bout de la langue - Pascal Quignard, Folio poche
Ce court livre se compose de trois textes : Froid d’Islande, où l’auteur apprend la commande d’un conte lors d’un dîner. Ce conte sera Le nom sur le bout de la langue, deuxième texte. Petit traité sur Méduse, le troisième texte est en quelque sorte l’explication philosophique du conte, son argumentation. Ainsi ces trois récits forment le comment, quoi et pourquoi d’un texte. Le « quoi » (le conte) aurait pu se suffire à lui-même et ainsi laisser aux critiques le « pourquoi » et à l’auteur, le « comment (-j’ai-écrit-ce-conte) », titillé par un journaliste en mal de confidences (et bien habile car le personnage passe pour être discret). Il n’en est rien et Pascal Quignard nous offre la totalité : la cuisine de l’écriture, le plat et la vaisselle qui suit… Voici pour la forme. Pour le fond, c’est le langage qui est visé, « cette expérience du mot qu’on sait et dont on est sevré est l’expérience où l’oubli de l’humanité qui est en nous nous agresse / Le nom sur le bout de la langue nous rappelle que le langage n’est pas en nous un acte réflexe. Que nous ne sommes pas des bêtes qui parlent comme elles voient ». Tout semble dit mais Pascal Quignard, à qui l’on a parfois fait le reproche de l’érudition (sic), va plus au fond des choses : « le poème est l’exact opposé du nom sur le bout de la langue. La poésie, le mot retrouvé, c’est le langage qui redonne à voir le monde, qui fait réapparaître l’image intransmissible qui se dissimule derrière n’importe quelle image, qui fait réapparaître le mot dans son blanc / qui reproduit le court circuit en acte dans la métaphore. ». L’érudition n’évite pas l’humour et Froid d’Islande est une scène désopilante au cours d’un repas qui mêle la naissance de l’idée de cette écriture où les premières réflexions très sérieuses alternent avec le comique d’une situation où un dessert glacé résiste à toute tentative de découpe.
NL 24/07/2002

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Naples, c’est bien sûr Pompéi, étonnant instantané de la civilisation romaine antique, figée par l’éruption du volcan (« Trop beau pour être vrai » dit Amélie Nothomb dans Péplum) et toute la région entre Vésuve et Solfatara qui, depuis, en perpétue la fatalité. Ce sont aussi la merveilleuse ville et tous nos préjugés franchouillards (la ville peu sûre, la mafia…) qui volent en éclats, tant sont sympathiques et serviables ses habitants, presque étonnés qu’on s’intéresse à eux. C’est aussi Paestum, ses temples grecs, ses fouilles immenses à ciel ouvert, visitée au cours d’une journée torride, à en frôler l’insolation. Et l’on se réfugie dans le superbe musée du site. C’est là que se trouve la tombe du plongeur, sarcophage à la mode grecque orné de peintures intérieures extraordinairement conservées pendant 25 siècles dans l’obscurité du cercueil de pierre refermé.
Les scènes peintes sont joyeuses : on a effacé la tristesse de la mort qui n’affecte que les vivants pour en revenir aux désirs du mort, à ce qu’il aimait. Scènes de repas, d’amitié, d’amour. Mais ces plaisirs bien terrestres n’ont pas fait oublier la question lancinante du passage, du glissement vers l’immobilité éternelle. Comment ça se passe et qu’est-ce que l’on ressent au moment précis où la dernière impulsion électrique quitte votre cerveau ? L’artiste a superbement résumé cette interrogation : c’est un plongeur, peint à l’intérieur du couvercle, le traversant en oblique. Et cette extraordinaire impression de mouvement destinée à tirer les pensées, un regard intérieur de celui qui est allongé yeux clos. Il passe, plonge, reste suspendu, retarde éternellement l’éclat de la dernière étincelle de vie. Bien sûr le tableau est une épure magnifique : rien n’est en trop, deux arbres implantent la terre, toute une civilisation de construction s’abrite derrière les traits du fragile plongeoir, le corps en suspension, détaillé comme la force de l’homme unique, l’individu qui plonge dans la courbe de l’eau comme dans le dôme du monde. Mais c’est tout l’ensemble du tableau qui n’est que retenue. Comment ne pas penser au philosophe Héraclite, l’exact contemporain grec de ce plongeur : « Cet univers, aucun des dieux ni des hommes ne l’a fait : il fut toujours et il sera un feu toujours vivant, qui s’allume avec mesure et qui s’éteint avec mesure. »
E 31/07/2002

Parler, 
accoucher, articuler, avouer, babiller, bafouiller, balbutier, baragouiner, bavarder, bégayer, bredouiller, causer, chevroter, communiquer, confabuler, conférer, consulter, converser, débattre, débiter, déblatérer, déclamer, dégoiser, déparler, deviser, dialoguer, dire, discourir, discuter, disserter, écorcher, émouvoir, énoncer, entretenir, fasciner, frapper, giberner, gueuler, haranguer, impressionner, intervenir, jaboter, jacter, jargonner, jaser, jaspiner, langueyer, nasiller, ordonner, palabrer, parlementer, parloter, pérorer, prononcer, rabâcher, raconter, radoter, relater, retracer, révéler, s’abandonner, s’adresser, s’entretenir, s’épancher, s’expliquer, s’exprimer, se confier, se mettre à table, proposer, soliloquer, vider son sac…
Ecrire,
accoucher, avancer, barbouiller, calligraphier, communiquer, composer, consigner, copier, correspondre, crayonner, créer, dactylographier, démontrer, donner, dresser, écrivailler, écrivasser, élucubrer, énoncer, exposer, exprimer, faire, fixer, forger, former, gratter, graver, gribouiller, griffonner, informer, inscrire, libeller, mander, marquer, mettre, minuter, montrer, noter, orthographier, ponctuer, pondre, poser, produire, publier, recopier, rédiger, révéler, scribouiller, soutenir, sténographier, sténotyper, taper, tartiner, tracer, transcrire, travailler…
Voilà quelques-uns uns des synonymes des verbes parler et écrire.
On en tire quelques enseignements : tous les dictionnaires donnent toujours un nombre de synonymes plus important pour parler que pour écrire (ici 70 contre 56). Ainsi, la communication verbale vers autrui semble à priori plus riche (plus facile ?) que l’écrit. Et parler, comparer au verbe penser offre lui-même plus de synonymes (82 contre 68 dans un même dictionnaire). C’est comme si la parole en se développant ajoutait encore à la pensée. Ce qui n’est pas le cas de l’écriture, du moins dans cette logique comptable. Mais les livres, les milliards de mots alignés, stockés ? En fait, l’écriture garde la trace de la parole, est parfois faite pour cela. De la même manière, pourrait-on imaginer le nombre de milliards d’heures de paroles et de sons échangés depuis l’aube de l’humanité. Souvent, nous considérons que seule l’écriture est noble, elle nous distingue du langage parlé utilisé et parfois de manière très élaborée par d’autres animaux. Mais le fait comptable est là : parler double la pensée et en induit l’écrit, pas l’inverse.
Quand on regarde plus attentivement les synonymes de parler, ce qui surprend, c’est l’importance accordée à l’expression physique : tonalité, manière comme haranguer, bredouiller, tout ce qui sert à la fois à renforcer l’effet de la parole en quelque sorte mais qui parfois rend le codage de la parole inintelligible aussi (bégayer). Quand on les lit en vrac, on est surpris par la violence expressive de cette masse de verbes et la passion qu’on y met. Pour écrire, parallèlement à l’importance physique de la parole, c’est la gestuelle de l’écriture qui ressort et son difficile apprentissage (barbouiller, calligraphier – on peut d’ailleurs se demander si l’ère de l’informatique ne va pas reléguer ces verbes dans l’oubli ou effectuer une transmutation de ces synonymes) ou les allusions aux outils de l’écriture (gratter, crayonner, sténotyper). Et là encore, c’est bien le geste qui transparaît à la lecture « en vrac ».
Ainsi, c’est comme si les synonymes de ce qu’on imagine comme étant l’essence même de notre rapport au monde contenu dans ces verbes, une sorte d’allégorie noble de notre condition d’humain, se réduisaient finalement à des préoccupations terre-à-terre, freinés que nous sommes par nos capacités physiques à parler, à écrire.
Communiquer, énoncer, exprimer sont les synonymes communs de ces deux verbes. Sans doute parce qu’on remonte un cran au-dessus, au pourquoi du « parler » et de l’ « écrire ».
Exprimer et son préfixe d’expiration vers l’extérieur, communiquer et cum, « avec ». Cum, circum, cercle infernal et obligatoire de notre instinct grégaire, cum pour « faire avec » les autres, « faire avec » nos subterfuges, ruses, et artifices que sont parler et écrire.
NE 31/07/2002

Bon, on part en vacances. Et bizarrement, le rite du choix cornélien des livres va recommencer (voir Note de lecture du 18/07/2001). Bizarrement, car on lit suffisamment toute l’année pour ne pas se préoccuper de la lecture suivante qui va remplacer le livre en cours. Mais lire en vacances n’est pas pareil. Il faut emporter plein de livres par peur de manquer. Et puis, il y a les auteurs fétiches, ceux que l’on a découverts sur une plage et qu’il faut trimballer depuis comme un pèlerinage (leurs livres, pas les auteurs). Donc il y aura forcément un Maurice Genevoix. Sans doute on relira La Maison de mon père par sa fille Sylvie (Note d’écriture du 16/08/2001), surtout parce qu’on a dans la même collection éditée par Christian Pirot, Les Trois Lieux de l’écrit d’Aliette Armel concernant Marguerite Duras. Et même qu’on l’avait acheté il y a longtemps pour ces vacances. Car, étrangeté suprême, il y a parfois des livres que l’on achète pour cette occasion estivale. Par quel mystère ? Donc, Duras aussi. Et tant qu’on est avec elle : La Vie matérielle (en poche, ça ne prend pas de place, on ne va pas s’en priver). Enfin, je me suis promis de passer à la bibliothèque pour choisir du côté de Sarraute et Francis Ponge, il y a chez eux un rapport au langage/objet/quotidien/tropisme et je sens confusément que mon écriture a besoin de quelques confrontations similaires. Évidemment, toute cette liste sera au moins doublée, au moins hésitée, remise en questions plusieurs fois (et le Cendrars, je l’emporte ?).
NL 31/07/2002

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Étonnements, oui, on devrait en avoir des motifs d’étonnement quand on revient de vacances. Venise, le monastère arménien de San Lazzaro et sa bibliothèque magnifique fréquentée autrefois par Lord Byron (on a repéré Dante en très vieille édition et la Description de l’Egypte, suite à la campagne de Bonaparte, trésor inestimable en volumes luxueux de l’imprimerie impériale). Car bien sûr, comme d’habitude, tout ce qui nous étonne, nous obsède, tourne autour des livres. Lectures de vacances donc aussi comme autant de plaisir et d’étonnements (voir « Charles Juliet en son parcours » en Notes de lecture) et réfléchir, faire le point (en Notes d’écriture), ouvrir ses yeux et s’étonner de tout. On a continué jusqu’à Naples, paquets d’images aussi … Et les relations familiales si différentes, plus attentives en ces temps de farniente. Que retenir ? Bizarrement, trois reproductions inattendues d’Edward Hopper dans le salon d’un gîte rural vers Evian. C’était sur la route du retour, nous passions voir des amis et ces tableaux comme une conclusion de ces vacances pour yeux grands ouverts comme l’avait ce peintre. Et voyager cette année, c’était peut-être comme le dit Erri de Luca, l’écrivain italien originaire de Naples « suivre le sentiment « d’inapplicabilité » de soi-même. »
E 28/08/2002

Faire le point sur l’écriture en cours : c’est la tâche que l’on s’était assignée pendant les vacances. Et l’on avait emporté une vingtaine de pages d’une histoire en cours, en proie, juste avant de partir à des sentiments bien contradictoires. Faut-il continuer l’écriture qui s’amorce ? Car il s’amorce quelque chose, un machin que nous nommerons désormais mystérieusement JJ…
Amorce, pèche, poisson, on pense à René Fallet, pêcheur devant l’éternel, on pense à Maurice Genevoix (La Boîte à Pêche), auteurs fétiches, venez à moi, laissez-moi voir ce qui se cache sous la surface de l’eau et dans les profondeurs des mots que l’on aligne.
Voilà. On a fait le point, donc, pendant les vacances. On a décidé de continuer JJ comme d’habitude poussé par le courant invisible des phrases qui se forment en bouillonnant. Pour l’instant JJ n’est que l’asticot accroché à l’hameçon, quelque chose de ténu, fragile comme une histoire, un récit, un roman, un poème, un livre. Et les doutes sont restés malgré cette décision de continuer, d’aller jusqu’au bout, des doutes comme le risque de voir se décrocher l’asticot et peut-être sans plus d’importance que cela, le laisser tomber, ou le risque de vouloir le saisir, en changer pour un autre plus vigoureux, tomber à l’eau et s’en noyer. Car écrire est mortel, au sens d’une question de vie ou de mort, on en est de plus en plus persuadé comme de la fuite du temps : il me reste encore quarante ans pour le faire si l’on est optimiste (ou moins si l’on est pessimiste). Et moi qui ai beaucoup écrit sur le travail, décompte de nos heures fractionnées en 35 h par semaine, 37 années et demie de cotisation pour la retraite, savoir qu’il n’y a aucune barrière de ce type pour écrire, aucune retraite, oui, c’est une révélation et la sensation, comment dire, d’exister en dehors d’un compte social. Ecrire, c’est vider une rivière à la petite cuillère, c’est-à-dire quelque chose de vaguement inutile pour le monde mais tellement vital pour soi.
NE 28/08/2002

Charles Juliet en son parcours, rencontre avec Rodolphe Barry - Les Flohic éditeurs
Tout d’abord, quelques mots sur la très belle collection « Les singuliers » dirigée par Catherine Flohic qui vise à présenter des rencontres avec des auteurs dont le choix bien qu’encore restreint (on souhaite vraiment qu’il s’étoffe) montre la volonté d’ouvrir les tables de travail d’auteurs plutôt méconnus. Ainsi sont parus « La République Nizon », « Philippe Djian revisité » et « Pascal Quignard le solitaire ». Chaque ouvrage est abondamment illustré et les auteurs se livrent avec une fraîcheur souvent étonnante. C’est le cas de Charles Juliet, rencontré par Rodolphe Barry qui lui a consacré un film. De Charles Juliet, que connaissait-on ? Un visage un peu sévère d’oiseau de proie. On partait sur l’idée fausse d’un écrivain plutôt tourmenté et l’on s’aperçoit au fur et à mesure des pages qu’il a su se construire un bonheur tranquille mais comment dire, pas enfermé, ouvert sur l’extérieur, s’intéressant à tout, des philosophies orientales au jazz ou à la peinture. On découvre un profond humaniste doué pour aller à la rencontre des autres, qu’il s’agisse de Beckett, René Char, Edmond Jabès, de Giacometti ou du peintre Bram Van Velde. Et son œuvre ne se limite pas à son principal succès « L’Année de l’éveil », mais compte aussi les quatre tomes de journal (dont l’ouvrage donne de larges extraits et qui donne envie de les posséder tous et l’amitié avec Michel Leiris est certainement à l’origine de ce rapport à l’autobiographie) aux textes courts comme « Attente en automne » ou « L’Inattendu » en passant par le théâtre.
« L’art est avant tout la recherche du vrai. Un artiste doit chercher à être vrai. Il n’y a rien de plus difficile car on est toujours déporté hors de soi-même et surtout un tas de force de dépersonnalisation s’exercent sur nous. Par ailleurs nous sommes enclins à nous mentir à nous-même. Nous sécrétons et entretenons une certaine image de nous-même – image supérieure à ce que nous sommes, valorisante, destinée à nous faire aimer et admirer. Ou bien, nous pouvons générer l’image contraire, laquelle consiste à se dénigrer dans le but de se faire prendre en pitié de susciter de la compassion. Écrire, c’est renoncer à ce genre d’attitude, c’est n’avoir aucune image de soi, aller au plus vrai de soi-même au plus authentique. »
Écrivain du silence (« Pour écrire, il faut apaiser le tumulte qu’on a dans sa tête et qui provient en partie de la vie de chaque jour. Il faut écarter tout cela pour descendre dans les profondeurs et que s’établisse le silence grâce auquel on pourra prêter attention au murmure si faible, si vite éteint. »), Charles Juliet a construit une écriture patiente, cohérente, avec bonheur, en retrait des gesticulations du monde. « L’art exige cet engagement, une certaine austérité, une morale » comme il se plait à le dire et, en ces temps de rentrée littéraire commerciale, ces citations sont une bouffée d’air pur.
NL 28/08/2002


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|Beinstingel Thierry|

Thierry Beinstingel | Feuilles de route, 2000-2003




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